I.A PÊCHE
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pousse son haleine avec force cl violence : tour . à lour, les nombreux torrens de ce souffle, lancés en longs ruisseaux dans l'abtme forcent et creusent les eaux en s'y frayant une route. Comme entre les dernières extrémités des mers d'Ionieetde la bruyanleThj rrène, dans l'espace xi resserré qui forme le détroit toujours agité par les expirations véhémentes de Typhon, l'onde grosse el rapide est tourmentée par les chocs des anfracluosîtés qu'elle rencontre sans cesse,el la noireCharybde tourbillonne, entraînée sur elle-même par ces reflux tropfréquens ; ainsi l'empire d'Amphitrite , mis partout en mouvement par l'immense el rapide haleine du monstre est bouleversé jusque dans ses gouffres. Un des pêcheurs, pressant alors la rame, conduit promptement sa nacelle vers la terre, lie la corde & quelque roche de la rive et retourne comme s'il avait amarré un bâtiment avec le cable de la proue. Lorsque le célacé, las de tant d'agitations , plongé dans l'ivresse par la douleur, sent son cœur féroce s'affaiblir, dompté par la fatigue et que les balances inclinées de l'odieuse mort l'entratnent , une des outres surgit , messagère et premier signal de la victoire. Sa présence excite une joie vive parmi les pêcheurs. Lorsqu'un héraut, aux vêtemens blancs, retourne d'un combat, objet de tant d'alarmes, ses concitoyens, rayonnant d'espérance , s'empressent autour de lui , avides d'entendre à l'instant son heureux message -, de même les pêcheurs, voyant celle outre d'un présage favorable, sentent leur cœur agité des plus doux mouvemens. Bientôt les outres s'élèvent et remontent à la surface des flots, amenant après elles l'énorme animal : accablé de ses douleurs et de ses blessures , il est enlevé malgré lui.
A celte vue, l'audace des pêcheurs s'allume ; ils poussent à force de rames leurs galères vers le célacé ; la mer retentit au loin des cris el des clameurs de ces marins, qui s'appellent, qui s'excitent les uns les autres : on croirait voir les approches et les dispositions d'un combat naval, tant ils montrent d'ardeur, tant est grand le tumulte dont ils assourdissent les mers , tant ils brûlent d'impatience de fondre sur le cétacé. Le chevrier gardant ses troupeaux , le berger faisant pattre ses brebis dans la vallée, le bûcheron frappant le pin de de sa cognée, le chasseur poursuivant les bêles féroces, entendant au loin ce bruit étrange et
■ funeste, se rendent étonnés vers le rivage el, se plaçant sur une éminence, s'établissent spectateurs des rudes travaux de ces hommes, do leur combat sur les ondes, de l'épouvantable issue de celle pêche.
L'horrible cl mortelle attaque commence.
Quelques-uns des pêcheurs mettent en œuvre l'affreux trident, les autres l'épieu à pointe aiguë -, ceux-ci font mouvoir les faulx au dos courbe . ceux-là frappent de la hache tranchante : tous sont occupés , tous armés de fers redoutables les dirigent contre la vaste mâchoire du célacé; ils le parcourent aussi tout autour frappant, blessant, accablant de coups sans relâche ce malheureux animal. Abandonné de son immense force, il ne peut plus, quel que soit son désir , écarter de sa gueule ces bâtimens ennemis dont il est assiégé. Toutefois , en s'agilant dans l'onde , ses énormes nageoires ou l'extrémité de sa queue leur impriment encore un choc terrible du coté de la poupe et rendent vains une dernière fois les travaux des rame», l'effort guerrier des pêcheurs-, semblable â un vent impétueux qui pousse contre la proue d'un navire les vagues irritées el contraires. On entend les cris confus de ces marins qui retombent sur l'animal ; la mer est souillée du sang noir que vomissent ses cruelles blessures, l'onde en bouillonne et en est rougie. Ainsi lorsqu'une terre rouge el ocreuse, détachée par les torrens d'hiver de la cime rouge des monts et fondue dans leurs eaux est entraînée par l'impétuosité de leur chute dans le sein grossi des mers , les (lois d'Amphitrite sont chargés au loin de celle leinte rougeâtre et paraissent entachés de sang; ainsi cette partie du domaine de Neptune est maintenant rougie et mêlée de celui qui jaillit des nombreuses blessures du monstre, l^s pêcheurs, par des jets adroitement dirigés, font pénétrer un poison dans ces plaies; Tonde même, par le sel dont elle est imprégnée, devient brûlante pour elles comme le feu, et conspire à précipiter sa mort. Lorsque la foudre, lancée par le maître en courroux des dieux frappe un navire qui sillonne la mer et y fait un affreux ravage, l'onde amère, se joignant â ces horribles feux , ajoute la violence de ses chocs à ceux de ces carreaux embrasés ; de même l'élément liquide par les substances qui s'y dissolvent enflamme , irrilc davantage les plaies cruelles , les terribles lourmens du cétacé.
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Mais lorsque accablé sous le poids de tant d'intolérables maux, il louche au milieu des plus rudes angoisses, aux portes du Irépas, les pécheurs ravis de joie le tirent chargé de liens sur le rivage : il est entraîné malgré lui toujours percé de fers acérés, de robustes épieux, chancelant et dans l'élourdissemenl, dans la fatale ivresse de la mort. Les pécheurs, entonnant alors le grand Pœan de la victoire, balançant les rames de leurs bras vigoureux, s'abandonnentaux plus vifs transports, et dans le temps qu'ils pressent leurs navires , remplissent les airs de leurs chant» rauques et aigus. Lorsque après un combat naval , les vainqueurs enchaînant les vaisseaux de leurs ennemis, portent à la hâte et pleins d'allégresse sur la terre ceux qui les montaient et chantent le bruyant , le joyeux Pœan de leur victoire navale , les vaincus suivent forcément et dans la tristesse en cédant à l'impérieuse nécessité; de même les pécheurs après avoir enchaîné le monstre le remorquent sur le rivage. Lorsqu'il est prés d'y loucher, c'est alors le trop réel et terrible moment de sa mort : il palpite, il bat Tonde de ses nageoires frémissantes comme un oiseau qui s'agite et se débat aux autels contre la mort prête à en faire sa proie. Infortuné ! qui soupire sans doute après des eaux d'une plus grande profondeur. Son énorme puissance est anéantie, ses membres engourdis n'obéissent plus; il est entraîné sur la terre poussant d'affreuses haleines. Ainsi que des nautoniers qui , voulant aux approches de l'hiver se reposer de la fatigue de leurs courses maritimes, retirent du sein des mers, conduisent sur la terre un gros navire de transport et n'y parviennent qu'au prix des plus rudes travaux ; ainsi les pêcheurs amènent avec effort sur la rive le monstrueux cétacé. Toute la grève est couverte de ses immenses membres gisans. Étendu, mort, il est même horrible à voir : quoiqu'il ail cessé de vivre, quoiqu'il soit couché sur le sol, on n'ose s'avancer trop près de son informe cadavre ; on le craint encore lorsqu'il n'existe plus ; on frémit encore après son trépas à la vue des dents dont ses terribles mâchoires sont armées. Enfin les pêcheurs , s'animant entre eux , se réunissent' autour de celle masse inanimée qu'ils ne voient même qu'avec effroi. Les uns considèrent l'épouvantable charpente de ses mâchoires, le triple rang de ses dents saillantes ( en fer de lance Irès-rapprochées, a pointes .
nombreuses et aiguës; d'autres se plaisent a toucher ces cruelles blessures, dont leurs instrumens meurtriers ont accablé le monstre : ceux-là regardent avec étonnement celle épine tranchante de son dos hérissé d'atroces aiguil- I Ions; ceux-ci attachent leurs regards sur sa queue, d'autres sur son ventre à si vaste capacité, d'autres sur son énorme tête. L'un d'entre eux en voyant cet horrible tyran des mers, plus habitué à passer sa vie sur le continent que dans l'empire d'Amphilrile, prononce ces mois qui sont entendus de ceux de ses compagnons dont il est entouré : « Terre amie , qui prends soin de me nourrir, tu m'as donné l'existence, tu me pourvois d'alimens terrestres ; puissestu recueillir mon dernier soupir lorsquo mon jour fatal sera venu! Que je ne sois point une des victimes des nombreux dangers des mers! Que je puisse du rivage payer mon juste tribut à Neptune ! qu'un bois d'une mince épaisseur ne me transporte point sur les ondes rebelles ! que jen'aie point à gémir de voir s'avancer dans les airs les vents et les orages ! Ils causent aux mortels une crainte plus affreuse que les (lois, que les lourmens d'une navigation pénible auxquels ils sont en butte au milieu des tempêtes les plus désastreuses. N'est-ce point assez de perdre la vie dans la vaste mer ? faut-il encore servir de proie à de pareils monstres? faut-il, privé de sépulture , être réservé si on les rencontre à remplir le gouffre odieux de leur estomac ? De pareils malheurs me font frémir. O mer ! salut donc de dessus la terre ; sois-moi de loin douce et propice. »
Telles sont les manoeuvres dont on fait usage contre ceux de ces cétacés, à plus vaste dimension , dont le poids immense affaisse les ondes : on en emploie de moindres contre ceux d'une moindre grandeur. On se sert d'inslrumens dont la proportion suit celle de ces animaux , de cordes plus minces , d'hameçons moins forts, d'un plus petit appât. Au lieu d'outrés de la peau de chèvres, on a des courges sèches, disposées en cercle , qui enlèvent . par leur légèreté, ce genre de cétacés.
Les pêcheurs en veulent-ils aux petils des lamnes, ils dénouent le plus souvent le lien dont la rame était contenue, et le font arriver dans les (lots. Sitôt que l'animal l'aperçoit , il s'y jette et le saisit de ses fortes mâchoires. Ses dents crochues , engagées comme par des nœuds à ces liens, y restent irrévocablement
LA PÊCHE
arrêtées: on le prend alors avec moins de peine, en le frappant à coups pressés de l'impitoyable trident.
Au nombro de ces intraitables cétacés est la race des chiens , si distingués des autres par la fureur de leur immodérée voracité. Ils se font remarquer surtout par l'impudence et l'audace les plus effrénées. Hardis jusqu'à l'insolence , transportés de la rage la plus affreuse , rien ne leur inspire de crainte. Lors même qu'ils sont captifs dans les filets, ils osent souvent s'élancer sur les marins , s'approcher de leurs nasses remplies de poissons, et s'approprier leur pêche , dont ils font à l'instant un doux repas. Le (lêcheur attentif, leur présentant à propos l'hameçon et les poissons pour appât, en fera une proie facile, due a leur aveugle et insatiable avidité.
On n'attaque le phoque ni avec l'hameçon ni avec des instrumens à trois pointes qu'on fasse pénétrer dans son corps ; il est protégé par une peau extrêmement dure, rempart impénétrable. lx>rsquc les pêcheurs l'aperçoivent enveloppé, malgré eux, dans les dictues, au milieu de nombreux poissons, ils n'ont pas un moment à perdre pour amener les rets sur le rivage ; le moindre retard ferait triompher le phoque dans ses efforts pour s'échapper ; quel que fut le nombre des filets , il s'y précipiterait et les romprait facilement des pointes dures et aiguës de ses ongles : il serait tout à la fois le libérateur des autres poissons qui étaient emprisonnés avec lui et l'occasion d'une douleur cruelle pour les pêcheurs. S'ils se pressent de l'entraîner à terre ils lui donneront la mort en assénant violemment sur ses tempes de grands coups de leurs tridents, de leurs barres noueuses, de leurs longues perches : les blessures dont les phoques sont atteints à la tête leur donnent le plus prompt trépas.
Trop souvent l'importune présence des tortues dérange la pêche et fait tort à ceux qui s'y livrent. Un homme hardi, dont le cœur est inaccessible à la crainte , n'aura qu'une peine légère à s'en rendre maître. Se portant sur la rude tortue, au milieu des flots, il la retourne et l'asseoit sur sa carapace 1 ; elle tentera vainement de se soustraire à la mort : palpitant
' Par lo nioi carapace , on entend la partie convexe de l'écaillc dont le dessus du corps do la torluo est recouvert ; par relui de plauran. l'écaillé plate qui en recouvre le dessous, et •t «>> s'applique au sternum.
avec force, elle essaiera de ses pieds exhaussés de se rétablir par de faibles et vaines natations, et provoquera le rire des pêcheurs , qui tantôt la feront périr sous les coups de leurs instrumens de fer, tantôt la retireront captive du sein de leurs filets : ainsi lorsqu'un folâtre enfant joue avec une tortue des montagnes et la met sur le sol à la renverse , couchée sur le dos , elle ambitionne ardemment de retrouver le contact de la terre , agile ses pieds rugueux , et palpitant avec plus de fréquence, tourmente ses genoux crochus, prêtant à rire à ceux qui la voient dans ce bizarre embarras ; ainsi l'animal des mers, du même genre, renversé, retourné dans l'onde, est à la merci des pêcheurs. Souvent celte tortue vient sur la terre , où ses écailles sont surprises par l'ardeur des rayons de Phébus ; elle reporte dans les flots ces parties desséchées; trop légère alors, elle surnage et ne saurait gagner le fond ; elle roule sur ellemême à la surface, en proie au vain désir de pénétrer dans l'intérieur; les marins qui la rencontrent dans cet élat s'en empirent facilement et à leur gré.
La pêche des dauphins est réprouvée des dieux : les sacrifices de celui qui oserait la faire ne leur seraient point agréables ; il n 'approcherait de leurs autels qu'une main profane. L'homme qui se porte volontairement à leur faire la guerre entache de son crime tous ceux de sa maison. Les immortels sont également irrités du meurtre des humains et de celui de ce prince des mers. I n même génie est le partage des hommes et de ces ministres de Neptune. De là le principe, comme naturel, de leurs affections, le nœud qui les lie à l'homme d'une amitié si particulière ; aussi dans les parages de l'Eubée*, les dauphins prêtent-ils leur assistance aux pêcheurs , quels que soient les poissons qu'ils ambitionnent de prendre. Lorsque dans leurs pêches nocturnes ils se présentent sur les ondes armés de l'épouvantail de leurs feux, de la lumière vive d'une lampe d'airain, les dauphins se rangent à leur suite pour hâter avec eux leur pêche. Les poissons, saisis d'épouvante, prennent la fuite, les dauphins, du sein des eaux, viennent réunis à leur rencontre, les forcent do retourner en arriére, les harcèlent, les pressent, quoique ambitieux de gagner le fond , de faire
' i ne de« Iles de la mer kp-v.
reirai le vers la lerre ennemie; semblables a des chiens de chasse qui , par leurs aboiemens successifs, décèlent, ramènent le gibier aux chasseurs. Repoussés ainsi vers le rivage, dans le Iroubleel le désordre, les poissons tombent aisément dans les mains des pécheurs , percés de leurs tridens aigus. Voyant que la roule des mers leur esl fermée, ils bondissent dans Tonde, pressés par les dauphins, leurs rois, et par les feux des marins. Lorsque le travail de cette heureuse pèche est terminé, les dauphins s'approchent pour demander le prix de leur secours , pour recevoir leur part du butin : les pécheurs ne s'y refusent point , ils leur délivrent sans peine la portion qui leur en est due. S'ils commettaient l'injustice de leur en faire (ort, les dauphins ne s'offriraient plus dans la suite comme auxiliaires dans leurs pèches.
Qui n'a connaissance de celte antique histoire du chanteur de Lesbos, qui, monté sur un dauphin , tranquillement assis sur son dos , sillonna les plaines liquides sans interrompre ses harmonieux accords, se déroba ainsi au sort fatal dont le menaçaient des pirates, el aborda au Ténarium •, sur les rives montueuscs des Laçons ? Peut-être aussi a-l-on présenté à la mémoire celte affection si justement célèbre d'un dauphin pour ce jeune berger de la Libye, qui, gardant les troupeaux, devint l'objet de son vif attachement. Jouant avec lui près du rivage, se plaisant au son de la flûte pastorale, il aimait à se confondre avec les brebis paissantes, à quitter la mer , à goûter l'abri des bois. L'entière Éolide conservera toujours le souvenir de celte tendre amitié qu'un dauphin, non dans les siècles reculés, mais de nos jours même, portail à un jeune insulaire qu'il aimait comme s'il eût été l'auteur de ses jours. Ce dauphin vivait près d'une Ile, on le voyait toujours au port comme un habitant de la cité; son coeur ne pouvait se détacher un moment de son jeune ami. Dès leur plus tendre enfance et à mesure qu'ils avaient avancé en Age, les liens de la plus étroite amitié s'èlaient de plus en plus resserrés entre eux : le dauphin s'était fait aux mœurs et aux habitudes de l'enfant. A peine avaient-ils atteint l'époque et toute la vigueur de leur puberté , déjà le jeune homme et le dauphin l'emportaient à la
• Promontoire qui c*l la lorre du tMoponcsr la plu» avancée «rite midi: il se nomme aujourd'hui Malapan.du mol grec mttvpon, qui «ignifle frr.nl. géographie de Damilte, p. Tî.l .
course, le premier sur ses compagnons , le second sur ceux de son espèce. On vil alors un phénomène vraiment admirable, difficile même à croire, fait pour frapper d'un égal étonnement les étrangers et les gens du pays. La renommée, qui publie au loin ce prodige , attire un grand concours de personnes empressées d'èlrc témoins de celte union intime du jeune homme et du dauphin. La foule qui se rend sur le rivage pour admirer celle étrange amitié crotl de jour en jour. Le jeune homme, monté sur sa nacelle, navigue au-devant du port , il appelle le dauphin , il l'appelle de ce nom qu'il lui a donné dès ses plus jeunes ans. Le dauphin , à la voix du jeune homme , s'élance comme un trait, arrive à la nacelle , balance sa queue, soulève fièrement sa tête en signe de joie, avide de se presser sans intermédiaire auprès du jeune homme -, celui-ci le frappe mollement de ses mains, le caresse avec amitié ; le dauphin voudrait pouvoir se placer dans la nacelle, à ses côtés. Sitôt qu'il le voit plongeant d'un saut léger dans l'onde , il nage avec lui, prés de lui, soulevant de ses flancs les flancs de son ami, pressant de sa tête et de sa bouche la lêle et la bouche du jeune homme on dirait qu'il veut l'accabler de baisers , qu'il aspire à serrer sa poitrine contre la sienne, tant il nage côte à côte avec lui. Le dauphin se trouve-t-il a portée du rivage , le jeune homme , saisissant la partie postérieure de sa tète , monte sur son dos humide. Fier, heureux de cette charge aimée , le dauphin la reçoit avec plaisir el se porte partout oû son conducteur chéri lui en manifeste le désir, soit qu'il veuille s'engager dans le lointain des mers, soit qu'il préfère retourner près du port ou s'approcher de terre; il obéit à la moindre expression de sa volonté, t'n coursier, dont la bouche est sensible, suit avec moins de docilité l'impulsion que lui imprime son mattre à la faveur du frein oblique ; un chien , compagnon ordinaire d'un chasseur, esl moins docile, moins empressé de le suivre partout oû celui-ci porte ses pas ; les minisires d'un souverain ont une volonté moins en harmonie avec la sienne, moins d'ardeur de se conformer à ses ordres que le dauphin de céder au moindre vœu de son ami, sans mors, sans frein qui l'y obligent. Il ne se borne pas à le porter luimême ; au moindre signe , il en fait autant de tout au!rc, l'admet sur son dos, lui obéit, ne se
LA PECHE
refuse, par amitié pour son ami , à aucune espèce de service, tant cette amitié est vive et sincère. La mort frappe le jeune insulaire : le dauphin, tel qu'un homme en proie à la plus inquiète douleur, va, revient sans cesse sur le rivage, cherchant, redemandant partout son tendre ami. On croit réellement entendre la voix plaintive et gémissante d'un mortel , tant la douleur qui le presse est profonde et pénible. Les autres babitans de l'île rappellent ; il ne se rend pas le plus souvent à leurs cris , il ne veut plus de la nourriture qu'ils lui prodiguent; il disparaît bientôt de celle mer : personne ne l'a plus vu depuis, il n'a plus paru au porl ; le vain désir de revoir son ami l'a consumé : il n'a pas tardé à le rejoindre dans le tombeau.
Toutefois, quelque bonté qui distingue leur naturel, quel que soit l'esprit de bienveillance qui les anime en faveur des hommes, les Thrace» barbares, ainsi que les habitons de llyzance , leur font sans pitié la guerre. Ces peuples sont éminemment féroces et médians : ni leurs fils ni leurs pères n'en sont épargnés ; les liens du sang sont pour eux de faibles barrières. Ils conduisent ainsi celte cruelle pèche : deux dauphins jumeaux, double fruil d'un douloureux enfantement, vont à la suite de leur mère, pareils à des enfans en bas âge; les Thraccs impitoyables fondent sur eux en employant dans celle odieuse attaque leurs lances légères. Les dauphins voyant la nacelle s'avancer sur eux ne craignent point de l'allendre, ne cherchent point à prendre la fuite, ne soupçonnant pas de fraude les mortels, ne croyant point avoir a en redouter aucun outrage ; ils les accueillent, tout joyeux, de leurs caresses, comme de véritables amis. Ces transports les poussent à leur ruine. Les pécheurs se portant aussitôt sur la lance à trois pointes projettent et enfoncent en entier dans leur corps le fer, instrument si lerrible de ce genre de pèche ; ils en fonl une horrible blessure à l'un des jeunes dauphins. Arraché de son aplomb par la douleur, souffrant d'une manière cruelle, il se précipite au fond des eaux dans le plus affreux délire, fruitées maux intolérables , des tournons alroces dont il csl déchiré. Les pécheurs ne tentent point de l'entraîner de force vers eux, ils se consumeraient en efforts inutiles pour obtenir ainsi leur proie; ils lui livrent, au gré de ses désirs , une longue corde , pres-
sent la nacelle de leurs rames rapides et suivent dans tous ses mouvemens le dauphin éperdu. Lorsque , affaibli par les plus horribles douleurs , il succombe à la fatigue et au déchirement du fer cruel, il reparaît à la hauteur des flots privé de sentiment : ses membres robustes sont dénués de force; soulevé par l'onde légère, il est prèl à rendre le dernier soupir. Sa mère ne l'abandonne jamais, est sa constante compagne dans sa détresse, semblable à une personne qu'on retire du sein des eaux abattue et profondément gémissante : on croirait voir une mère dans le plus affreux désespoir, à qui des ennemis, après avoir pris une ville, arrachent ses enfans d'entre ses bras pour leur servir de butin, suivant l'exécrable loi de la guerre ; de même celle du dauphin s'agite dans la plus mortelle inquiétude autour de son petit si cruellement blessé, comme si elle-même avait été frappée du fer et en éprouvait les tourmens. Elle tombe sur son autre petit pour le forcer & s'écarter et le harcèle en l'éloignant toujours : « Fuis, mon fils, lui dit-elle ; les iniques humains ne sont plus nos amis ; ils disposent contre nous leurs armes et leurs attaques ; ils font déjà la guerre aux dauphins en rompant ce pacte d'alliance, ouvrage des immortels, en violant ce traité , ces nœuds si anciens d'amitié qui nous unissaient. » Tel est le langage qu'elle tient à ses petits, quoique privée de l'organe de la voix ; elle excite l'un À fuir au loin : souffrante des affreuses souffrances de l'autre, elle le suit même dans le voisinage de la nacelle et ne le quitte point. On tenterait en vain de l'éloigner : on n'y parviendrait ni en la frappant avec violence ni par quelque menace que ce pût être. Infortunée ! elle se laisse entraîner avec son petit qu'on entraîne jusque sous la main des pêcheurs. Ceux-ci , durs et inflexibles , n'ont aucune pitié de celte mère désolée ; leur cœur de fer resle inébranlable : tombant à coups redoublés de leurs lances sur la mère et sur son pelil, ils leur donnent en même temps la mort à tous deux. S'ils donnent la mort à celle mère, ce n'est point contre sa volonté; c'esl le sachant, l'ambitionnant même, qu'elle succombe avec son fils mourant. Ainsi lorsqu'un dragon sorti de dessous quelque antre creux s'approche d'un nid d'hirondelles nouvellement nées et nues, les tue et les broie entre ses dents, leur mère, désespérée , vole d'abord au-dessus, poussant des sons aigus et
pressés, vive el louchante expression de la douleur qu'elle éprouve du meurtre de ses petits ; bientôt les voyant sans vie, elle ne cherche plus à se soustraire au trépas et se porte elle-même sous la dent du dragon jusqu'à ce qu'elle en reçoive la mort : ainsi celle du jeune dauphin périt avec lui en se précipitant aussi elle-même volontairement dans la main des pêcheurs.
On assure que les diverses races d'ostracés qui rampent dans les champs de Neptune sont plus fournies en chair toutes les fois que la lune arrondit son orbe ; qu'elles remplissent alors plus exactement leurs coquilles ; qu'au déclin de cet astre, leurs membres amaigris se resserrent sur eux-mêmes ; que telle est la loi à laquelle ces mollusques sont soumis. Les pêcheurs se portant au fond des eaux retirent les uns de dessus le sable avec leurs mains , arrachent les autres de dessus les rochers auxquels ils adhérent fortement : les flots en vomissent aussi un grand nombre sur le rivage ou dans les trous qui ont pu se creuser dans le sable.
Les pourpres sont les plus voraces des ostracés ; voici la véritable manière dont on en fait la pêche : on a de petites nasses lissues de joncs Irès-serrés, dont la forme est celle des paniers connus sous le nom de talares ; on introduit, on place ensemble dans leurs flancs des slrombes et des cames. Emportées par leur aveugle et brûlante avidité, les pourpres ne lardent pas à paraître ; elles avancent hors de leurs coquilles leurs langues allongées , qui sont en même temps minces et aiguës , et les engagent dans les claires -voies des talares. Elles n'y rencontrent qu'une bien faible nourriture; leurs langues, comprimées entre ces joncs trop peu distans, s'enflent : l'espace qui les sépare devient de plus en plus trop étroit : les pourpres font de vains efforts pour les ramener en arrière, elles y restent arrêtées et contenues par les douleurs les plus vives jusqu'à ce que les pêcheurs les retirent se débattant encore de leurs langues. Ils se servent ensuite de ces mollusques pour faire passer sur de riches étoffes leur belle, leur superbe teinte pourpre.
Je ne crois pas qu'il y ail de pêche qui présente de plus rudes combats, de plus déplorables travaux à ceux qui s'y livrent , que celle des éponges. Lorsqu'ils se disposent à la faire , ils ont soin de s'abstenir d'une nourriture ,
d'une boisson trop abondantes ; ils ne s'abandonnent point aux douceurs d'un long sommeil peu convenable aux pêcheurs. Ainsi lorsqu'un chanteur célèbre , favori d'Apollon , se prépare à disputer le prix du chant , il ne néglige aucun moyen, il met tout en usage pour se maintenir jusqu'au moment du combat dans toute la force et la fratcheur de sa voix ; ainsi les pêcheurs d'éponges s'observent attentivement d'avance afin que leur respiration reste libre à leur entrée dans l'onde et les ranime contre le premier choc de leurs travaux. Lorsqu'ils y sont en butte en parcourant l'épaisse profondeur des mers, ils invoquent toutes les divinités des eaux et les supplient de les préserver de l'approche des funestes cétacés, ainsi que de toute autre rencontre dangereuse : s'ils aperçoivent le callichle. leur esprit rassuré reprend toute son énergie. On ne voit en effet dans aucune des parties de l'empire d'Amphitrite, où se trouve ce beau poisson, ni cétacé , ni monstre marin , ni tout autre objet qui puisse nuire : il se plaît , il se porte toujours dans les eaux limpides et qui n'offrent aucun danger ; aussi l'a-t-on nommé le poisson sacré. Les pêcheurs, réjouis de sa présence, hâtent leurs manœuvres : l'un d eux passe autour de ses reins une corde très-longue; il arme ses deux mains, l'une d'un gros poids de plomb, l'autre d'une faux bien affilée ; il tienl en rérerve dans sa bouche une préparation huileuse blanche. Placé sur la proue, il considère la vaste étendue de l'abfme , il songe aux tourmens terribles, à l'onde immense contre lesquels il va lutter. Ses compagnons l'excitent , l'encouragent de leurs discours, comme un homme au pied rapide prêt à s'élancer dans la carrière. Lorsque son cour a pris assez d'assurance, il se précipite dans les flots ; le plomb l'entratne plus aisément au fond des mers où il aspire d'arriver. En entrant dans l'onde , il laisse échapper de sa bouche celle huile préparée, qui, se mêlant aux eaux, leur donne plus de transparence , une lumière plus vive ; tel qu'un flambeau qui, au sein des ténèbres, fait sur l'œil une plus forte impression. Parvenu près des rochers, il aperçoit les éponges ; elles s'y produisent dans le fond le plus bas des mers fortement adhérentes entre elles. On assure qu'elles jouissent du bienfait de la vie , ainsi que tant d'autres êtres qui naissent sur les rochers battus des eaux : sa main vigoureuse fond
LA PÊCHE
aussitôt sur elle» et le* coupe avec la faux , comme ferait un moissonneur des dons de Ccrès. H s'inquiète peu de s'arrêter plus longtemps ; il agile promptemenl la corde , indiquant ainsi à ses compagnons de l'enlever. Le sang fétide des éponges jaillit à l'instant de toutes parts et se porte tout autour de lui. Souvent celte odieuse sanie s'atlachant à ses narines arrête, par l'odeur repoussante qui lui est propre, le jeu de sa respiration : c'est par ce motif qu'il remonte avec tant de célérité et que ses compagnons le hissent plus prompts que la pensée. On ne saurait le voir ainsi sortir des mers sans être affecté tout à la fois du double sentiment d'une joie vive et d'une douleur mêlée de pitié : la crainte, ses accablantes fatigues mettent ainsi son corps dans le plus triste étal d'épuisement et de faiblesse. Malheureux ! trop souvent , dans son horrible et funeste pêche, il périt au milieu des mers surpris par la rencontre de quelque monstre. 11 tire précipitamment la corde, avertissant par là ses com-
pagnons de sa détresse ; ils l'enlèvent a moitié dévoré par quelque affreux cétacé , spectacle horrible ! désirant encore rejoindre son navire et ses compagnons. Les autres pécheurs, douloureusement émus, abandonnent aussitôt ce lieu cruel, cette pèche exécrable, el, les yeux baignés de pleurs, transportent sur la rive les restes de leur infortuné compagnon.
Princes chéris de Jupiter, ô mes souverains! telles sont les diverses merveilles, les scènes variées, ouvrage» de la nature et de l'art, que nous offrent les mers et dont j'ai recueilli la connaissance. Puissent vos navires , toujours secondés des vents doux et amis , sillonner le vaste Océan sans éprouver de dommage ! Puisse l'empire d'Amphilrite être toujours peuplé, rempli d'innombrables poissons! Puisse Neptune, du fond des eaux, maintenir les fondemens de la terre dans leur inébranlable solidité et les défendre de toute secousse intérieure qui en provoque la destruction!
FIN DUS OKUVHES DON'IKN.