‹ Les Petits Poèmes grecsChapitre 359 sur 395 · PAR M. A. BIGNAN · texte numérisé non relu

PAR M. A. BIGNAN

Eusèbe dit que Sanchoniathon , antérieur à la guerre de Troie , avait composé sur la Pbénicic une histoire remarquable par l'exactitude des recherches. Nous avons parlé de cet auteur dans notre Essai sur Hésiode. Voici tout le fragment de Sanchoniathon traduit eu grec par Pbilon de Byblos et cité par Eusèbe dans sa Préparation évangélique (livre i , chap. 7) :

<t Sanchoniathon établit pour principe de toute chose un air ténébreux et spiritueux , ou plutôt le souffle d'un air ténébreux, et en outre un chaos confus et obscur ; toutes ces matières sont inGnies et sans bornes à cause de leur longue durée :

« Lorsque, dit-il , l'esprit devint amoureux de ses propres principes et qu'il s'opéra une conjonction, cette conjonction s'appela le Désir. Telle fut l'origine de la création de tous les êtres. Mais l'esprit ne connaissait point sa propre création. De la conjonction de l'esprit avec ses principes sortit le Mot, qui est un limon selon les uns , et suivant les autres une corruption d'une mixtion aqueuse d'où provinrent toutes les semences de la création et l'origine de toute chose.

» Il y avait certains animaux privés de sentiment, d'où naquirent des animaux inielligens appelés sophasémis, c'est-à-dire contemplateurs du ciel, et présentant la forme d'un œuf.

» Alors brillèrent Mot, le soleil, la lune, les astres et les grandes planètes. »

• Telle est la cosmogonie des Phéniciens, et elle conduit directement à l'athéisme. »

Voyons maintenant ce que Sanchoniathon rapporte de la zoogonie. Il dit :

« L'air , la mer et la terre ayant jeté une vive clarté à cause de leur conflagration, il en résulta des vents , des nuages et de larges épanebemens , de grandes chutes des eaux célestes. Après que ces élémens furent séparés et chassés de leur place par l'ardeur du soleil, ils se rejoignirent tous dans l'air, s'enlre-choquèreot et produisirent les tonnerres et les éclairs. Au bruit des tonnerres , les animaux intelligens dont il a été déjà parlé se réveillèrent , s'effrayèrent de ce fracas, et mâles ou femelles commencèrent à se mouvoir sur la terre et dans la mer. »

Telle est la zoogonie des Phéniciens. Le même écrivain ajoute :

« Tout cela se trouve rapporté dans la Cosmogonie de Taaut et dans ses Annale* , conformément

aux conjectures et aux preuves que son esprit a sn trouver par expérience et dont il nous a éclairés. »

Ensuite , après avoir dit les noms de Notus, de Borée et des autres vents, il continue ainsi :

« Ces hommes furent les premiers qui consacrèrent les productions de la terre , les appelèrent des dieux et les adorèrent, parce qu'ils s'en nourrissaient eux et leurs descendans , à l'exemple de tous leurs devanciers ; ils faisaient en leur honneur des libations et des sacrifices. » Sanchoniathon ajoute : « Ce mode d'adoration convenait à leur faiblesse et à la timidité de leur âme. »

Puis il rapporte « que du vent Colpia et de sa femme Baau , dont le nom signifie la nuit, naquirent OEon (la durée) et Protogonos (le premier-né), qui élaient des hommes mortels ainsi appelés, et qu'OEon avait trouvé la manière de se nourrir du fruit des arbres ;

«Que les enfans nés de ces deux êtres furent appelés Génos (genre) et Généa (race) et habitèrent la Pbénicie ; que de grandes chaleurs étant survenues, ils levèrent leurs mains au ciel vers le soleil. Car , dit-il, ils regardaient le soleil comme un dieu , seul maître du ciel , et l'appelaient Bulsamen , ce qui signifie chez les Pliéniciens mattre du ciel, et Zeus chez les Grecs. »

Après il reproche ainsi aux Grecs leur erreur :

« Ce n'est point sans motif que nous établissons souvent ces distinctions; nous suivons la succession des noms et l'ordre des choses que les Grecs , par ignorance , ont entendus différemment , trompés par l'ambiguïté de l'interprétai ton. »

Ensuite il dit « que de Génos, fils d'OEon et de Protogonos , naquirent des enfans mortels dont les noms furent Phos (la lumière), Pyr (le feu) -et Phlox (la flamme). Ceux-ci , dit-il , d'après le frottement du bois, inventèrent le feu et en enseignèrent l'usage.

» Ils engendrèrent des fils doués d'une grandeur et d'une taille extraordinaires; leurs noms furent donnés' à quelques montagnes dont ils s'emparèrent ; de là vinrent les dénominations du Cassius, du Liban, de l'Antiliban et du Brathy.

» De ceux-ci, dit-il, naquirent Memrumus et Hypsuranius. Ils prenaient leurs noms de leurs mères, de ces femmes qui alors se prostituaient sans pudeur à tous ceux qu'elles rencontraient. »

Ensuite il dit « qu'Hypsuranius habita Tyr et imagina de construire des cabanes avec des roseaux, de*

NOTES

joncs et des écorccs de papyrus -, qu'il se révolta contre son frère Usoiis, qui le premier couvrit son corps de la peau des bêles féroces dont il se rendait maître ;

» Que de violentes pluies et de grands vents ayant eu lieu, les arbres près de Tyr, se choquant les uns contre les autres, prirent feu et brûlèrent la forêt qui se trouvait dans le pays ;

* Qu'Usoùs , ayant pris un arbre et l'ayant dépouillé de ses branches, osa le premier se lancer sur la ruer , consacra deux colonnes au feu et au vent , les adora et leur fit des libations avec le sang des animaux qu'il prenait à la ebasse ;

>■ Qu'après la mort de cette génération, ceux qui restaient lui consacrèrent des baguettes, adorèrent des colonnes et célébrèrent des fêles annuelles ;

» Que bien longtemps après la race d'Hypsurauius, naquirent Agréus et Aliéus , inventeurs de la pèche et de la chasse , d'où ils furent appelés les chasseurs et les pécheurs ;

» Que de ces deux hommes naquirent deux frères qui découvrirent le fer et l'art de le travailler -, que l'un d'eux, Cbrysor, se distingua par le talent de la parole, des enchantemens et de la divination; que Chrysor est le même que Vulcaio ; qu'il inventa en outre l'hameçon , l'appât , la ligne et les radeaux ; qu'il fut le premier de tous les hommes qui ait navigué; qu'il fut révéré après sa mort comme un dieu, et qu'on l'appela aussi Diamiehium : on dit que ses frères inventèrent l'art de construire des murailles en briques ;

» Que de celte race sortirent deux jeunes nommes appelés l'un Technitès (l'ouvrier) et l'autre Géinon Autocbtbone (le terrestre indigène). Ceux-ci trouvèrent le moyen de mêler de la paille au ciment de la brique et de sécher le tout au soleil ; ils inventèrent encore l'art de fabriquer des toits.

» l)c ces hommes en naquirent d'autres, dont l'un fut nommé Agros , l'autre Agroucros ou Agrotès ; ce dernier avait une statue très-révérée et un temple portatif en Phéuicic ; les habita ns de Byblos rappelèrent de préférence le plus grand des dieux .

» Ces deux frères imaginèrent de joindre aux maisons des cours , des enclos et des souterrains. C'est d'eux que vinrent les agriculteurs et les chasseurs, qui sont appelés aussi les vagabonds et les Titans.

» De celte race sortirent Aménus et Magus, qui établirent les villages et les bergeries.

» De ceux-ci naquirent Misor et Sydyc, c'est-à-dire l'homme facile à délier cl le juste. Us trouvèrent l'art d'employer le sel.

x Misor engendra Taaul, qui inventa l'écriture des

entières lettres et que les Egyptiens appelèrent Thoor, les habitans d'Alexandrie Thoyth cl les Grecs Hermès.

» De Sydyc vinrent les Diosrurcs ou les Cabires , les Corybanles, les Samolhraces , qui les premiers,

dit-il, construisirent des vaisseaux. De ceux-ci en naquirent d'autres qui découvrirent la vertu des plantes, le secret de guérir les morsures des animaux el l'art des enchantemens.

» Dans ce temps-là naquirent un certain Élium appelé Hypsislus (le très-haut) et une femme nommée Bérulh. Ils demeuraient dans les environs de Byblos.

» Ils eurent pour fils Epigéios ou l'Autocblhone , qu'ensuite on nomma Uranus. C'est de ce nom que l'élément qui est au-dessus de nous , a cause de sa beauté extraordinaire , s'appela le cie) (Otiranos).

» Les mêmes époux donnèrent à Uranus une sœur qui fut appelée Gué , et à cause de sa beauté, dit l'auteur , la Terre reçut d'elle le nom de

Gué (Ci).

» Leur père Hypsistus , étant mort de l'attaque de quelques bêtes féroces , obtint l'apothéose, et ses enfans lui offrirent des libations et des sacrifices.

» Uranus , ayant pris le royaume do son père , épouse sa sœur Gué et en a quatre enfans, Ilus , le même que 'Cronos , Bétylo , Dagon , appelé Siton (l'inventeur du Wé), et Atlas.

» Uranus eut encore une nombreuse race de ses autres femmes. C'est pourquoi Gué dans son chagrin, devenue jalouse, blâma tellement Uranus que tous les deux se séparèrent. Mais, quoique éloigné de son épouse, Uranus, lorsqu'il le voulait, s'en rapprochait de force , s'unissait avec elle et la quittait de nouveau ; il tâchait même de détruire les enfans qu'il en avait eus. Gué s'opposa souvent à ses projets en rassemblant de nombreux alliés.

» Cronos , devenu homme, usant des conseils et du secours d'Hermès Trismégiste , qui était son scribe, combattit son père Uranus pour venger sa mère.

» Cronos eut pour enfans Pcrséphoné et Athéna : la première mourut vierge. D'après l'avis d'Athéna et d'Hermès, Cronos fabriqua une faux et une lance de fer.

» Ensuite Hermès, animant les alliés de Cronos par les discours de la magie, leur inspira le désir de combattre pour Gué contre Uranus. Ainsi Cronos, ayant livré bataille à Uranus, le chassa du trône et reçut la royauté.

» Une concubine très-chère a Uranus, et encore enceinte, fut prise dans le combat. Cronos la donna en mariage à Dagon, auprès de qui elle accoucha du fils qu'elle avait conçu d' Uranus et qu'elle appela Démarus.

» Sur ces entrefaites, Cronos entoura sa maison de murailles et bâtit pour première ville Byblos en Phénicie.

» Ensuite s'etant méfié de son propre frère Allas, d'après les conseils d'Hermès, il le jeta dans une fosse profonde et le recouvrit de terre.

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