PAR GRÉGOIRE ET GOLLOMBET
(i) Cette idylle a été longtemps attribuée a Tbéocrite, mais Camérarius, dans son édition du poêle syracusain publiée en 1&30, ne balança pas à dire que la pièce est de Bion.
Adonis fut de tous les dieux de la Syrie le plus célèbre en Grèce. Le mot adon ou adonaî en hébreu et généralement dans les langues sémitiques signifie seigneur, monteigneur, et l'on en retrouve effectivement les élémens principaux dans une foule de noms propres orientaux ou d'origine orientale que les rois et les princes portent de préférence : tels qu'Adonisebecb , Assaraddon, Sardanapale (Assar- Adanbaal). Adonis est donc une dénomination générique affectée plus particulièrement par l'usage au soleil.
Suivant Hérodote, cité par Apollodore (3, li), Adonis était fils de Phénix el d'Alphésibée ; selon l'ancien mythologue Panyasis, Adonis devait la naissance à l'inceste de Tbéias ou Thias, roi des Assyriens, et de Smyrne, sa fille, qui fut changée en un arbre du même nom (l'arbre à myrrhe). Dix mois après l'aventure du roi Thias avec sa fille et la métamorphose de cette dernière, Adonis s'élance hors de Fécorce de l'arbre maternel. Aslarté ou, comme le dit l'antiquité greco-romaine, Aphrodite ou Vénus est frappée de sa beauté et dès lors, décidée à le réserver pour ses plaisirs, elle le cache , encore jeune enfant , dans un coffre dont elle confie la garde a l'épouse du sombre Aïs, à Perséphone (Proserpine) ; mais Perséphone a entrevu le contenu du coffre : l'amant futur d'Aphrodite est nécessaire h son bonheur el bientôt, dépositaire infidèle, elle refuse de s'en dessaisir. Enfin il est décidé que les deux rivales s'en référeront au tribunal de Jupiter : alors te maître des dieux décrète que des douze mois qui composent l'année, quatre seulement appartiendront à l'adolescent , qui devra tour h tour en passer quatre avec Perséphone et quatre avec Aphrodite. Cet arrêt est exécuté a ceci près que le bel Adonis, préférant Aphrodite a Perséphone el le ciel aux sombres demeures , consacre à la première ses quatre mois de liberté •.« Longtemps après, ajoute Apollodore, Adonis est tué à la chasse par un sanglier que Diane irritée excite contre lui. »
Adonis, venu au monde dans les brûlantes solitudes de l'Arabie, nouveau domicile de sa mère métamorphosée en arhusle à parfum, acquiert avec l'âge la
plus ravissante beauté. Vénus, qui a persécuté sa mère devient éperdument amoureuse du fils, l'enlève, le transporte dans ses jardins de Cypre ou de Syrie et l'enivre de ses faveurs. Mais l'amant de Vénus est par là même le rival de Mars. Cependant Adonis , qu'ennuie un long et monotone repos, parcourt les forêts du Liban et , malgré les sermens qu'il a prodigués à l'inquiète Vénus , poursuit les bètes farouches avec toute l'impétuosité de son âge. Le dieu jaloux se change en sanglier ou , suivant quelques mythologues, engage Diane à envoyer un sanglier contre son rival. Adonis le blesse, el presque aussitôt il est renversé el mis en pièces : son sang coule et colore en rouge les roses blanches que naguère foulaient ses pas. Vénus qui, pour le suivre, a tout quitté, Cy Ibère, Paphos, Amalhonlc, arrive sur ces enlrcfailes el cache le corps de son ami sous des mauves et des laitues (les unes el les autres passaient chez les anciens pour anti-aphrodisiaques ). Plus lard elle le métamorphosa en anémone.
C'est après celte chasse funeste qu'Adonis, privé de la vie, apparaît aux enfers et inspire à Proserpine les senti mens qu'il a inspirés à Vénus. En vain la déesse de la iicaulé a obtenu de Jupiter la résurrection et le retour de son amant : la reine du Styx n'acquiesce point à ce décret. Alors le père des dieux renvoie les deux déesses amoureuses au jugement de la muse Calliopc, qui tranche le différend en ordonnant quAdonis appartiendra allernalivcmemt à Perséphone et à sa rivale et passera six mois par an auprès de chacune d'elles ; mais cet arrangement n'est point ratifié par les contestantes , et quant Adonis ramené des enfers par les fleures est remis aux bras de sa céleste amante, celle-ci, après six mois de possession, refuse de le rendre a Perséphone. Nouveaux débats. Jupiter intervient de nouveau, et cette fois , jugeant le procès par lui-même , il modifie la sentence de Calliopc el décrète , comme dans la tradition ancienne , qu'Adonis sera un tiers de l'année à Vénus, un tiers à la reine des enfers et un tiers à qui il voudra.
La mort cruelle ou l'espèce de résurrection d'Adonis donna lieu à une des fêtes les plus remarquables de l'antiquité. On devine qu'il s'agit ici des Adonies, qui, dans Alexandrie , dans Athènes, à ByWos et ailleurs, étaient célébrées avec la plus grande pompe. Il parait que dans certaines contrées la fêle durait huit jours ; vulgairement elle n'en excédait pas deux ou
NOTES
trois. Nous allons voir la raison de ces différences. Les Adonies se composaient essentiellement de deux parties : l'une, consacrée au deuil et aux larmes , se nommait Aphanisme, c'est-à-dire disparition; l'autre, destinée aux réjouissances qu'excitait le retour du héros, portait en conséquence le non A'Hêvrèse ou découverte. Pour l'ordinaire les deux solennités se suivaient à peu de distance, et l'intervalle, au plus de huit jours, se réduisait souvent en un seul. l>ans ce cas la durée des Adonies était de trois jours. De plus les deux fêles ne se succédaient pas dans le même ordre : à Biblos la fêle des larmes précédait; Athènes, Argos, Alexandrie célébraient YHévrise avant YApha~ nismt. Cette différence dans les deux rites se rapporte probablement a celle des deux légendes , puisque si , d'après la plus remarquable et la plus moderue des deux, Vénus ne se livre à la joie d'avoir retrouvé son amant qu'après avoir pleuré sur sa perte, le caractère de la plus ancienne est de nous faire voir d'abord la conversation des deux amantes d'Adonis , puis Adonis dans tout l'éclat de sa beauté, enfin Adonis blessé à mort, en d'autres termes, l'Aphanisme après rilévrèse.
Toutefois il parait que des deux parties intéressantes de la féle, l'Aphanisme était la plus célèbre et la plus magnifique : c'est de celle-là que nous entretiennent les descriptions des poètes anciens; c'est pour celle-là qu'ils semblent avoir composé des hymnes ; c'est à celle-là que vaquaient les femmes israéliles, auxquelles Ezéchicl reprochait de verser des pleurs sur Thcmmouz. Une procession magnifique , mais où tout respire et inspire la tristesse, ouvrait d'ordinaire la cérémonie que quelquefois elle terminait ; parmi les prêtres, des canéphores marchaient charges de cort«illcs de gâteaux , de parfums , de fleurs, débranches d'arbres. On se rendait ainsi auprès d'un catafalque colossal sur lequel des femmes laïques, mais des femmes de la plus haute distinction, étendaient solennellement de riches tapis de pourpre; l'on y recouchait ensuite une statue d'Adonis , à la plaie sanguinolente , livide et pâle comme l'être que la la vie abandonne , mais beau encore. Sur un lit voisin et quelquefois sur le catafalque même, une Vénus Epitymbie , c'est-à-dire <i la tombe , que représenta plus d'une fois une actrice vivante, se livrait à toutes les démonstrations d'une muette douleur. La flûte gingrinc faisait entendre des sons lamentables; des hymnes de deuil, proprement Adonidées (Adônidia) retentissaient, (k'oyez Théocrite, idylle ii,v. i a i et suiv.) Les femmes qui venaient en foule à la cérémonie paraissaient sans ceinture , les cheveux épars ou la tète rasée et en robe de deuil. Une mélancolie vague, un mol et presque voluptueux abandon respiraient dans leurs pores , dans leurs gestes, dans leur démarche chancelante. A Biblos même celles qui refusaient de prendre part au deuil étaient obligées de s'abandonner un jour durant aux pieux visi-
I leurs de la tombe d'Adonis et de consacrer à son autel le prix de la prostitution sacrée. Enfin vers le déclin du jour , on procédait à l'ensevelissement solennel du dieu. Ce dernier acte de la cérémonie funèbre était diversifié par des épisodes nombreux, probablemenl fidèles images de ce qui se pratiquait en Syrie dans les inhumations : de suaves parfums , des eaux limpides inondaient ce corps d'albâtre dont
l e Cooyie aux HoU pur» peul «oui later les plaie» '.
Nous devons surtout remarquer le sacrifice funéraire dit cathédre (siège) , probablement parce que la plupari des spectateurs étaient assis ; on sait que les anciens représentent fréquemment dans celte altitude les personnages qui versent des larmes. Dans les magnifiques Adonies alexandrines on portail procèssionnellemenl l'effigie du dieu jusqu'à la mer , divinité ennemie suivant l'antique croyance égyptienne, et on la précipitait dans les Ilots. L'honneur de porter la statue sainte était l'objet de la rivalité des femmes les plus qualifiées d'Alexandrie et même des reines. Suivant Lucien {Déesse Syr., chap. 7,iome 9, page 90, édit. Deux-Ponts), lescélébrans abandonnaient alors à la mer un panier d'osier qui , poussé par les vents, allait aborder sur les côtes de la Phéniric , où il était attendu avec impatience. A peine arrivé sur la plage il était en grande pompe transporté au temple , puis examiné. Une tète mystérieuse s'offrait aux regards, et les lamentations de la veille disparaissaient devant les joies et les pompes du lendemain. Saint Cyrille ajoute que dans cette espèce d'esquif, à coté de la tète divine, se trouvaient des lettres par lesquelles l'Egypte invitait la Syrie à se réjouir , vu que le dieu pleuré par elle était retrouvé. Il est clair que celle dernière circonstance des cérémonies adoniques reflète les aventures posthumes d'Osiris, tantôt perdu pour Isis ou l'Egypte son épouse, tantôt trouvé par elle dans une des colonnes du palais de Biblos , et en effet il y a tant de traits communs à Osiris et à Adonis que nous ne répudierons pas entièrement le système dessavans Dupuis , etc. , qui appellent le premier Adonis égyptien et désignent le deuxième par la périphrase d'Osiris égyptien. (Origine des cultes, liv. 3, chap. 9.)
La fête de la résurrection ou du retour commençait vraisemblablement par quelque chose d'analogue à ce que nous venons de dire sur la réception du coffret théophorc à Biblos : « Adonis est retrouvé ! Adonis est «le retour! » tel devait è:re le cri des prêtres qui annonçaient l'ouverture d'une cérémonie nouvelle. L'elllgie du dieu qui allait échapper à l'empire des ténèbres figurait encore , du moins presque partout , sur le catafalque ou le lit de la veille ; mais à la pâleur de h mort avait succédé celle de la convalescence; les pleurs, les hymnes lamentables avaient cessé et fait place à un joie tendre, en quelque sorte craintive ci incertaine; autour de l'estrade funéraire
' Vers d'Enphorion , Hyacinthe.