‹ Les petits poèmes grecsChapitre 348 sur 358 · PAR GRÉGOIRE ET COLLOMBET · texte numérisé non relu

PAR GRÉGOIRE ET COLLOMBET

IDYLLE I™

(1) Cette idylle a été longtemps attribuée à Théocrite , mais Camérarius , dans son édition du poëte syracusain publiée en 1530, ne balança pas à dire que la pièce est de Bion.

Adonis fut de tous les dieux de la Syrie le plus célèbre en Grèce. Le mot adon ou adonaï en hébreu et généralement dans les langues sémitiques signifie seigneur, monseigneur, et l'on en retrouve effectivement les élémens principaux dans une foule de noms propres orientaux ou d'origine orientale que les rois et les princes portent de préférence : tels qu'Adonisebech, Assaraddon, Sardanapale (Assar- Adanbaal). Adonis est donc une dénomination générique affectée plus particulièrement par l'usage au soleil.

Suivant Hérodote, cité par Apollodore (3, 14), Adonis était fils de Phénix et d'Aiphésibée ; selon l'ancien mythologue Panyasis , Adonis devait la naissance à l'inceste de Théias ou Thias , roi des Assyriens, et de Smyrne, sa fille, qui fut changée en un arbre du même nom (l'arbre à myrrhe). Dix mois après l'aventure du roi Thias avec sa fille et la métamorphose de cette dernière, Adonis s'élance hors de l'écorce de l'arbre maternel. Astarté ou, comme le dit l'antiquité greco-romaine, Aphrodite ou Vénus est frappée de sa beauté et dès lors, décidée à le réserver pour ses plaisirs , elle le cache , encore jeune enfant , dans un coffre dont elle confie la garde à l'épouse du sombre Aïs, à Perséphone (Proserpine) ; mais Perséphone a entrevu le contenu du coffre : l'amant futur d'Aphrodite est nécessaire à son bonheur et bientôt, dépositaire infidèle, elle refuse de s'en dessaisir. Enfin il est décidé que les deux rivales s'en référeront au tribunal de Jupiter ■: alors le maître des dieux décrète que des douze mois qui composent l'année, quatre seulement appartiendront à l'adolescent , qui devra tour à tour en passer quatre avec Perséphone et quatre avec Aphrodite. Cet arrêt est exécuté à ceci près que le bel Adonis, préférant Aphrodite à Perséphone et le ciel aux sombres demeures , consacre à la première ses quatre mois de liberté :« Longtemps après, ajoute Apollodore, Adonis est tué à la chasse par un sanglier que Diane irritée excite contre lui. »

A donis, venu au monde dans les brûlantes solitudes de l'Arabie, nouveau domicile de sa mère métamorphosée en arbuste à parfum, acquiert avec l'âge la

plus ravissante beauté. Vénus, qui a persécuté sa mère devient éperdument amoureuse du fils, l'enlève, le transporte dans ses jardins de Cypre ou de Syrie et l'enivre de ses faveurs. Mais l'amant de Vénus est par là même le rival de Mars. Cependant Adonis , qu'ennuie un long et monotone repos , parcourt les forêts du Liban et , malgré les sermens qu'il a prodigués à l'inquiète Vénus , poursuit les bêtes farouches avec toute l'impétuosité de son âge. Le dieu jaloux se change en sanglier ou , suivant quelques mythologues, engage Diane à envoyer un sanglier contre son rival. Adonis le blesse, et presque aussitôt il est renversé et mis en pièces : son sang coule et colore en rouge les roses blanches que naguère foulaient ses pas. Vénus qui, pour le suivre, a tout quitté, Cy thère , Paphos , Amathonte , arrive sur ces entrefaites et cache le corps de son ami sous des mauves et des laitues (les unes et les autres passaient chez les anciens pour anti-aphrodisiaques). Plus tard elle le métamorphosa en anémone.

C'est après cette chasse funeste qu'Adonis, privé de la vie, apparaît aux enfers et inspire à Proserpine les sentimens qu'il a inspirés à Vénus. En vain la déesse de la beauté a obtenu de Jupiter la résurrection et le retour de son amant : la reine du Styx n'acquiesce point à ce décret. Alors le père des dieux renvoie les deux déesses amoureuses au jugement de la muse Calliope, qui tranche le différend en ordonnant quAdonis appartiendra alternativememt à Perséphone et à sa rivale et passera six mois par an auprès de chacune d'elles ; mais cet arrangement n'est point ratifié par les contestantes , et quant Adonis ramené des enfers par les Heures est remis aux bras de sa céleste amante , celle-ci , après six mois de possession , refuse de le rendre à Perséphone. Nouveaux débats. Jupiter intervient de nouveau, et cette fois , jugeant le procès par lui-même, il modifie la sentence de Calliope et décrète , comme dans la tradition ancienne , qu'Adonis sera un tiers de l'année à Vénus, un tiers à la reine des enfers et un tiers à qui il voudra.

La mort cruelle ou l'espèce de résurrection d'Adonis donna lieu à une des fêtes les plus remarquables de l'antiquité. On devine qu'il s'agit ici des Jdonies, qui, dans Alexandrie , dans Athènes, à P>yblos et ailleurs, étaient célébrées avec la plus grande pompe. Il paraît que dans certaines contrées la fête durait huit jours ; vulgairement elle n'en excédait pas deux ou

NOTES

trois. Nous allons voir la raison de ces différences. Les Adonies se composaient essentiellement de deux parties : l'une, consacrée au deuil et aux larmes , se nommait Aphanisme, c'est-à-dire disparition; l'autre , destinée aux réjouissances qu'excitait le retour du héros, portait en conséquence le non d'Hévrèse ou découverte. Pour l'ordinaire les deux solennités se suivaient à peu de distance, et l'intervalle, au plus de huit jours, se réduisait souvent en un seul. Dans ce cas la durée des Adonies était de trois jours. De plus les deux fêtes ne se succédaient pas dans le même ordre : à Biblos la fête des larmes précédait-, Athènes, Argos, Alexandrie célébraient Yffévrèse avant YAphanisme. Cette différence dans les deux rites se rapporte probablement à celle des deux légendes , puisque si , d'après la plus remarquable et la plus moderne des deux, Vénus ne se livre à la joie d'avoir retrouvé son amant qu'après avoir pleuré sur sa perte , le caractère de la plus ancienne est de nous faire voir d'abord la conversation des deux amantes d'Adonis, puis Adonis dans tout l'éclat de sa beauté, enfin Adonis blessé à mort, en d'autres termes, l'Aphanisme après l'Hévrèse.

Toutefois il paraît que des deux parties intéressantes de la fête , l'Aphanisme était la plus célèbre et la plus magnifique : c'est de celle-là que nous entretiennent les descriptions des poètes anciens; c'est pour celle-là qu'ils semblent avoir composé des hymnes ; c'est à celle-là que vaquaient les femmes Israélites, auxquelles Ezéchiel reprochait de verser des pleurs sur Themmouz. Une procession magnifique, mais où tout respire et inspire la tristesse, ouvrait d'ordinaire la cérémonie que quelquefois elle terminait; parmi les prêtres, des canéphores. marchaient chargés de corbeilles de gâteaux , de parfums , de fleurs, débranches d'arbres. On se rendait ainsi auprès d'un catafalque colossal sur lequel des femmes laïques, mais des femmes de la plus haute distinction, étendaient solennellement de riches tapis de pourpre; l'on y recouchait ensuite une statue d'Adonis, à la plaie^sanguinolente , livide et pâle comme l'être que la la vie abandonne , mais beau encore. Sur un lit voisin et quelquefois sur le catafalque même, une Vénus Epitymbie, c'est-à-dire à la tombe, que représenta plus d'une fois une actrice vivante, se livrait à toutes les démonstrations d'une muette douleur. La flûte gingrine faisait entendre des sons lamentables ; des hymnes de deuil, proprement Adonidées (Adô'nidia) retentissaient. (Poyez Théocrite, idylle 15, v. 1 31 et suiv.) Les femmes qui venaient en foule à la cérémonie paraissaient sans ceinture , les cheveux épars ou la tête rasée et en robe de deuil. Une mélancolie vague , un mol et presque voluptueux abandon respiraient dans leurs pores , dans leurs gestes, dans leur démarche chancelante. A Biblos même celles qui refusaient de prendre part au deuil étaient obligées de s'abandonner un jour durant aux pieux visi-

teurs de la tombe d'Adonis et de consacrer à son autel le prix de la prostitution sacrée. Enfin vers le déclin du jour , on procédait à l'ensevelissement solennel du dieu. Ce dernier acte de la cérémonie funèbre était diversifié par des épisodes nombreux, probablement fidèles images de ce qui se pratiquait en Syrie dans les inhumations : de suaves parfums , des eaux limpides inondaient ce corps d'albâtre dont Le Cocyte aux flots purs peut seul laver les plaies '.

Nous devons surtout remarquer le sacrifice funéraire dit cathèdre (siège) , probablement parce que la plupart des spectateurs étaient assis ; on sait que les anciens représentent fréquemment dans cette attitude les personnages qui versent des larmes. Dans les magnifiques Adonies alexandrines on portait processionnellement l'effigie du dieu jusqu'à la mer, divinité ennemie suivant l'antique croyance égyptienne, et on la précipitait dans les flots. L'honneur de porter la statue sainte était l'objet de la rivalité des femmes les plus qualifiées d'Alexandrie et même des reines. Suivant Lucien (Déesse Syr., chap. 7, tome 9, page 90, édit. Deux-Ponts) , les célébrans abandonnaient alors à la mer un panier d'osier qui , poussé par les vents, allait aborder sur les côtes de la Phénirie, où il était attendu avec impatience. A peine arrivé sur la plage il était en grande pompe transporté au temple , puis examiné. Une tête mystérieuse s'offrait aux regards, et les lamentations de la veille disparaissaient devant les joies et les pompes du lendemain. Saint Cyrille ajoute que dans cette espèce d'esquif, à côté de la tète divine, se trouvaient des lettres par lesquelles l'Egypte invitait la Syrie à se réjouir, vu que le dieu pleuré par elle était retrouvé. Il est clair que cette dernière circonstance des cérémonies adoniques reflète les aventures posthumes d'Osiris, tantôt perdu pour Isis ou l'Egypte son épouse , tantôt trouvé par elle dans une des colonnes du palais de Biblos , et en effet il y a tant de traits communs à Osiris et à Adonis que nous ne répudierons pas entièrement le système des savans Dupuis , etc. , qui appellent le premier Adonis égyptien et désignent le deuxième par la périphrase d'Osiris égyptien, (Origine des cultes, liv. 3, chap. 9.) La fête de la résurrection ou du retour commençait vraisemblablement par quelque chose d'analogue à ce que nous venons de dire sur la réception du coffret théophore à Biblos : « Adonis est retrouvé ! Adonis est de retour! » tel devait être le cri des prêtres qui annonçaient l'ouverture d'une cérémonie nouvelle. L'effigie du dieu qui allait échapper à l'empire des ténèbres figurait encore , du moins presque partout , sur le catafalque ou le lit de la veille ; mais à la pâleur de la mort avait succédé celle de la convalescence; les pleurs, les hymnes lamentables avaient cessé et fait place à un joie tendre, en quelque sorte craintive et incertaine ; autour de l'estrade funéraire

' Vers d'Euphorion , Hyacinthe.

SUR LES IDYLLES DE MON

et le long des murailles saintes , des paniers de jonc , des vases d'argile, des corbeilles de bronze, d'or ou d'argent, suivant l'opulence des temples, étaient rangés et couverts de jeunes tiges , de pousses tendres et verdoyantes que développait dans un terreau choisi et meublé l'action d'une chaleur concentrée , étalaient autour du- bel et faible Adonis renaissant une image de la végétation printanière : du blé , du fenouil, des mauves, de la laitue, tels étaient les principaux élémens de ces jardins improvisés que quelques jours avaient suffi pour faire naître, que quelques jours devaient flétrir. De là l'expression proverbiale du jardin d'Adonis chétoi Adônidos , si célèbre chez les Grecs depuis Euripide et Platon jusqu'aux temps de la décadence des lettres , pour désigner des jouissances frivoles ou peu solides. {Biogr.univ., partie mythologique au mot Adonis. Ces pages ne sont qu'un extrait d'un article assez long.)

(2) Apparemment ces mots que Bion répète si souvent et auxquels il semble s'assujettir étaient consacrés aux plaintes qu'on faisait dans ces fêtes , et c'était, si j'ose le dire, une espèce de formule et de refrain appuyé sur un ancien usage. Aussi Aristophane, dans sa Lysistrate, après avoir dit qu'on célébrait ces fêtes d'Adonis dans les maisons, ajoute que la femme d'un certain Démostrate disait en dansant : « Hélas ! hélas! Adonis! »

È gunè d'orchoumené Ai ai, Adônin phésin.

Un refrain si lugubre et si plaintif convenait fort bien à la tristesse de ces fêtes, dans lesquelles on se servait aussi d'une espèce de petite flûte d'un son plus triste et plus lugubre que les autres. Ces flûtes, qui étaient nommées giggrainoi auloi , du mot giggrês qui , en langue phénicienne, veut dire Adonis, selon Athénée et Pollux, avaient été inventées apparemment pour ces fêtes ; le son des autres flûtes ne paraissant ni assez lugubre ni assez plaintif. Ce n'étaient pas même les Phéniciens seuls qui s'en servaient , les Canens aussi les employaient dans leurs pompes funèbres, à moins que la Carie, dit Athénée, ne se doive prendre en cette occasion pour la Phénicie, ainsi que dans les poésies de Corinne et de Bacchilide. Cest de ce même mot qui , en langue phénicienne , signifie Adonis , qu'on avait nommé giggrauta une espèce de vers tristes et plaintifs. On peut consulter sur ces flûtes Athénée (liv. i), qui cite Xénophon; Poilus (liv. 4, chap. 10) et Eustathius (sur le 17e liv. de l'Iliade). Hesychius s'éloigne un peu des autres : « Giggriai auloi mikroi en ois proton manthanousi, dit-il ; — les flûtes gingriennes sont de petites flûtes sur lesquelles on commence d'apprendre. »

(3) Longepierre traduit ainsi la seconde partie de

ces vers

Ah ! Venus , ah ! Vénus .' dans ces vives alarmes Les Amours gémissans versent aussi des larmes.

Puis il ajoute : « Cet endroit peut avoir plus d'un sens parce qu'on peut rapporter la préposition epi du verbe epaiazousin à plus d'une chose. On peut la rapporter d'abord à Vénus même et dire que les Amours pleurent avec elle , ou à la personne qui prononçait cette plainte et qui, après avoir dit a Ah! Vénus , ah ! Vénus ! » ajoute « les Amours disent la même chose et gémissent aveemoi ! » Ainsi, j'ai voulu me servir d'une expression générale qui convînt à l'un et à l'autre de ces sens. On pourrait encore l'expliquer de cette manière : « Les Amours disent aussi en gémissant : Ah! Vénus, ah! Vénus! » Mais à parier sincèrement, cette explication me paraît un peu forcée, et d'ailleurs il faudrait retrancher la virgule qui sépare le mot eutheurian de celui qui le suit. >i

Comme il n'y a pas de virgule dans l'édition de M. Boissonade, nous avons cru devoir suivre le dernier sens dont parle Longepierre.

(4) Il y a mot à mot dans le grec : « Et Vénus chante tristement par toutes les collines et par toute la ville. » Cet endroit peut recevoir deux sens : ou l'on peut entendre véritablement par le mot de Vénus cette déesse même, qui, troublée de douleur à cause de la mort d'Adonis , se plaignait de cette perle et courait dans la campagne et dans la ville la plus prochaine du lieu où Adonis venait d'être tué, ou bien l'on doit rapporter la chose à la fausse Vénus, c'està-dire à la personne qui dans ces fêtes représentait cette déesse et dont l'emploi était d'imiter ce qu'on supposait que l'amour et la douleur avaient fait faire autrefois à Vénus. Deux raisons me feraient croire ce dernier sens plus véritable que l'autre : l'une est fondée sur le mot aeidei (chante) dont Bion se sert en cet endroit, car il est peu convenable aux transports effectifs de la véritable Vénus et il se peut fort bien appliquer à la douleur feinte de la fausse, parce que ces plaintes se chantaient ou entières ou du moins en partie , ainsi qu'il paraît par les Syracusiennes deThéocrite; l'autre raison est tirée du mot plolin. Il me semble que si Bion avait voulu parler de la ville la plus voisine du lieu où Adonis fut tué, il l'aurait nommée et ne s'en serait pas tenu à une appellation si générale. On ne donne ces sortes d'appellations qu'à des choses si connues de tous ceux parmi lesquels on écrit qu'ils ne peuvent prendre le change et qu'il n'est pas besoin de rien ajouter de plus particulier. Il y a plus : c'est que les Siciliens , parmi lesquels Bion a passé sa vie, appelaient Syracuse la ville par excellence et la Sicile Vile. Ainsi, il me paraît presque certain que c'est de Syracuse qu'on doit entendre cet ana ptolin et par conséquent attribuer tout ceci à la fausse Vénus. Au reste je crois qu'il est inutile de dire pourquoi j'ai traduit :

Et Vénus en tous lieux dit d'une voix plaintive, au lieu de :

Et d'une voix plaintive en tous lieux Vénus chante.

NOTES

L'esprit se porte d'abord à entendre ici par Vénus cette déesse, parce que tout ce qui précède immédiatement s'y rapporte en effet, et il ne trouverait pas sa douleur aussi vive qu'elle le doit être si l'on disait d'elle qu'elle chante en se plaignant. Ainsi je me suis servi d'expressions générales afin qu'on pût encore rapporter ceci à la véritable Vénus.

Il pouvait y avoir, du temps de Bion, de l'art et de la grâce à confondre ces deux Vénus et à passer ainsi tout d'un coup de l'une à l'autre. Dans ces siècles où la crédulité dont étaient prévenus les spectateurs de ces fêtes pour des représentations qui faisaient partie de leurs mystères et dans lesquelles tous les sens étaient agréablement émus par des objets touchans qui flattaient tout à la fois leur capidité et leur religion ; dans ces siècles, dis-je, où la crédulité captivait la raison en partie là-dessus , l'esprit entrait bien mieux dans l'application de ce qu'avaient de commun et de différent la véritable et la fausse Vénus. Il se faisait même un plaisir de passer de lui-même et sans être arrêté de l'une à l'autre , et ces changemens avaient pour lors le charme de la vérité sans avoir le dégoût de l'obscurité et de l'embarras. Mais un lecteur qui est de sang-froid et qui ne se trouve pas dans la prévention où étaient ceux qui envisageaient ces choses comme des mystères n'aime point qu'on le transporte ainsi d'un objet à un autre , au lieu de l'y conduire insensiblement.

Nec te praetereat Veneri ploratus Adonis ,

a dit Ovide {Artis amatoriœ, 1 , 75), et ce poëte invite les amans à fréquenter le temple de Vénus où l'on célébrait les fêtes d'Adonis, selon le rite syriaque. Racine le fils, dans son poëme de la Religion , rappelle ces fêtes funèbres en l'honneur d'Adonis :

Que de gémissemens et de lugubres cris! 0 filles de Sidon ! vous pleurez Adonis ; Une dent sacrilège en a flétri les charmes, Et sa mort tous les ans renouvelle vos larmes.

Ch.

(5) Outre le sens naturel de ce vers qui est d'autant plus beau qu'il est plus passionné, on peut dire encore que Bion fait parler ainsi Vénus par rapport à ce dernier baiser que donnait à un mourant la personne qui lui était la plus chère. Ce baiser était, comme l'on sait, l'un des devoirs les plus considérables qu'on rendait aux mourans, et les anciens se persuadaient qu'ils recueillaient ainsi l'âme avec les derniers soupirs, comme il parait par les vers suivans de Bion : « Ainsi ton esprit et ton âme passeront doucement de ma louche en mon cœur. y.

Si quis super halitus errât, Ore legam,

disait la sœur de Didon. Au reste, il y a dans le grec : « Passeront dans mon foie. » Les anciens mettaient le siège de l'amour dans le foie peut-être parce qu'ils étaient faussement persuadés que c'était dans cette

partie du corps que se faisait le sang. (On peut voir les remarques sur la 3e ode d'Anacréon.)

(6) Je boirai de l'amour , dit le grec. Cette même expression se trouve dans une belle épigramme de Y Anthologie (livre 7, épig. 209, édit de Grolius). Julien d'Egypte dit aussi dans une autre épigramme , quoique dans un sens un peu différent, qu'il but l'amour.

(7) Ce vers peut être entendu de deux manières; ou en rapportant ces mots : tout ce qu'il y a de beau à Adonis , c'est-à-dire Adonis, qui est tout ce qu'il y a de beau, descend auprès de toi ; ou en assurant que la pensée de Bion est la même qu'Ovide a exprimée plus généralement lorsqu'il a fait dire à Pluton et à Proserpine , par Orphée :

Tendimus hue omnes ; hœc est domus ultima, vosque Humani generis longissima régna tenetis.

Bion, donnant des bornes un peu plus étroites à cette pensée , dit que tout ce qu'il y a de beau descend aux enfers, et Catulle, à son exemple :

At vobis maie sit, malae tenebrae Orci , quœ ommia bella devoratis.

Et certainement les plus belles choses durent en effet ou semblent durer moins que les autres , soit parce qu'on les regrette davantage ou qu'on s'aperçoit plutôt et qu'on se souvient plus longtemps de leur perte.

Au reste, le premier de ces deux sens me paraît bien meilleur que l'autre ; il n'y a qu'à faire réflexion sur ce qui précède. et sur ce qui suit. Vénus dit : « O Proserpine ! reçois mon époux ; que ton destin est heureux auprès du mien! car tout ce qu'il y a de beau descend auprès de toi ! »

Malgré l'observation de Longepierre, j'aimerais mieux suivre le premier sens avec Schwebel, à cause de la signification du verbe katarréin : il s'emploie spécialement pour exprimer le cours des fleuves et doit se prendre ici dans un sens métaphorique pour exprimer un grand nombre d'homme : « Tendimus hue omnes. »

Il y a mot à mot dans le grec : « Et ma ceinture ensemble a péri. » Cette ceinture était la source des charmes et des plaisirs; ainsi Junon, Junon ellemême voulant plaire à son époux , crut ne le pouvosr faire sans cette ceinture qu'elle demanda à Vénus. (Voyez la belle description qu'en fait Homère dans le 14e livre de l'Iliade.)

(8)Hymen ou Hyménée était invoqué dans les chants du mariage par le refrain « hymen, ô hymenœe ! » Il est devenu dans les poètes un fils d'Uranus, ou bien d'Apollon et de Calliope, ou mieux encore de Bacchus et de Vénus. Dans cette dernière généalogie , il se trouve le frère de l'Amour. Les romanciers mythologiques en ont fait depuis , les uns un jeune homme qui fut écrasé le jour de ses noces dans sa maison et en

Page 1