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L4 PEINTURE

S'il faut en croire les fîhs connaisseurs de l'empire du Milieu, la peinture chinoise serait de nos jours en pleine décadence, et c'est vers les premiers siècles de notre ère, sous les (|ynasties des Han, des Tsin, des Tang et des Song qu'elle aurait atteint son plus haut degré de perfection. Cela ne veut pas dire qiîe les aïjistes anciens, dont les noms sont restés dans la mémoire des amateurs chinois, aient su peindre d'une façon plus correcte et plus savante que ceux d'aujourd'hui. Le clair obscur, lè'modelé, les. lois de* la perspective étaient tout aussi absents de leurs œuvres que des œuvres moderaes, mais leur dessin avait, parait-il, plus de finesse, leur touche plus de légèreté, leur coloris plus de fraîcheur.

Au siècle de l'empereur Kang-si, qui fut le contemporain de Louis XIV, on put croire un

iis^nt que la grande peinture chinoise allait prendre une nouvelle direction et subir l'influence de l'gjjrt européen, ce fut le contraire qui arriva; "les peintres' d^Europe, que l'empereur retenait à sa cour, ne surent pas braver le goût public, et, au lieft de réagir contré lui, ils s'efforcèrent d'imiter Part chinois. Ils surpassèrent bientôt leurs, modèles et obtinrent de grands succès ; ils furent comWé« d'honneurs, mais la peinture chinoise demeura ce qu'elle avait été. Une anecdote, encore fameuse aujourd'hui à Pékin, laisse voir à quel point de vue futile et étroit le talent de ces peintres étrangers était apprécié. L'un d'eux demanda un jour au souverain là faveur d'être 5.dmis à faire le portrait de l'impératrice. Kang-si accorda gracieusement la permission à la condition que l'impératrice ne poserait pas. Le peintre objecta que n'ayant jamais eu l'honneur d'apercevoir la souveraine, il lui semblait impossible de reproduire ses traits.

— S'il vous suffît seulement de l'apercevoir, dit l'empereur, placez -vous derrière ce treillis doré, elle va traverser la galerie, regardez bien et tâchez devons souvenir.

L'impératrice passa en effet et l'artiste regarda de tous ses yeux ; il se mit aussitôt à l'œuvre et quelques jours après il présentait le portrait à l'empereur.

— 11 est d'une ressemblance parfaite, dit Kang-si après l'avoir considéré attentivement, mais pourquoi avez-vous placé ce petit signe brun sur la joue de mon épouse?

— Je n'ai fait que copier mon illustre modèle, dit le peintre, ce signe embellit la joue de l'impératrice !

— Vous vous trompez , comment a'aurais-je jamais vu ce signe.

— J'ose affirmer qu'il existe.

On fit venir l'impératrice : le grain de beauté existait en effet à la place même où l'artiste l'avait placé dans le portrait.

— Vraiment, dit Kang-si, vous êtes le plus grand peintre de l'empire, un seul coup-d'œil vous a suffi pour voir ce qui échappait à mes yeux depuis plusieurs années.

Et le peintre européen fut comblé de nouvelles faveurs.

Le premier principe de l'art pittoresque en Chine est celui-ci : « Il faut représenter les objets tels qu'ils sont, et non pas tels qu'ils paraissent ,être. » C'est en vertu de ce principe, et non pas iîomme on le croit d'ordinaire, par simple ignorance, que le clair-obscur, les raccourcis, la perspective, sont bannis des œuvres chinoises. La peinture est ainsi réduite à un simple coloriage, et n'est presque plus un art. Le peintre

chinois est, d'ailleurs, plutôt un marchand qu'un artiste; le rez-de-chaussée qu'il habite est la boutique où l'on débite les œuvres fabriquées chez lui ; au premier étage de jeunes rapins, déjà habiles, travaillent continuellement pour le compte du maître, dont l'atelier est situé au dernier étage de la maison. Il n'existe rien d'analogue à notre peinture à l'huile. La peinture à l'eau ou à la colle est seule employée par les Chinois ; elle est exécutée, sur soie, sur velin et le plus souvent sur cette matière fragile, que nous nommons papier de riz. Ce papier est fabriqué avec la moelle de Tarbre à pin, ou bien avec celle d'une sorte de roseau, et le plus communément avec des tiges de jeunes bambous ramollies par un long séjour dans l'eau, puis broyées dans des mortiers de pierre. Ce papier doit sa consistance et sa blancheur à une solution d'alun et de colle de poisson. C'est au premier étage de la maison que se tiennent d'ordinaire les jeunes peintres, dans une grande salle bien éclairée, le plus profond silence règne dans cet atelier. Assis devant de larges tables, les manches un peu relevées, la natte roulée autour de la tête, les artistes courbés sur leur ouvrage travaillent avec la plus minutieuse attention. Ils choisissent d'abord une feuille de papier de riz sans aucun défaut et passent sur elle un léger lavis d'alun pour la rendre plus apte à rece-

voir la couleur. Ils tracent ensuite le dessin, qui le plus souvent n'est autre chose qu'un décalque rendu très-facile par l'exte^ême transparence du papier. Chaque artiste a près de lui une collection d'esquisses imprimées dans laquelle il peut puiser à son aise. Tout ce dont on peut avoir besoin pour faire un tableau a été prévu par ces ingénieux recueils : arbres, rochers, lacs, montagnes, maisons, mandarins, oiseaux, poissons, quadrupèdes, rien n'y manque. Lorsque la composition est indiquée au trait, le peintre broie ses couleurs avec le plus grand soin, les délaye dans l'eau, y ajoute de l'alun et un peu de colle, et commence à colorier le dessin ; les pinceaux dont il se sert sont d'une extrême finesse : quelques-uns fabriqués avec des moustaches de rat, sont plus particulièrement recherchés. L'artiste tient son pinceau perpendicuïairemont, de façon à ce qu'il forme un angle droit avec le papier : c'est dans cette attitude^ d'ailleurs, que les Chinois écrivent ; souvent il se sert de deux pinceaux à la fois : l'un tenu perpendioulairement, l'autre horizontalement. Le premier de ces pinceaux, seul imbibé de couleur, la dépose en points presque imperceptibles sur le papier, et par une manœuvre rapide et d'une adresse extraordinaire le second pinceau étend et estompe la gouttelette colorée. Lorsqu'il peint les carnations, l'artiste

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pose la couleur de l'autre côté du papier, la transparence adoucit le ton.

Le plus souvent ces jeunes peintres exécutent une série d'aquarelles qui forment un bel album relié en damas de soie, et racontent les phases de la vie d'un mandarin, d'une courtisane, d'un artisan,' d'un criminel. Nous en avons feuilleté plusieurs qui nous ont fait assister à des scènes de la vie officielle, privée ou champêtre. On y voyait des jeunes filles invraisemblables récolter les délicates feuilles de thé du bout de leurs doigts fins comme des griffes d'oiseau, des dignitaires passer avec leur cortège, des condamnés marcher au supplice, des fumeurs d'opium descendre peu à peu de la fortune et du bonheur au dernier degré de l'abrutissement et de la misère. Souvent aussi ce sont des sujets mystiques qui se développent sur les feuillets soyeux de l'album ; nous nous souvenons d'on ne sait quel voyage mystérieux vers un génie supérieur, accompli par des* philosophes, dans l'illustration duquel l'artiste chinois s'était laissé aller à toute la fantaisie, à toute l'indépendance de son imagination. A la première page, les sages, vêtus de soie et d'or, le visage épanoui et hérissé de poils blancs, étaient assis dans un char couleur de feu traîné par un buffle vert; de jeunes serviteurs qui tenaient à la main des feuilles de nénuphar.

guidaient l'attelage à travers un paysage orné de rochers roses et de saules argentés, avec des gestes gracieux et maniérés, D'autres personnages indiquaient la route à suivre. A la page suivante, les philosophes renonçant à leur séjour terrestre, étaient montés sur des paons aux plumes brillantes, les mains chargées de branches fleuries, et prenaient une voie aérienne. Plus loin, ils se reposaient au milieu des nuages dans un palais de vapeur; en attendant l'heure de repartir, ils se donnaient le plaisir de la musique, grattant des pipas, frappant des tambours, soufflant dans des flûtes, avec des mines béates et des yeux ravis. Cependant, enfourchant des chameaux roses, ornés au front d'une longue corne tortillée, des renards blancs et des buffles aux formes absurdes, les voyageurs se remettaient en route, traversant des plaines d'azur bordées dé montagnes nuageuses et de lacs limpides, ils arrivaient bientôt au milieu d'une grande forêt. Là, ils s'arrêtaient de nouveau, les uns préparant le thé, tandis que les autres assis à l'ombre jouaient aux échecs d'un air profondément malicieux ; enfin accroupis sur des hiboux et sur des cigognes, ils atteignaient le but de leur voyage et pouvaient contempler le grand génie qui trône au-dessus des hommes, assis, les jambes croisées entre les ailes d'une large chauve-souris . Les philosophes très-sa-

tisfaits demeuraient en extase au milieu des nuées.

Cet album a été composé par un artiste célèbre sur les rives du fleuve Blanc, et il est impossible de voir un coloris plus délicat, une plus exquise finesse dans le trait ; il semble que tandis qu'il dessinait les mille plis du visage de ces philosophes, le peintre s'appliquait à surpasser en ténuité les plus minces fils d'une toile d'araignée suspendue entre deux branches de pêcher, sous sa fenêtre.

Les esquisses à l'encre de chine, sur papier ou soie blanche, jouissent d'une vogue extraordinaire à Pékin ; elles ont en effet un charme extrême; légères, vaporeuses, tracées légèrement et d'un seul coup, elles laissent voir l'inspiration originale de l'artiste et sortent de l'ornière commune. Ce qu'elles représentent : c'est un orage qui fait ployer les arbres et chasse les nuées, un fantôme apparaissant confusément dans un tourbillon de poussière, un clair de lune, un effet de neige. On paye ces esquisses fort cher et c'est sans doute à l'une d'elles qu'il faut rapporter la singulière légende, fameuse dans les annales de la peinture chinoise, que Ton entend souvent conter :

Un peintre d'un talent hors ligne, dit cette légende, porta au mont-de*piété, dans un moment de gêne, un éventail de soie sur lequel il avait

tracé un paysage nocturne: la pleine lune s'épa-

nouissait dans le ciel de réventail, quelques nuages flottaient comme des voiles légers, un beau lac réfléchissait la lune et un cormoran rêvait un pied dans Feau ; l'employé au mont-de piété, plein d'admiration, prêta une grosse somme et le peintre s'en alla. Il revint quelque temps après pour dégager son éventail, on le lui donna.

— Vous vous trompez, dit l'artiste, ce n'est pas .le mien. La pleine lune brillait sur celui que je vous

ai confié, ici je ne vois qu'un mince croissant.

— C'est la vérité, dit l'employé en regardant l'éventail avec stupéfaction.

Mais il fut frappé d'une inspiration soudaine.

— Votre œuvre est aussi parfaite que la nature elle-même, dit-il, revenez quand la pleine lune brillera au ciel, et l'astre de votre paysage aura repris comme elle sa rondeur.

La peinture sur porcelaine est une des branches intéressantes de l'art chinois. Depuis près de mille années, c'est dans la belle vallée de Fo-liang à King-tè-tchin, la ville où l'on conserve les précieux secrets de la fabrication dos porcelaines, qiie résident les artistes les plus habiles. Les anciens étaient supérieurs aux modernes qui cependant ne sont pas à dédaigner. x\ctuellement, la décoration d'un vase est presque toujours une œuvre collective; les peintres chi-

nois se partagent la besogne et chacun d'eux a sa spécialité. L'un trace un filet au bord du vase, celui-ci dessine une fleur qu'un autre peint; il y a les faiseurs de rivières et les peintres de nuages ; tel ne fait que les visages, tel autre que les mains ou les vêtements. De là une perfection extrême des détails. On peint encore sur toutes les sortes de matières ; sur la laque, sur des feuilles d'arbre, sur de la colle de poisson séchée ; on joint aux couleurs des étoffes, des perles, de l'or, des plumes d'oiseaux. Mais ces procédés s'éloignent de plus en plus de l'art véritable qui n'a pas, il faut l'avouer, un grand avenir dans- l'empire du Milieu. Quelques peintres s'efforcent cependant de le faire progresser; ils s'inclinent devant la science européenne et travaillent sous des maîtres étrangers; mais jusqu'à présent ils ne sont arrivés qu'à perdre leur originalité native sans avoir encore su donner à leurs œuvres une réelle valeur artistique.

UN MARIAGE A PBKING

Un matin, le marteau de bronze résonne bruyamment contre la porte de l'habitation d'une famille paisible. Les serviteurs s'empressent d'ouvrir et introduisent dans la cour intérieure deux femmes d'un certain âge, vénérables d'aspect, qui demandent à parler au maître de la maison.

Pendant ce temps, les épouses et les filles du chef de la famille, pratiquant rapidement, à l'aide de leurs épingles de tête, de petits trous dans les papiers huilés de leurs fenêtres, regardent avec curiosité les nouvelles venues. Elles reconnaissent aussitôt ces femmes, dont la fonction est de servir d'intermédiaires entre les personnes qui désirent conclure un mariage.

— 0-mi-to-fo ! s'écrie tout affolée l'épouse du premier rang ; on vient nous proposer un gendre !

•A ces mots, la jeune fillê qui n'est pas encore fiancée, s'enfuit toute tremblante dans sa chambre et court à son miroir, tandis que le père et la mère descendent dans la salle de réception et font asseoir les intermédiaires sur le banc d'honneur.

Après avoir épuisé toutes les formules de politesse, les deux femmes exposent le but de leur visite. Il s'agit d'une famille riche et honorable qui a entendu parler de la grâce et des vertus de la jeune fille, libre encore de tout engagement ; elle désirerait vivement qu'une femme aussi parfaite vînt embellir leur intérieur en devenant la première épouse du fils qu'ils ont élevé. Ce fils possède naturellement toutes les qualités du cœur et d€ l'esprit, il est bien fait et beau de visage, d'un caractère doux et d'une santé parfaite.

Si les parents trouvent quelques avantages aux fiançailles proposées, on fait venir la jeune fille et les intermédiaires l'examinent attentivement ; elles admirent ses petits pieds pas plus longs que le sabot d'une antilope, les lourdes tresses de ses cheveux noirs, ses sourcils finement dessinés, l'élégance de sa taille et la modestie de son regard. Puis elles se retirent, emportant une tablette sur laquelle sont inscrits la date exacte, le jour et l'heure de la naissance de la jeune fille, afin que l'on puisse tirer l'horoscope des futurs fiancés. Si le destin ne s'oppose

pas à leur union, les pourparlers continuent; bientôt on échange quelques menus cadeaux :

fruits, pâtisseries, cochons de lait rôtis et autres objets qui n'engagent à rien. Les fiançailles ne sont définitivement conclues que lorsque les parents du jeune homme ont envoyé à ceux de la jeune fille une somme d'argent dont le chiffre a été fixé dans les entrevues précédentes.

La fiancée envoie alors à son futur époux l'inventaire de tout ce qu'elle possède : trousseaux, bijoux, meubles, objets d'art; elle lui fait aussi parvenir un charmant petit soulier parfumé de musc, brodé d'or et de pierreries et si mignon, que l'on pourrait le cacher dans le calice d'un lotus. Ce premier gage d'amour, le fiancé va le suspendre à son cou par un cordon de soie ; il le regardera souvent, en respirera le parfum, et de doux rêves lui montreront celle qu'il adore sans la connaître, belle comme Ngeou-Chan, la plus belle des héroïnes chinoises. Il enverra alors à sa bien-aimée cinq pièces de satin de couleurs diverses : bleu, blanc, vert, pourpre, jaune.

Ces formalités accomplies, il ne reste plus qu'à choisir un jour heureux pour la célébration du mariage.

Le matin de ce grand jour, la fiancée est éveillée par quatre jeunes filles qui resteront auprès d'elle pendant toute cette journée; elles la

font asseoir sur le bord de son lit et causent avec elle de son avenir de femme, de son passé de jeune fille.

Bientôt une musique bruyante retentit devant la maison. C'est le cortège nuptial qui arrive. Alors les parents de la jeune fille s'écrient :

— Enfant ! enfant ! il est temps de commencer ta toilette.

On entoure d'abord de bandelettes noires les petits pieds de la fiancée, puis on lui met des souliers de satin rouge sur lesquels deux phénix sont brodés en perles de couleur ; puis, pardessus un large pantalon de soie blanche, on lui fait endosser la robe de satin cramoisi ornée devant et derrière d'un phénix d'or, emblème de la femme. Pour la première fois les longues nattes pendantes qui forment la coiffure des jeunes filles sont relevées et roulées au-dessus des oreilles, deux espèces de sceptres en jade sculpté que l'on fixe de chaque côté de la tête retiennent les nattes ; ces sceptres, qui sont toujours par paires et se nomment joui, symbolisent la sympathie. Quelquefois on ajoute à cette coiffure un filet d'or et de perles dont la frangé retombe sur le visage et le cache.

La musique se fait entendre une seconde fois.

A ce signal, tous ceux qui se trouvent dans la chambre éclatent en sanglots, la fiancée comme les autres.

— A-ya ! a-ya ! s'écrie-t-elle, je ne sais si mon mari sera bon ou mauvais ; s'il m'aimera oU s'il me méprisera.

— Cela est l'affairé du ciel, répondent les jeunes filles.

Pour la troisième fois la musique résonne :

— Le temps est venu, cesse de pleurer et de rougir tes beaux yeux, s'écrie-t-on de tous côtés.

La fiancée accomplit devant son père et sa mère le dernier salut du Ko-tou, c'est-à-dire qu'elle se prosterne et frappe plusieurs- fois le sol de son front. Lorsqu'elle se relève on lui met dans la main gauche une pomme, dans la main droite un flacon rempli de graines de céréales, de perles d'or et d'argent, puis on lui jette sur la tête un voile de soie rouge qui l'enveloppe entièrement. Alors le frère aîné de la jeune fille ou, à défaut de frère, un proche parent entre dans la chambre et saisit vivement la fiancée qui se débal et pousse des cris de désespoir.

Une magnifique chaise à porteurs en satin pourpre, brodée de fleurs multicolores et sur-, montée d'un phénix aux ailes ouvertes reçoit la jeune fille qui y est^ hermétiquement enfermée.

Les porteurs soulèvent alors le palanquin et le font pirouetter d'abord à droite, puis à gauche comme pour obliger la mariée à secouer sa douleur qui éclate, comme on le pense bien, plus

bruyamment que jamais ; bientôt on repose le palanquin à terre et une mendiante place au-dessous une grande tasse pleine de viande : si les chiens errants viennent manger cette viande, c'est un heureux présage.

Enfin le cortège se met en route, un homme armé d'un fouet qui sert à écarter les curieux marche devant là chaise de la mariée. Derrière le palanquin viennent les musiciens rangés sur deux files entre lesquelles sont portés par des hommes ornés décharpes rouges, le trousseau de la fiancée étalé sur des tables de laque, puis les meubles, la vaisselle, les brûle-parfums de bronze et une foule de coffres magnifiques le plus souvent vides et loués pour la circonstance. Un jeune garçon s'avance ensuite tenant un panier dans lequel sont enfermés deux canards mandarins, emblème de l'amour conjugal ; puis, les invités à cheval, en voiture ou en chaise à porteurs défilent, et le cortège est terminé par un grand nombre d'hommes portant des lanternes et des bannières de soie.

Lorsque l'on arrive devant la maison de l'époux trois bombes d'artifices éclatent et des fusées s'élèvent ; alors, le fiancé, vêtu d'une robe de»satin bleu et d'une tunique de satin noir, paré de tous les insignes de son grade s'il est mandarin, sort de la maison, et vient frapper au palanquin :

à la troisième fois seulement la mariée lui ouvre. Les quatre jeunes filles qui Toiit assistée pendant toute cette journée l'aident à descendre et à marcher sur le tapis de soie rouge qui s'étend de la rue jusqu'à la chambre nuptiale.

Au moment où l'épousée entre dans la maison, une des intermédiaires plonge sa main dans un boisseau remplit de cinq espèces de graines, et lui en jette une poignée au visage : cela est un préservatif contre les malheurs.

Au seuil de la chambre parfumée une selle de cheval élégamment brodée est placée en travers de la porte. La fiancée doit l'enjamber et jeter en même temps dans la chambre la pomme qu'elle tient à la main. Cette singulière cérémonie est un jeu de mots chinois en actions : La fiancée trouve la tranquillité et apporte la paix dans la maison, elle apporte aussi le bon ordre et l'abondance symbolisés par le flacon précieux qu'elle tient à la main.

On fait asseoir les jeunes époux sur un double divan séparé par une table qui occupe le fond de la salle, et tous les invités entrent dans la chambre. C'est l'instant solennel : le fiancé va enfin voir le visage de celle à qui il consacre sa vie ; il écarte d'un coup de son éventail le voile qui la cachait à tous les yeux ; et elle, aveuglée jusqu'à ce moment, voit aussi pour la première fois

rhomme qu'elle doit aimer toujours. Comme le cœur des deux époux doit battre à coups pressé^ pendant cette minute terrible qui va décider de leur bonheur ! que de déceptions elle amène souvent, que de rêves, que d'espéranes elle disperse brusquement pour les remplacer par un amer chagrin que la politesse oblige à cacher sagement !

Les invités examinent la mariée avec la plus indiscrète attention, et font tout haut sur son compte leurs observations, qui ne sont pas toujours très-aimables. Si elle les supporte avec patience, sa réputation de femme bien élevée est établie.

On apporte deux coupes reliées l'une à l'autre par une chaîne : dans Tune, on verse le vin d'or,; dans l'autre, le vin d'argent (c'est-à-dire du vin de riz et du vin de millet), que les époux doivent boire en même temps ; puis on pose sur une bassine renversée, et placée sur la table, la pâte de longévité (tseo-mien). C'est un long vermicelle que les époux sont forcés de manger chacun par un bout ; puis ils doivent se partager des petits gâteaux nommés tseu-soun-po-po. Plus ils en mangeront, plus leur postérité sera nombreuse. Pendant ce repas symbolique, les nouveaux époux devraient s'adresser toutes sortes de souhaits. Mais comme il est assez mal aisé de parler

la bouche pleine, d'ordinaire un homme et une femme, cachés derrière des paravents, s'expriment pour eux.

— Que ta gloire s'élève comme le soleil levant !

— Que ta beauté s'épanouisse comme la lune, qui de croissant devient disque !

— Que la fortune soit ton amie !

— Que le bonheur soit ton compagnon !

— Puisses-tu n'avoir que des fils !

— Que tes filles soient plus belles ique les pivoines ! et autres souhaits de circonstance. On fait alors le simulacre de baisser les rideaux du lit, on les relève aussitôt. Puis on dénoue les cheveux de l'épousée, et l'on remplace sa coiffure de jeune fil/e par celle adoptée par les femmes mariées : les cheveux sont disposés en grandes coques et par dessus l'on ajuste un ornement en plumes de martin-pêcheur .

Une fois coiffée, la jeune femme se prosterne devant son mari, qui lui rend son salut, mais moins humblement ; elle s'agenouille ensuite devant le père, la mère, et tous les parents de son époux. Elle adresse une prière au Ciel et à la Terre, puis on la conduit devant les tablettes qu'habitent les âmes des ancêtres, et elle s'incline devant elles. Elle s'approche ensuite de Tsao-tien, le génie du foyer, et le supplie de veil-

1er sur elle et sur sa maison, lui promet d'être une bonne ménagère et de n'avoir d'autre souci que le soin de son intérieur. Puis elle se rend aussitôt à la cuisine et de sa main allume un fourneau.

Lorsqu'elle revient, on sert le repas, les invités s'asseyent devant des tables disposées pour quatre personnes. Il est de bon goût que le mari circule entre les tables, s'arrêtant ici ou là, veillant à ce que ses convives ne manquent de rien. Le vin emplit les tasses, la gaieté s'allume, la musique fait rage dans la cour de la maison, et ce n'est que fort avant dans la nuit que les conviés se retirent enfin en appelant la bienveillance des poussahs sur la famille qui vient de se fonder.

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