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POESIE ET POETES

En Chine, la poésie c'est la clé magique qui ouvre toutes les portes, la marque de noblesse devant laquelle se courbent les fronts les plus hautains, le privilège céleste qui rend inviolable celui à qui il a été confié. L'empereur lit-il les vers d'un grand poète, il est tout à coup transporté de joie, il s'informe de celui qui lui a procuré un si noble plaisir, lui confie les postes les plus enviés, lui ouvre son palais et, lorsqu'il entre, descend de son trône et le reçoit debout. Si le poëte l'en trouve digne, l'empereur deviendra son ami, il passera ses journées près de lui, l'écoutant, suivant ses conseils, se laissant réprimander par lui. Dans la hutte du laboureur, l'homme de génie trouvera son nom gravé sur des tablettes suspendues près de Pau tel des ancêtres, le paysan se prosternera devant lui en murmurant ses vers

les plus fameux. S'il est fait prisonnier par les rebelles, le vainqueur, en le reconnaissant, remettra le glaive au fourreau, se gardant bien de faire tomber, une tête qui contient Tétincelle divine. L'empire du Milieu est le paradis des poëtes.

La poésie semble aussi antique en Chine que la Chine elle-même. Le premier poëte, comme cela arrive d'ordinaire, ce fut le peuple. Un jour (il y a quatre mille ans de cela) l'empereur Yao, dans la cinquantième année de son règne, se rendit sur la place publique. Il entendit des enfants qui chantaient une chanson en vers de quatre syllabes :

(( Parmi ceux qui ont gouverné, pas. un n'a brillé comme Yao — celui qui ne le connaît pas ne sait rien — que l'empereur soit notre modèle. »

Un autre jour Yao rencontra un vieillard qui chantait tout en marchant :

« Le soleil monte, je travaille — le soleil descend, je me repose — si j'ai soif, je bois l'eau de mon puits — si j'ai faim, je mange les produits du champ que j'ai cultivé — pourquoi l'empereur s'occupe-t-il de nous? »

ri

Ce sont là les plus anciens souvenirs poétiques.

A cette époque reculée la poésie et la musique étaient intimement unies.

On ne peut s'empêcher de songer à Orphée en lisant ce passage de la chanson de l'inimitable Kouei que nous ayone déjà cité :

« Le phénix bat des ailes — lorsqu'il entend les neuf sons du mode siao-chao — quand je frappe la pierre sonore — soit doucement, soit avec force — les bêtes les plus cruelles bondissent de joie — et les hauts fonctionnaires sont d'accord entre eux. »

Plus tard la poésie populaire prit un grand développement tout en perdant un peu de sa simplicité première , le peuple chantait les vertus de ses souverains , leurs exploits, leurs fêtes ; il les blâmait aussi quelquefois et dirigeait contre eux de vives épigrammes. De leur côté les souverains répondaient par des exhortations, composaient des hymnes, des chants de guerre, des élégies.

Le Chi'king (livre des vers) contient une partie de ces poëmes primitifs. Mais on se demande avec surprise et regret pourquoi le grand Confucius qui a rassemblé pour les sauver de l'oubli ces

épaves précieuses, n'a conservé que trois cents cinq chants des trois mille qu'il avait en sa possession. Fallait-il donc choisir parmi ces témoins du passé? Pourquoi imposer silence à la plupart de ces voix anciennes et les empêcher d'arriver jus- ' qu'à nous ? Sans doute le grave philosophe n'a voulu rendre immortels que les poëmes ayant une portée morale ou historique, il a replongé impitoyablement dans l'abîme tout ce qui était seulement descriptif, lyrique ou passionné. N'était-ce pas là justement la partie vraiment poétique de cette œuvre des siècles passés et les Chinois n'auraient-ils pas raison d'en vouloir un peu à leur incomparable sage d'une censure aussi sévère ? Mais comme sans le recueil laissé par Confucius il ne resterait rien de la voix des aïeux, c'est une reconnaissance sans bornes que les Chinois ont vouée à l'illustre compilateur.

Dans cette Chine étrange, empire de l'immuabilité, un fait unique peut-être se produit : ces chants, conservés dans le Chi-King et qui voltigeaient de bouche en bouche, il y a plus de trois mille ans, les Chinois modernes les redisent dans la langue primitive qui a à peine varié.

« Les vers, dit Confucius dans la grande préface du précieux recueil, sont des pensées, des sentiments que l'on éprouve intérieurement et qui se produisent au dehors. » Et Tchou-hi, un

illustre commentateur du Chi-King, ajoute: « Du jour où Fhomme est né, il a exercé son jugement, il a regardé ce qui se passait aCUtour de lui. Cette faculté lui vient du ciel ; sous l'impression des objets extérieurs, elle se met en mouvement, ces mouvements deviennent des désirs, des passions auxquels Thomme ne peut s'empêcher de penser sans cesse, il les exprime alors par des paroles articulées, par des interjections, par des chants accentués, en employant toutes ses facultés vocales, sans pouvoir encore épuiser tous ses sentiments. C'est ainsi que les chants du livre des vers ont été composés. »

Cependant en ces temps reculés, la versification avait déjà une forme compliquée, concise, allégorique, qui différait peu de la forme actuelle. L'art poétique était divisé en plusieurs genres : le genre simple ou direct dans lequel on exposait simplement la pensée, le genre métaphorique, le genre noble ou élevé. Quelquefois on mélangeait deux de ces modes.

La première partie du Çhi-King, la plus ancienne, est intitulée : les Souffles du Royaume (Koua-Fan). Ce titre indique bien que ces poëmes anonymes sont l'œuvre du génie populaire, les souffles de l'âme de tous.

Ecoutez une jeune reine qui songe aux parents qu'elle a quittés pour suivre son époux :

48 LES PETJPLIÇS ÉTRANGES

« Le chanvre commence à pousser — déjà il oscille dans le creux des vallées — ses tiges emmêlées sont épaisses et touffues — les oiseaux jaunes volent de ci, de là — ils se rassemblent dans les buissons — et de loin on entend leur joyeux hdLikai, »

« Le chanvre commence à pousser — il oscille déjà dans le creux des vallées — les feuilles sont très-serrées et très-nombreuses — il est temps de le couper et de le faire bouillir — alors avec les fibres on tissera des étoffes — et l'on brodera des vêtements pour se distraire. »

<( La reine appelle l'intendante du palais — elle lui parle avec calme : — Va dire au prince que tout est terminé — si mes vêtements sont un peu ternis, fais-les nettoyer — mes robes de dessus et celles de dessous — il faut que je fasse ma visite nuptiale à mon père et à ma mère. »

Ce n'est qu'après avoir terminé les travaux de la maison, fait remarquer le commentateur, que la jeune épouse annonce au roi qu'elle va visiter ses parents.

Cette pièce appartient au genre simple ou direct ; en voici une du genre élevé, elle a pour sujet l'éloçe de la reine Taï-Sée, épouse de Yen- Vang.

« Sur la montagne du sud, il y a des arbres qui se pencl).ent vers la terre — toutes sortes de plantes s'enroulent autour d'eux. — Ah ! s'écrient les femmes secondaires du prince, — quelle est heureuse et tranquille notre reine ! »

« Sur la montagne du Sud, il est un arbre qui se courbe vers la terre, — toutes sortes de plantes se cachent à son ombre. — Ah ! s'écrient les femmes secondaires du prince, — la reine est notre exemple et notre soutien ! »

« Sur la montagne du Sud, il est un arbre .qui se recourbe jusqu'à terre, — toutes sortes de plantes s'attachent à lui et l'environnent. — Ah ! s'écrient les femmes secondaires du prince, — ■ en notre reine sont tous les bonheurs et toutes les perfections ! »

Ce ne sont pas toujours des éloges qui servent de thèmes aux poëmes du Chi-King. Voici, pour contraster avec la pièce précédente, une critique étrange et vive des hommes de mœurs relâchées :

« Le rat a toujours sa peau de rat — il y a des hommes qui se conduisent comme des insensés — pourquoi de tels hommes ne disparaissent-ils pas du monde ?

« Le rat a toujours ses dents de rat — il y a des hommes qui n'ont rien d'humain — pourquoi

de tels hommes ne disparaissent-ils pas dii monde ?

« Le rat a toujours son corps de rat — il y a des hommes qui ressemblent à des brute.s — pourquoi de tels hommes sont-ils au monde.- »

Les fois eux-mêmeg n'étaient pas à l'abri des épigrammes. L'un d'eux, qui donnait, paràît-il, des ordres inconsidérés, s'attira celle-ci :

<c II fait nuit encore — j'enfile en toute hâte un vêtement pour un autre — et je me rends à l'appel du prince. »

« Le jour se lève à peine ~ je. me dresse debout et m'habillant tout de travers — je cours à l'appel du prince. »

« Il est des gens qui entourent leur maison d'une haie en branches de saule — et la foule, sans savoir pourquoi, admire avec crainte. »

« Il est des gens qui ne savent pas distinguer le jour de la nuit — qui prennent l'ombre pour la lumière — et font le matin ce qu'il faudrait faire le soir. »

Il est difficile d'être plus sévère pour un souverain.

Les onomatopées sont très-fréquentes dans les vers du Chi-King, il semble que ces harmonies

imitatives charmaient tout particulièrement les poètes d'autrefois.

« HoU'hou, les bûcherons gémissent en frappant. — Tcheng-Tcheng, Tarbre coupé s'affaisse. — Yi-Yiy l'oiseau s'envole en criant.

Lorsque l'on songe que les vers chinois ont pour la plupart quatre pieds seulement, on peut se rendre compte à quel point il est malaisé de les traduire, ou plutôt de les interpréter en français ; car il est impossible de rendre tout à fait la concision chinoise. Voici l'énoncé d'une des strophes du Chi-King; le lecteur jugera :

Kiu Tchiyinryin Tou tchi hoûng-hoûng Tcho tchi Pong-Pong Sio liu ping-^ping.

Sur lés seize mots qui composent ce quatrain, huit ne veulent rien dire ; il reste donc peu de chose pour exprimer la pensée de l'auteur', mais ce qui reste suffit parfaitement au poëte chinois. Voici le sens de ces vers :

« On apporte les matériaux : Yin-Yin, »

« Les charpentiers taillent ; Houng-Houng. > « Les menuisiers clouent : Pong-.Pongj. > € On construit la palissade : Ping-Ping. >

Avant de fermer le livre des vers qui évoque les ombres confuses d'un monde presque fabuleux, pour nous rapprocher de quelques siècles de l'époque actuelle, nous citerons encore le chant de la reine de Tsi qui nous semble empreint d'une grâce toute particulière :

« Lève-toi, le coq a chanté — déjà le palais s'emplit de monde — non, reste, le coq n'a pas chanté, — ce sont les mouches qui bourdonnent. »

— « Voici l'aube qui blanchit l'horizon — les courtisans arrivent en foule — je me trompe, ce n'est pas l'aurore — c'est la lune claire qui se lève. »

a Hong-Hong^ les mouches bourdonnent — qu'il est doux de dormir à tes côtés ! : — mais n'entends-tu pas que la foule s'éloigne ? — peutêtre à cause de moi vas-tu encourir l'inimitié des hommes ? »

L'arbre de la poésie, disent les Chinois, prit racine au temps du Chi-King ; ses bourgeons parurent avec Li-ling et Sou-vou, qui vivaient à l'époque de l'empereur Vou-ti (140 ans avant notre ère) ; ses feuilles poussèrent en abondance sous le règne des Han et des Oueï. Mais il était réservé à la dynastie des Tang de voir ses fleurs et de goûter ses fruits.*

C'est en effet sous les Tang que vécurent Thou-fou et Li-taï-pé, . les deux plus grands poètes qu'ait eus la Chine. Les Tang régnèrent de Tan 618 à l'an 909 de notre ère. Li-taï-pé naquit en 702 et Thou-fou en 714 : il y a donc plus de onze cents ans que ces deux poètes jouissent en Chine d'une popularité incomparable, que le temps n'a fait qu'accroître. Cependant ces noms qui sont là-bas sur toutes les lèvres, ne sont parvenus jusqu'à nous qu'il y a peu d'années, et c'est M. le marquis d'Hervey-Saint-Denis qui le premier a rompu ce long silence en traduisant quelqueg poésies de ces grands artistes chinois.

Thou-fou, dont le talent sera certainement préféré par tout lecteur européen, naquit à Kingtcheou, dans la province de Chen-si (montagne occidentale). Ses parents étaient fort pauvres ; mais remarquant chez leur lîls une intelligence peu commune, ils l'envoyèrent néanmoins aux écoles. Thou-fou obtint le grade de bachelier (sieou-tsai), puis celui de licencié (tiu-jen), mais i 1 échoua au doctorat. Il ne s'obstina pas à courir une seconde fois la chance du concours et se laissa aller à la passion qui l'entraînait vers la poés ie.

L'envergure de son esprit lui permit d'embrasser tous les genres à la fois : « Il fut, disent les

Chinois, éloquent, sublime, délicat, brillant ; » il

aimait la nature, et son plus grand bonheur était de l'admirer et de la chanter : *

a Assis dans mon pavillon du bord de Teau, j'ai regardé la beauté du temps ; le soleil marchait lentement vers l'occident au travers du ciel limpide.

« Les navires se balançaient sur l'eau, légers comme des oiseaux sur les branches, et le soleil d'automne versait de l'or dans la mer.

« J'ai pris mon pinceau, et penché sur le papier, j'ai tracé des caractères semblables à des cheveux noirs qu'une femme lisse«avec la main.

« Et sous le soleil d'or, j'ai chanté la beauté du temps. Au dernier vers j'ai relevé la tête; alors j'ai vu que la pluie tombait dans l'eau. »

Cette note mélancolique revient souvent dans les vers pittoresques de Thou-fou.

« Notre barque se détacha du rivage et se mtit à flotter sur le cristal mouvant.

« La scène était imposante ; je me sentis inspiré, mais inspiré de pensées tristes qui s'accumulaient douloureusement.

(( Comment n'être pas ému quand le danger se montre si proche ?

« Ce vent perfide, ces vagues écumantes, devions-nous donc leur échapper !

« Voilà que le patron fait déployer la voile de soie.

« Voilà maintenant que les bateliers se réjouissent en voyant le dernier nuage s'évanouir.

« Les oiseaux aquatiques s'envolent tumultueusement dès que la chanson des rameurs éclate.

« Et que les instruments s'émeuvent ; leurs sons harmonieux semblent venir du ciel.

« Le lotus étale ses fleurs pures, la châtaigne d'eau ses feuilles luisantes comme si la pluie les eût lavées.

« Je cherche à sonder le lac, mais le fil que je lâche plonge toujours et ne s'arrête pas.

« Mes yeux s'abaissent sur cet abîme sans fond ; d'un côté je le vois clair, vide, immense ;

a De l'autre, il m'apparaît sombre et terrible : l'ombre de la montagne s'y enfonce plus loin que mon regard ne peut pénétrer.

« Du côté du Midi, la montagne s'élève à pic au dessus de la masse limpide.

« Et son image réfléchie, plonge, en tremblant, dans les eaux qu'elle assombrit.

« Cependant le soleil se couche; le bateau gUsse, avec un léger. bruit, devant la pagode dont les pavillons percent les niies.

« Et bientôt se montre la lune, qui se mire à son tour dans le lac.

« C'est alors que le dragon hoir prend sa course en vomissant des perles.

« C'est alors que le dieu du fleuve bat du tambour, et rassemble les monstres marins.

« Les divinités du fleuve sortent de leurs retraites pour danser sur la rive ; leur chant parvient jusqu'à nous.

» Et l'on aperçoit même un instant, dans le lointain, les houppes brillantes de leurs harmonieux instruments.

<c Au moment d'atteindre le port, nous sommes encore attristés par le retour inattendu de l'orage.

« Et je tombe dans une rêverie profonde, en songeant combien est impénétrable pour nous la volonté des esprits.

« La jeunesse et l'âge mûr, combien cela dure-t-il? et contre la vieillesse que pouvonsnous ?

« Si je jette un regard en arrière, que d'alternatives passagères de joies et de chagrin » (1).

Le poète fut bientôt connu et admiré par les seigBieurs et les lettrés de la ville qu'il habitait.

(1) Traduction du marquis d'Hervey-Saint-Deais,

On rechercha sa compagnie et il attira toutes les * sympathies. Il était gracieux, délicat, d'un visage distingué et plein de charme : on le surnomma Tseu-meï, fleur d'élégance ; il fut de toutes les parties, de toutes les fêtes, de toutes les luttes littéraires.

A cette époque, régnait Ming-hoang-ti, sixième empereur de la dynastie des Tang; il aimait passionnément les lettres et protégeait les poètes. Les amis de Thou-fou parlaient sans cesse de la cour et de l'empereur. Il y a quelques années, disaient-ils, un homme quitta sa ville natale, et se rendit à la capitale sans autre bagage que son nom et son mérite ; il s'appelait Li-taï-pé. Il se fît présenter d'abord au mandarin Ho-tchi-tchang, le plus grand des ministres, le plus délicat des poètes, il lui fit voir quelques-unes de ses œuvres, et le ministre en fut tellement ravi, qu'il retint Li-taï-pé dans son palais et en fit bientôt son ami le plus cher. Il hésitait cependant à parler de lui à l'empereur et craignait de le lui présenter, car il s'était aperçu que le grand poète s'enivrait fréquemment. Un jour enfin il se décida :

« — Mon humble toit abrite depuis quelque temps le poète le plus sublime qui ait jamais existé, dit-il à l'empereur.

» — Pourquoi ne pas m'en avoir parlé plus tôt?

« — C'est que le grand homme boit du vin avec excès, dit le ministre, et je n'osais pas avouer cela à- Tetnpereur. Li-taï-pé s'enivre ; mais que ses poésies sont belles ! Jugez-en ; en voici justement une où il exalte la puissance du vin :

« La vie n'est-elle pas un long rêve ?

a Pourquoi alors se tourmenter ?

« Moi je m'enivre tout le jour, et quand je chancelle je m'endors au seuil de la maison.

« A mon réveil, mes regards surpris errent autour de moi.

« Dans les buissons en fleurs un oiseau chante.

« — A quelle époque de l'année sommesnous?

« — A l'époque où le printemps fait chanter l'oiseau.

« Je ne sais quelle émotion me gagne, un soupir gonfle ma poitrine.

« Mais vite je me verse à boire.

« Je chante à pleine voix jusqu'au lever de la lune.

« Et quand je me tais, c'est que j'ai de nouveau perdu le sentiment. »

L'emp^eur lut cette pièce et d'autres encore.

LBS PEUPLES ÉTRANGES 59

« — Amenez-moi ce poëte ! s'écria-t-il plein d'enthousiasme. Je sais condescendre aux faiblesses de l'humanité. Je veux que Li-taï-pé habite ici. Peut-être réussirai-je à le guérir. »

Ho-tchi-tchang présenta donc son protégé, et maintenant Li-taï-pé est l'ami de l'empereur : ils passent des journées ensemble dans les jardins du palais. Li-taï-pé compose des chansons, puis ! tous deux les chantent. L'empereur va même

I jusqu'à servir de secrétaire au poëte. Il faut

avouer qu'une telle complaisance a été critiquée par les mandarins ; ils ont représenté au prince que cette conduite pourrait l'abaisser aux yeux ^ de ses sujets. Mais quelle belle réponse a fait

Ming-hoang-ti : « Tout ce que je fais pour un homme d'une pareille valeur, a-t-il dit, ne peut que m'honorer auprès de ceux qui pensent bien ; quant aux autres, je méprise le jugement qu'ils peuvent faire de moi. » Aujourd'hui, Li-taï-pé est au faite delà gloire, comblé d'honneurs, fêté, adoré, et cependant il est parti de son pays avec son talent pour toute fortune. Pourquoi donc Thou-fou ne suivrait-il pas l'exemple de l'illustre poëte? pourquoi, quittant King-tcheou, ne gagnerait-il pas la capitale, pour se réchauffer, lui aussi, au foyer bienfaisant de la cour?

Mais Thou-fou se récriait : « Quelle comparaison osait-on établir entre un nain et un créant?

comment conseiller à un passereau de suivre le vol de l'aigle ? Le faible lampion serait-il visible à côté de l'étoile radietise ? était-il possible qu'oim entendit Thou-fou après Li-taï-pé ! » Alors, emporté par son admiration, il improvisait des vers à la louange du grand poëte :

« La poésie est ton langage, comme le chant est celui des oiseaux.

« Que ce soit à la clarté de la lune ou à l'ombre du soir, tu vois la poésie de toutes choses.

« Lorsque tu bois le vin doré, sur le nuage de l'ivresse te viennent des idées de vers.

« Tu es le premier des hommes, et comme le soleil, tu répands sur eux les rayonnements de ton esprit.

« De celui qui t'admire dans l'ombre, reçois cette adoration inconnue. »

Après avoir hésité quelque temps, Thou-fou se décida enfin et partit pour Si-ny an-fou, la capitale d'alors. Il emportait des lettres de recommandation pour de grands personnages, et il fut reçu avec sympathie. Bientôt sa réputation se répandit, et Hô-tchi-tchang, à qui oii le présenta, se prit pour lui d'une vive amitié.

— Le ciel me protège, dit-il un jour à l'empereur : j'ai découvert encore une fois un poëte hors

ligne et qui, celui-là, ne boit du vin qu'avec modération.

Et il mit sous les yeux de l'empereur quelques poëmes de Thou-fou.

— Amenez-le moi, ditMing-hoang,cet homme sera une des gloires de l'empire.

La présentation eut lieu dans un des jardins du palais, dans un sitet ravissant, plein de parfums et. de gazouillements, sous les buissons d'Hydrangées où l'empereur aimait à passer de longues heures en compagnie des lettrés.

Thou-fou avait alors vingt-huit ans ; la taille élégante et haute, son visage expressif et la grâce de ses manières faisaient de lui un homme accompli. Sa physionomie plut tout de suite à l'empereur. Il le félicita sur les poëmes qu'il avait lus puis le présenta à Li-taï-pé, qui était présent, et il ne s'offensa nullement de voir que le jeune homme était bien plus ému en approchant du grand poëte qu'il ne l'avait été en saluant la majesté impériale.

On apporta du thé et du vin de riz, et lorsque Thou-fou fut un peu remis de son trouble, l'empereur proposa une joute poétique entre le jeune poëte et Li-taï-pé. Il s'agissait d'improviser un cours poëme dans lequel il serait question de Taï-tsun, la bien-aimée de l'empereur.

Li-taï-pé avala coup sur coup plusieurs tasses

de vin; Thou-fou but une tasse de thé, et les deux poëtes, saisissant le pinceau entre leurs doigts aux longs ongles, penchèrent la tête sur le papier.

Les deux poëmes furent terminés en même temps ; Li-taï-pé lut le sien.

« Sous la douce clarté de la pleine lune, Timpératrice remonte son escalier de jade tout brillant de rosée.

« Le bas de la robe baise doucement le bord des marches ; le satin blanc et le jade se ressemblent.

<c Le clair de hme a envahi l'appartement de l'impératrice ; en passant la porte elle est tout éblouie.

a Car sur le rideau brodé de perles de cristal, on croirait voir une société de diamants qui se disputent la lumière.

« Et sur le parquet de bois pâle, on dirait une ronde d'étoiles. »

— Comment ai-je eu l'audace d'écrire des vers misérables en face d'un pareil homme ! s'écria Thou-fou, en faisant mine de déchirer son poëme.

Mais Ho-tchi-tchang le lui prit des mains et le lut à haute voix.

<c Sur un trône d'or neuf, le Fils du Ciel, éblouissant de pierreries, est assis au milieu des mandarins; il semble un soleil environné d'étoiles.

<c Les mandarins parlent gravement de graves choses ; mais la pensée de l'empereur s'est enfuie par la fenêtre ouverte.

« Dans son pavillon de porcelaine, comme une fleur éclatante entourée de feuillage, l'impératrice est assise au milieu de ses femmes.

(c Elle songe que son bien-aimé demeure trop longtemps au conseil, et, avec ennui, elle agite son éventail.

« Une bouffée de parfums caresse le visage de l'empereur.

ce — Ma bien-aimée d'un coup de son éventail m'envoie le parfum de sa bouche, — et l'empereur, tout rayonnant de pierreries, marche vers le pavillon de porcelaine, laissant se regarder en silence les mandarins étonnés. »

Ce poëme eut beaucoup de succès. Li-taï-pé complimenta chaudement le jeune poëte, ce qui le combla de joie, et le soir il s'endormit en faisant des rêves d'or.

Les beaux rêves de Thou-fou se réalisèrent. Il s'éveilla mandarin, et bientôt on lui donna une charge à la cour. Ses fonctions consistaient sim-

plement à dresser la liste des personnes admises aux audiences impériales et à régler entre elles Tordre des préséances ; mais il voyait chaque jour l'empereur, les princes et les lettrés les plus fameux ; il avait conquis Tamitié précieuse de Litaï-pé, de Ho-tchi-tchang et de plusieurs autres poètes : Ouan-tié, Tso-sian, Tan-jo-su, dont il parle souvent dans ses vers, notamment dans la pièce intitulée Huit sages dans le vin,

« Ho-tchi-tchang, dit-il, ton cheval est parti plus rapide qu'un navire sous un bon vent ; ses mouvements onduleux imitaient les balancements des vagues.

« Quand ton regard tombait à terre, tu reconnaissais à peine les objets, comme si tu avais ouvert les yeux au fond de Peau, et tu es arrivé promptement pour boire avec tes amis.

« Tso-sian, le vin tombe sans cesse de la tasse dans ta bouche, comme un torrent dans un lac.

« Ton gosier est pareil au lit d'un fleuve qui coulerait, entre deux montagnes, et ton ventre est l'océan où se jette le fleuve.

a Tu bois le vin comme les poissons respirent l'eau ; jamais les poissons n'ont trop d'eau, et ton grand esprit n'a jamais trop de vin.

« Tan-jo-su, après que tu as bu trois tasses, tu commence à méditer ; contre les rites tu retires ton chapeau et tu te mets à écrire.

« Et les caractères apparaissent si rapidement sur le papier, que l'on dirait voir de la fumée

s'échapper de ton pinceau. »

Thou-fou fît aussi la connaissance du fameux peintre Ouang-tsaï et il improvisa devant un tableau de ce grand artiste des vers qui semblent démentir l'idée que l'on a généralement de l'ignorance des Chinois en fait de perspective.

« Quoi dix jours pour peindre une montagne !

« Quoi cinq jours pour faire un rocher !

« Eh ! oui, le véritable artiste n'aime pas qu'on le presse et qu'on le tourmente.

« Qu'importe le temps à Ouang-tsaï, pourvu que jamais un ouvrage ne sorte imparfait de ses mains !

« Oh ! l'admirable vue du mont Kouen-lun et du mont Fang-hou !

« Comme elle ferait bien dans une grande salle, au milieu d'un mur tout uni.

« Voici la ville de Pa-ling et le lac Thoungting qui déverse ses eaux dans la mer du Japon.

66 , LES PRUPLES ÉTRANGES

« Leur cours argenté s'éloigne à perte de vue, jusqu'à ce qu'il se fonde avec la ligne empourprée de l'horizon.

« Des nuages traversent l'espace, semblables à des dragons volants.

a Un homme est là dans une barque ; c'est un pêcheur pressé d'atteindre cette baie qu'on aperçoit sur le rivage.

« Ces torrents de la montagne me le disent, et ces flots écumants et ce vent furieux.

« Le merveilleux travail ! Jamais on ne porta si loin la puissance de l'éloignement.

« Dix pouces de papier ont suffi pour enfermer mille lieues de pays !

« Qui me donne de bons ciseaux, que j'en coupe vite un morceau ?

« Je me contenterai du royaume de Ou, avec le territoire de Soung et la moitié du grand fleuve. »

Aussi le temps se passait joyeusement dans les beaux jardins des palais de Than-ngan ; ce n'étaient que fêtes, festins, luttes poétiques, promenades, contemplations. « Là vie était si douce alors, dit Thou-fou, que je laissai partir les jours sans les compter. »

Cependant la position très-glorieuse du poëte était en somme peu lucrative et lui imposait des charges qu'il ne pouvait soutenir. L'empereur ne

savait pas que Thou-fou fût pauvre, et ce dernier hésitait à faire connaître son dénûment au souverain. II dut s'y résigner pourtant, la situation n'étant plus tenable. On a conservé la lettre qu'il adressa à cette occasion à Ming-hoan-ti ; elle est fort curieuse dans son style exagéré et plaisant :

« La poésie est le seul patrimoine de ceux de ma race, disait Thou-fou. Je compte parmi mes ancêtres onze générations de poètes. Qui donc, dans toute l'étendue de votre vaste empire pourrait en dire autant? Depuis la septième année de mon âge, je n'ai fait autre chose qu'étudier, lire et composer. Si j'ai acquis quelque réputation, je n'ai pas amassé de biens, et je suis, à l'heure qu'il est, dans la plus profonde misère. Quelques herbes salées, un peu de riz, voilà toute ma nourriture. Le vieil habit que j'ai sur le corps, c'est là toute ma garde-robe. Un de ces jours. Votre Majesté entendra dire que Thou-fou est mort de froid ou de faim, à moins que, pour s'épargner ce triste récit, elle ne se hâte de me venir en aide, en me secourant si elle me croit utile à son service, en me renvoyant si je ne lui suis bon à rien. »

Cette lettre fut favorablement accueillie et

l'empereur accorda immédiatement au poète une forte pension dont la première année lui fut payée d'avance. Mais, hélas ! ce fut là tout : des troubles politiques vinrent bouleverser l'empire et briser la fortune de Thou-fou. Un général tartare, nommé Ngan-tou-chan, s'était révolté, et, à la tête de forces considérables, ravageait le pays. L'empereur, menacé par cet aspirant au trône, se retira dans une province inaccessible, et bientôt la capitale tomba au pouvoir des révoltés ; les beaux jardins de Tchang-ngan furent envahis par leurs hordes sauvages, et les soldats ivres firent brouter leurs chevaux sous ces ombrages qui avaient abrité les rêveries sublimes des poètes.

Thou-fou s'enfuit vers les montagnes du Chensi. Seul, sans ressources, vivant de fruits sauvages et de racines, il pleurait longuement sur les' malheurs du pays. S'inspirant des horreurs de la guerre et des souffrances du peuple, c'est à cette époque qu'il composa ses vers les plus beaux et les plus touchants : le Vieillard de ChaO'ling, le Village de Kiang, le Recruteur^ sont particulièrement célèbres en Chine. Parmi ces pièces toutes remarquables, le Recruteur nous parait être la plus émouvante. Thoufou récrivit tandis qu'il fuyait sans ressources et sans asile :

LES PEUPLES ÉTRANGMS 69

rf J'allais, cherchant un gîte, le soleil se couchait. J'arrivai dans le village de Ché-ko.

« En même temps que moi arrive un de ceux qui, pendant la nuit, saisissent les hommes.

« Un vieillard l'aperçoit, et péniblement franchit la palissade et s'enfuit.

« En même temps une vieille femme sort de la chaumière et marche vers le recruteur.

« Le recruteur crie, — avec quelle fureur /

« La femme gémit, — avec quel désespoir!

« — Ecoute, dit-elle, écoute la pauvre vieille que voilà !

« J'avais trois fils, tous trois sont partis.

« L'un d'eux m'a fait parvenir une lettre, hélas !

« Pour me dire que les deux autres sont morts dans le même combat.

« Celui qui vit encore, est-ce qu'il échappera à la mort ?

« Pour les deux autres, hélas ! tout est terminé.

« Dans notre pauvre cabane, il ne reste plus un seul homme, si ce n'est mon petit-fils que sa mère allaite encore.

« Et si sa mère ne s'est pas enfuie,

« C'est qu'elle n'a pas même les vêtements suffisants pour se montrer au dehors.

« Je suis bien vieille et bien faible.

a Cependant emmènes-moi si tu veux.

« Je pourrai rendre quelques services à l'armée :

« Je saurai cuire le riz et préparer le repas du matin.

« Les cris et les paroles s'éteignirent. La nuit s'écoula.

a Mais en m'éveillant, j'entendis près de moi de sourds gémissements.

« Le soleil se levait, je me remis en route.

« La vieille femme était partie: il ne restait plus dans la cabane que son vieil époux désespéré. »

Souvent aussi le souvenir de Tchang-ngan arrachait des plaintes au poëte :

« Hélas ! s'écriait-il, le règne de ces jardins verdoyants et fleuris est donc fini pour toujours? — Chaque soir, sur la ville charmante, s'élèvent des nuages de poussière soulevés par les cavaliers tar tares.

« Ah ! combien mon esprit est troublé, je croyais aller au sud, et voilà que j'ai marché» vers le nord. »

La position de Thou-fou était des plus tristes ; maigre; hâve, ses riches habits devenus d'affreux

haillons, il fuyait de village en village, s'efforçant de recueillir quelques nouvelles de l'empereur et de la guerre civile. Il apprit enfin que Min-ghoan-ti avait abdiqué en faveur de son fils Sou-tsong, et que ce dernier marchait victorieusement vers la capitale. Traversant en toute hâte des champs abandonnés et des villes désertes, Thou-fou alla se poster au bord d'une route par laquelle le nouvel empereur devait passer. Mais ce ne fut pas l'empereur qui répondit à l'attente anxieuse du poëte. Une bande de Tartares apparut sur la route, enveloppa Thou-fou et s'empara de lui.

— Hélas ! s'écria le prisonnier, c'en est fait du poëte Thou-fou!

— Seriez-vous vraiment l'illustre Thou-fou?

dit le chef de la petite troupe.

— Certes, je le suis, répondit le poëta.

— Alors, rassurez- vous, avec votre nom pour bouclier, vous n'avez rien à craindre.

Le chef tartare, fier de sa capture, miarcha vers le gros de l'armée des révoltés, afin de présenter Thou-fou au général.

— Nous avons saisi sur la grande route le plus fameux poëte de l'empire, dit -il à Ngan-touchan ; voulez-vous le voir ? Si vous désirez le garder, il vous charmera dans vos heures de loisir.

— Quel animal est-ce qu'un poëte, demanda le général, et quels tours sait-il faire?

— Un poëte, lui répondit-on , est un homme qui exprime en termes choisis et en phrases mesurées ce que nous n'exprimons, nous autres, que, d'une manière triviale et maladroite.

— Eh bien, sait-il mieux se battre que nous?" si cela est, je lui donnerai volontiers de l'emploi ; si ce n'est qu'un ajusteur de paroles, mettez-le aux fers, je n'ai nul besoin de lui.

Le général tartare ne savait pas lire.

Cependant le jeune chef qui avait privé Thoufou de la liberté, irrité et humilié de la conduite de Ngan-tou-chan, favorisa l'évasion du poëte. Il s'échappa la nuit, gagna un village où, grâce au chef tartare, un cheval l'attendait. 11 reprit donc enfin le chemin de Si-ngan-fou, exténué mais plein d'espérances et confiant dans la bienveillance du nouvel empereur, qu'il avait connu jeune homme et avec lequelil avait bien souvent ri et chanté sous les beaux ombrages de Tchangngan.

Ml existe en Chine une fonction bien originale et singulièrement noble, c'est celle de censeur impérial. L'homme qui est appelé à ce dangereux emploi, doit surveiller les actions de l'empereur, les juger, les critiquer et adresser des remontrances au souverain. Quelquefois, le cen-

seur reste courtisan et loue au lieu de blâmer, mais il faut avouer, à l'honneur, des fonctionnaires chinois, que le plus souvent ils remplissent leur devoir sans crainte et sans faiblesse. Ils bravent la disgrâce, la torture, la mort même. L'un d'eux, à ce que racontent les annales, fit porter son cercueil à la porte du palais, persuadé qu'il ne survivrait pas à la réprimande qu'il venait faire à l'empereur. Un autre, emprisonné, couvert de plaies, la langue arrachée, écrivait avec son sang ce qu'il ne pouvait plus dire. L'intrépidité de pareils hommes a bien des fois sauvé l'empire, et les souverains les plus fameux avouent qne c'est à leurs censeurs qu'ils doivent leur sagesse et leur gloire.

Ce fut une de ces fonctions suprêmes que le jeune empereur confia au poëte Thou-Fou lorsqu'il revint enfin à la cour de Tchan-ngan.

Elle était bien changée, la ville charmante où Thou-Fou avait passé de si heureux jours. Les ruines n'étaient pas encore relevées, la nature n'avait pas réparé les dégâts aux jardins et aux bois; des traces d'incendie étaient visibles sur

les murs du palais ; mais il était d'autres désastres, et ceux-là irréparables, qui firent saigner plus vivement le cœur du doux poëte. La belle Taï- Tsun, la bien-aimée de Ming-Hoan-Ti, avait été étranglée dans sa tente, et le vieil empereur,

fou de chagrin,, s'était retiré dans une retraite inconnue.

« Ah ! s'écriait Thou-Fou, autrefois les étendards flottaient dans ce jardin du Sud.

« Les fleurs des parterres faisaient resplendir leurs couleurs somptueuses.

« C'était là qu'elle résidait, celle que Tamour du premier des hommes avait fait la première des femmes ;

« Celle qui montait sur le char impérial aux promenades des beaux jours.

« Devant le char se tenait la cohorte charmante des jeunes filles armées d'arcs et de flèches.

« Leurs chevaux étaient blancs comme la neige, ils piaffaient et secouaient leur frein d'or.

a Et elles se retournaient gaiement lançant des flèches aux nuages.

« Et elles riaient, et elles criaient lorsqu'un oiseau tombait transpercé.

« Où sont maintenant les beaux yeux de la souveraine et sa bouche aux dents éclatantes ?

a Son beau corps sanglant a laissé fuir son âme pour jamais.

« Les flots silencieux du fleuve Oey ont .vu peut-être celui qui la pleure.

« Mais, pas plus que les monts de l'Est et les

tristes défilés, ils ne nous diront ce qu'il est devenu. »

Un autre chagrin s'ajoutait aux douleurs du poëte : on disait tout bas que Li-taï-pé conspirait, qu'il avait pris part à la révolte qui venait d'ébranler le trône de Ming-Hoan-ti et de causer la mort tragique de l'impératrice.

*Thou-Fou secoua néanmoins toutes ces tristesses et s'efforça de remplir dignement les devoirs de sa charge. Tout alla bien pendant quelques années, l'empereur écoutait respectueusement les avis et les réprimandes du poëte ; mais un jour vint où celui-ci, emporté par la colère, à propos de la révocation du ministre Sang-Koan, parla à l'empereur d'une façon si dure et si hautaine qu'elle ne put être tolérée. L'empereur, hors de lui, livra Thou-Fou au tribunal afin qu'il fût jugé pour crime de lèsemajesté. Le premier ministre Tchang-Kao supplia l'empereur de ne pas se laisser aller à son premier mouvement d'irritation. — « Ah! sire, s'écria-t-il, personne n'osera plus vous donner aucun avis si vous traitez ainsi un homme comme Thou-Fou. »

L'empereur s'apaisa et révoqua l'ordre , mais le poëte dut s'éloigner de la cour : on le nommait d'ailleurs gouverneur de Hou-Tchan, ville

de second ordre. Thou-Fou, triste et dégoûté des fonctions civiles, se rendit à son poste. Les désordres auxquels la ville était en proie redoublèrent son accablement et il se sentit pris d'une invincible soif de liberté, à tel point qu'au jour fixé pour la cérémonie . de l'investiture de sa charge, il se dépouilla des attributs de son grade, les plaça sur une table, leur fit une respectueuse salutation et s'éclipsa.

Il quitta la ville et se mit à parcourir les champs, sans argent, seul, vivant de fruits sauvages. Il fut heureux d'abord de cette vie primitive et libre, mais bientôt il s'attrista et se ressouvint du passé.

«. Ah ! pauvre exilé, s'écriait-il, sans argent, sans amis, loin des lieux que tu aimais, tu n'entends plus la douce musique de la langue niaternelle.

« Cependant l'été est si brillant, la nature étale tant de richesses, que tu n'es pas pauvre ; et le chant des oiseaux n'est pas pour toi une langue étrangère.

« Mais lorsque tu entendras le cri de la cigale, cette flûte de l'automne ; quand tu verras les nuages roulés par le vent dans le ciel, ta douleur n'aura plus de bornes.

« Et mettant la main sur tes yeux, tu reverras

le séjour que tu regrettes et tes larmes couleront à travers tes doigts. »

L'hiver venait en effet et la position du poëte n'était pas supportable ; il se rapprocha des villes et vendit, sans se faire connaître, quelques pièces de vers à des amateurs. Il ne tarda pas à être reconnu cependant, et le principal mandarin du district où il se trouvait écrivit à l'empereur que Thou-Fou venait de s'arrêter dans la province qu'il gouvernait, et qu'il menait une vie indigne d'un homme aussi illustre. Pour toute réponse, le mandarin reqxA un brevet de commissaire général des greniers du district, au nom du poëte, avec ordre de lui dire que l'empereur le placerait ailleurs lorsqu'il serait ennuyé par cet emploi. Le mandarin tout heureux, fit chercher Thou-Fou de par la ville : on le trouva rêvant, assis sur une pierre , près d'une pagode en ruines.

— Voici ce que l'empereur vous envoie, lui dit-on, en lui tendant le brevet.

— Vous vous trompez, dit Thou-Fou, après avoir jeté un regard sur l'écrit impérial ; un poëte n'a rien à voir dans le gouvernement des grains. Je ne suis pas l'homme que vous cherchez. Hâtez-vous, si vous voulez le trouver avant la nuit.

Le soir même, Tliou-Fou quitta la ville ; il se rendit à Kien-Nan, où il continua sa vie misérable. Mais il ne put garder longtemps l'incognito.

Yen-Ou, un riche seigneur, gouverneur de toute la province et commandant des troupes impériales, fut instruit qu'un aventurier, qui semblait vouloir déguiser son nom, se cachait dans Kien-Nan.

— Ah ! s'écria Yen-Ou, peut-être est-ce là le grand Thou-Fou !

Après s'être assuré qu'il ne se trompait pas, il se rendit dans le réduit qui servait de logement à Thou-Fou ; il eûtra pendant que le poëte dormait encore.

— Qui êtes- vous ? s'écria celui-ci, réveillé en sursaut.

— Je suis le gouverneur de la province, dit Yen-Ou, et vous êtes Thou-Fou. Plein d'admiration pour votre génie, je viens vous offrir toute mon amitié en échange de quelques miettes de la vôtre. Mon palais vous est ouvert ; venez-y habiter, nous vivrons ensemble comme deux frères, et j'aurai le plus grand soin de ne pas contrarier votre amour de Tindépendance ; vous prendrez vos repas à ma table, quand cela vous plaira; dans votre appartement, quand vous l'aimerez mieux ; vous serez seul ou en compagnie, selon

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votre fantaisie, et vos moindres caprices seront respectés.

— Ma foi, j'accepte! s'écria Thou-Fou, et si vous le voulez bien, scellons notre nouvelle amitié par un bon repas ; voilà bien longtemps que je n'en ai fait de tel.

Pendant dix ans, Thou-Fou vécut parfaitement heureux, grâce à l'amitié intelligente du gouverneur, et lorsqu'il mourut, le poëte qui s'était pris pour lui d'une affection profonde, ne se sentit pas la force de rester dans la ville où ils avaient vécu ensemble, il abandonna l'emploi de conseiller au tribunal des travaux publics qu'il avait bien voulu accepter, et se remit à voyager : le testament de son ami l'avait mis pour toujours à Tabri de la misère.

Mais lorsqu'il se trouva de nouveau seul, l'ineffaçable souvenir de Tchan-ngan lui revint encore, amer et cuisant :

« Qu'il est loin déjà, le temps où je réglais Tordre des audiences, assis à la porte d'azur ! >» dit-il, dans le magnifique poëme intitulé : Chant d'automne, et que le marquis d'Hervey Saint- Denis a très-élégamment traduit.

« O tristesse de retourner la tête vers ce pays de tous les plaisirs ! s'écrie-t-il plus loin, vers ce

Tchan-ngan, résidence des souverains depuis Tantiquité.

« Là de belles jeunes filles venaient rire et jouer avec nous sur la rive.

« Pour amis, j'avais des immortels ; nous passions nos journées en promenades sur le lac ; nos soirées en d'autres plaisirs.

« Déjà mon heureux pinceau s'était fait remarquer du maître de l'empire.

« Aujourd'hui, je n'ai plus que des chants de tristesse, et ma tête, devenue blanche est courbée par la douleur. »

Pourtant, malgré sa tristesse, jamais Thou- Fou ne laissa échapper l'expression d'un regret de l'action qui avait causé sa disgrâce : « J'ai rempli les devoirs de ma charge, disait-il, je devais être récompensé. »

L'événement qui amena la mort du poëte est assez singulier. Thou-Fou qui se trouvait à Loung-Yang, dans la province de Hou-Kouen, voulut un jour aller visiter les ruines d'un antique palais dont l'édification était attribuée à l'un des plus anciens souverains chinois. Ces ruines étaient, situées dans une île, et malgré le ' fleuve débordé et le courant impétueux, il se hasarda seul dans une barque qu'il tâcha de diriger. La violence des grandes eaux ne tarda

pas à emporter la barque. Le poëte put se réfugier sur le versant d'une colline, de toutes parts environnée d'eau; un vieux temple abandonné l'abrita, mais il dut vivre pendant dix jours entiers d'herbes et de racines crues.

Le mandarin du lieu ne voyant pas revenir Thou-Fou, avait fait construire un radeau, et aidé par de hardis bateliers, il se mit lui-même à sa recherche ; il le découvrit enfin, à demi-mort d'inanition. Plein d'orgueil et de joie d'avoir sauvé la vie à un homme d'une telle valeur, le mandarin eut la funeste idée de donner un grand festin pour célébrer cet événement. Le poëte, affamé par un si long jeûne, oubliant l'affaiblissement de son estomac, but et mangea avidement. Et cette nuit-là même, il mourut.

C'était vers l'an 774 de notre ère. Thou-Fou avait cinquante-neuf ans.

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