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n'est pavS mieux connue, Kang-si, le plus grand empereur qu'ait eu la Chine, esprit vaste et sans préjugés, fit quelques efforts pour réagir contre cet état de choses. Sur les conseils des Pères jésuites, qu'il avait admis dans son intimité, il autorisa secrètement quelques savants à disséquer des corps humains; mais les médecins chinois n'agirent qu'avec répugnance, et ces premières tentatives n'eurent aucun résultat. Les médecins s'en tinrent à la tradition; ils continuèrent à diviser extérieurement le corps en une infinité de petits carrés correspondant à des organes supposés et traitèrent les malades en conséquence.
De nos jours quelques dissections ont lieu dans les ports ouverts au commerce. Mais la conversion d'un savant chinois est chose rare. Il y a peu de temps, deux médecins anglais résidant à Canton convièrent deux praticiens chinois à une autopsie qui- devait avoir lieu devant quelques élèves. Les Chinois se rendirent à Tinvitation. Un cadavre fut disséqué en leur présence avec le plus grand soin; on leur expliqua la fonction de chaque organe, le jeu des nerfs, la différence existant entre les veines et les artères, qui sont pour eux chose identique. Lorsque la leçon fut terminée, les savants saluèrent avec beaucoup de politesse.
« Nous sommes vraiment confondus de tant
de complaisance, dirent-ils, mais tout ce que nous venons de voir étant en contradiction avec ce que nous enseignent nos livres classiques, ne peut nous servir à rien. »
Ce qu'enseignent les livres classiques est assez curieux, nous en donnerons un exempie :
Voici comment ils définissent le cœur : « Le cœur est le plus parfait des viscères, c'est le frère aine de l'intestin grêle, sa mère est le foie, son fils la rate; il a pour ennemi les reins, pour ami l'estomac. Il correspond à la partie du ciel appelée Ly et à la planète Mars; dominant en été, il est soumis à l'élément du feu. Sa région est méridionale; son temps astronomique, midi. 11 prédomine sur le front, le sang, la langue et la paume des mains. Il règne et se meut dans la mer de sang. La langue sert à faire connaître ses mouvements; les odeurs dérivent de lui, sa couleur est celle de la crête du coq, sa saveur est amère, son odeur celle des objets brûlés, sa voix celle du rire, son humeur la transpiration. Il aime le millet et la chair du mouton, il déteste la chaleur et une trop grande méditation le blesse. 11 est semblable à la fleur non épanouie du nénuphar. Placé au-dessous du poumon il • s'appuie contre la cinquième vertèbre, son poids moyen est de douze bang, il est percé de sept trous et de trois fentes, il renferme trois ko de suc fin. n
Il est évident que cette définition s'accordait mal avec les démonstrations de la science européenne, et l'on comprend que les savants chinois n'ont pu admettre que leurs ancêtres se fussent à ce point trompés, ils ont mieux aimé attribuer à un hasard exceptionnel ce démenti donné par la nature aux affirmations des classiques. Ils continueront ' donc d'après eux à professer que le cœur est de la nature du feu, le foie de celle du bois, que le poumon correspond aux métaux, les reins à l'eau et l'estomac à la terre. Que le foie, situé du côté droit et divisé en six lobes, est le siège de l'âme. Que la vésicule du fiel contient la bravoure et qu'il faut manger le fiel des tigres et des lions pour devenir un héros.
Au milieu de ces bizarreries surprenantes, certaines observations très-justes se font jour, et cette assimilation de certains organes aux éléments n'est pas aussi dénuée de sens qu'elle en a l'air au premier abord ; on y découvre l'étude si intéressante de l'influence des saisons sur l'organisme humain. Le cœur est malade pendant les grandes chaleurs de l'été, le poumon redoute l'automne ; c'est l'instant, d'après les Chinois, où les métaux se forment dans le centre de la terre. L'eau prédomine en hiver, ce sont les reins qui sont menacés ; au printemps, tandis que les bois
se ^couvrent de feuilles les affections du foie seront nombreuses.
D'après les savants du Céleste-Empire, deux grandes forces se disputent l'organisme humain, leur parfait équilibre produit la santé, l'empiétement de l'une ou de l'autre de ces forces est la cause des maladies. Ces deux principes sont nommés le yang et le y in. Le yang, c'est le principe mâle, chaud et sec : le y in, c'est le principe féminin, humide et froid. On souffre donc d'excès de yang ou d'excès de yin, c'est-à-dire d'inflammation ou de refroidissement. L'estomac, la vésicule du fiel, les intestins, la vessie et le rein droit sont les sièges du yang, le cerveau, le cœur, le foie, le poumon, la rate et le rein gauche sont les sièges du yin. Le yang ou chaleur vitale, qui prend sa source dans l'appareil digestif, tend à monter, le yin à descendre. D'ailleurs, ces deux forces sont transportées dans tout le corps par les esprits vitaux et le sang qui font cinquante fois le tour de l'organisme en vingt-quatre heures ; c'est donc par une étude attentive et minutieuse des différents pouls que l'on peut juger de l'équilibre ou de l'antagonisme des deux principes.
Les Chinois interrogent le pouls à onze points spéciaux du corps. Voici comment ils sont désignés dans les ouvrages classiques :
« A l'extrémité de Tocciput, à la limite des
cheveux, est un endroit nommé fort- fou (ville des tempêtes) ; là le pouls est sensible. Au-desstus des oreilles, au point appelé Blancheur superficielle, on peut interroger les pulsations. Sous les mamelles, aux endroits nommés Bouches des Esprits et Portes des Esprits, le pouls est perceptible, ainsi qu'à la partie inférieure et antérieure des bras. Au Champ Rouge* et à la limite des Sources, à droite et à gauche du ventre, on distingue les vibrations du sang, de même qu'à la cheville et sous la plante du pied à l'endroit nommé Grande Pénétration. Le corps de l'homme est un luth dont les notes sont les mouvements du pouls, c'est pourquoi il faut savoir distinguer et comprendre ses mille nuances. »
Chaque pouls se subdivise en trois : l'un superficiel, de la peau et des chairs ; l'autre moyen du sang et des nerfs ; le troisième, c'est le pouls profond des os. Donc chaque pouls doit être interrogé trois fois, par une plus ou moins grande pression des doigts. La patience des malades chinois est, il faut le croire, inépuisable.
Un médecin asthmatique ou seulement enrhumé n'est pas apte à bien juger les variations du pouls, il doit avoir pour cela la respiration
parfaitement libre, car c'est son propre souffle qui lui sert de chronomètre. Dans l'état normal, le pouls doit donner de trois à quatre pulsations
par respiration ; plus lent il indique un excès de yio, plus rapide un excès de yang.
L^âme, les sensations morales, ont une influence sur les mouvements du sang que les Chinois distinguent parfaitement et ont signalée dans ce qu'ils appellent « le pouls des passions. » La colère occasionne des battements serrés, précipités, la joie extrême ralentit les pulsations; le pouls de la compassion est court, celui de la tristesse est aigre ; l'inquiétude rêveuse produit des mouvements embarrassés ; la crainte, des pulsations profondes ; la frayeur subite, des battements vifs et déréglés.
Les médecins ne s'en tiennent pas seulement à ' l'examen du pouls dans le diagnostic des maladies : la langue, disent-ils, fait connaître l'état du cœur ; les narines sont des fenêtres ouvertes sûr les poumons, la bouche indique la situation de la rate et de l'estomac, les oreilles celle de.^ reins, les yeux celle du foie.
Les symptômes qui annoncent la mort prochaine sont naturellement enregistrés avec soin dans les livres de médecine, quelques-uns sont assez étranges :
a Lorsqu'un malade ouvre la bouche comme un poisson et a de la peine à la fermer, qu'il chasse le souffle et n'aspire presque pas, la mort n'est pas loin, le foie et les reins ne fonctionnent plus.»
« Si les cheveux du malade sont hérissés, il mourra au bout de dix jours. »
« Si le malade entre dans une violente colère et si ses cheveux deviennent comme de l'étoupe, •la mort approche. »
Les maladies du cœur et du poumon sont celles qui laissent les médecins chinois le plus loin de la vérité ; mais ils ont étudié avec plus de fruit les affections typhiques, les rhumatismes, les fièvres éruptives, entre-autres la variole, dont leur race est atteinte depuis la plus haute antiquité. Autrefois, parait-il, cette maladie qu'ils nomment « les fleurs du ciel » n'offrait aucune gravité. Ceux qui en étaient frappés y prenaient à peine garde ; mais soit qu'on eût perdu la science des précieuses médecines qui arrêtaient le mal à sa naissance, soit pour toute, autre cause, la maladie prit soudain des proportions effrayantes, décima des villages entiers et jeta la consternation dans l'empire. La vaccine fut iiltroduite en Chine par les Européens, et remplaça l'inoculation que les médecins de l'empire du Milieu pratiquaient depuis longtemps. L'inoculation avait lieu par la narine droite des garçons et par la narine gauche des filles.
Dans l'application des médicaments on remarque l'emploi très-judicieux des amers et des astringents comme toniques et anti-fébriles, du
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fer comme reconstituant, des cendres de varechs contre le goitre, de l'arsenic dans les fièvres intermittentes ; mais à côté de ces sages prescriptions, on trouve des puérilités incroyables, résultat du charlatanisme et do la superstition. Dans* les livres les plus sérieux, on peut lire des recettes semblables à celles-ci, qui semblent dictées par quelque dentiste de carrefour :
« Si l'on est mordu par un homme, il faut prendre la carapace torréfiée et pulvérisée d'une tortue et l'appliquer sur la plaie. »
« Si l'on est mordu par un cheval, il faut écraser des marrons crus dans du sang de crête . de coq et couvrir la blessure de ce mélange. »
« Pour guérir la morsure d'un rat, ii faut prendre des poils de chat, les faire brûler et mettre les cendres sur .la plaie. »
Le Pon-tsOj l'herbier chinois, ce volumineux recueil des observations minutieuses et patientes d'infatigables chercheurs, contient sans nul doute des renseignements qui seraient précieux au naturaliste ou au médecin européen, s'il était jamais possible de débrouiller ce mélange confus de bizarreries, d'erreurs, de vérités et d'absurdités, qui se réimprime et s'augmente de siècle en siècle.
Il existe trente différents Pon-tso ; le plus ancien est attribué à l'empereur Tchin-Nong. Un
des plus fameux est celui qui a été rédigé par Lichi-tchin, sous le règne de Van-lié. Dans ce dernier, les premiers volumes contiennent les observations générales sur la pratique de la médecine, puis le Guide infaillible des dix mille recettes et un traité sur la thérapeutique. Plus loin l'auteur décrit toutes les substances dépourvues d'organes et en indique très-méthodiquement les propriétés physiques ou médicales. Le règne inorganique compte sepilgrandes divisions : les eaux terrestres ou célestes, les feux, les -terres, les métaux, les gemmes, les pierres, les sels ; le règne végétal se divise en cinq genres et en innombrables familles, que l'auteur classe avec assez peu d'ordre du douzième au trentesixième volume. Mais tout à coup il est parlé des étoffes et des ustensiles domestiques. Puis Lichi-tchin passe au règne animal qu'il divise en cinq familles principales et en trois cent quatrevingt-onze espèces. Il émet ensuite sur certains animaux des idées tellement étranges que l'on a peine à croire qu'elles émanent de l'homme qui a consacré sa vie aux études les plus sérieuses. En voici quelques-unes :
« Lorsqu'un cheval mange du riz, ses pieds deviennent pesants ; s'il mange de la fiente de rat, son ventre s'allonge. Frotte-t-on ses dents avec un ver mort ou avec du raisin sec, suspend-
on dans sa mangeoire la peau d'un rat ou d'un loup, il se laisse mourir de faim ; s'il mange dans l'auge d'un cochon, il tombe malade. Il suffît au contraire de garder constamment un singe dans son écurie pour ie préserver de toute indisposition. Il ne faut manger la viande de cheval que rôtie, saupoudrée de gingembre et mêlée avec de la chair de porc. Toute personne qui mange du cheval noir sans boire de vin, mourra certainement. Quand on a perdu la mémoire, il suffit, pour la recouvrer, de manger le cœur d'un cheval blanc desséché et râpé dans l'alcool. »
Voici maintenant un fragment de l'ancien Pen-tsao, celui attribué à Tchin-Nong :
« Il y a cent vingt sortes de remèdes du premier ordre qui dans l'empire médical tiennent le rang de souverain. Ces remèdes sont de la nature des aliments et, par leur suc nourrissant, servent à l'entretien de la vie, ressemblant en cela au ciel. Comme ces remèdes supérieurs n'ont aucun principe vénéneux, on peut en user impunément ; ils servent à entretenir le corps dispos et léger et à conserver l'embonpoint jusque dans la vieillesse.
« Il y a aussi cent vingt autres sortes de remèdes du second ordre tenant le rang de ministres ou de mandarins .supérieurs. Parmi ceux-ci, certains ont une qualité maligne, tandis
que d'autres sont entièrement inoffensifs. C'est pourquoi il faut bien connaître leur nature et leurs vertus.
« Il existe cent vingt-cinq remèdes du dernier ordre qui sont dans la médecine comme les officiers du dehors et servent particulièrement à guérir les maladies. Ces remèdes tiennent de la nature de la terre et ont tous beaucoup de malignité. Il ne faut pas en user longtemps de suite. Si donc vous voulez chasser du corps un froid, une chaleur étrangère, un mauvais air, faire cesser quelque obstruction, dissiper un amas d'humeurs, il faut employer les remèdes du troisième rang. »
Parmi ces médicaments, comme il est dit plus haut, il en est qui tiennent lieu de kiun ou souverain, d'autres de thin ou mandarins de l'intérieur, d'autres encore de tso-che ou officiers du dehors, et la bonté d'une médecine consiste surtout dans la juste proportion des divers remèdes qui la composent. Un kiun, trois thin et neuf tso-che composent un médicament bien proportionné.
Certains remèdes tiennent de la nature du Fin, d'autres de celles du Fang, et ces différentes natures doivent être strictement observées, quand on les réunit les unes aux autres. Ontrouvo encore entre les diffiorents remèdes des relations ou
rapports semblables à ceux qui existent entre la mère et Tenfant et entre le frère aîné et le frère cadet.
Parmi les médecines tirées des végétaux, il faut distinguer celles qui sont formées de la racine de la tige, de la fleur, du fruit ou de la feuille. Le médecin Yuen-son dit :
« Il faut diviser les plantes médicinales en deux parties : 1® la partie qui s'élève hors de terre, qui est formée par le feu et les esprits montant dans le corps de la plante et des rameaux d'où naissent les feuilles. Cette moitié se nomme Ken, 2" La partie qui s'enfonce dans la terre et est formée par l'eau et les esprits qui descendent dans le corps de la plante. Elle se nomme Chao. »
« Le ken doit être employé contre les maladies qui résident dans les régions supérieures ou mitoyennes du corps ; le c/iao, dans les maladies qui affectent les parties inférieures de l'organisme.
« On compte sept sortes de remèdes, parmi lesquels il y en a de simples et de composés : certains, parmi eux, s'entr'aident ; certains autres se nuisent, et enfin il y en a qui se neutralisent complètement les uns les autres. Ces particularités obligent à des grands soins pour la préparation des remèdes ; il faut plutôt employer ceux qui s'entr'aident, et il faut éviter avec soin
le mélange des drogues qui ont une sorte d^antipathie entre elles.
« On distingue les drogues médicinales par cinq saveurs : aigres, salées, douces, amères et d'un goût fort. On les désigne aussi par les quatre qualités de Tair : le froid, le chaud, le tempéré, le frais. Tsong-Ché les considère encore sous le rapport des esprits, c'est-à-dire des petits corps subtils qui émanent d'elles et sont le véhicule des odeurs ; il les divise en deux classes : celles qui ont une bonne odeur et celles qui en ont une mauvaise. »
Les odeurs, les couleurs, les saveurs jouent aussi un grand rôle dans le pronostic des maladies. Chaque organe a sa couleur et ses appétences, qui se font jour lorsqu'il est affecté. Ainsi, si le malade a le visage bleuâtre, aime l'odeur de la chair et recherche les saveurs acides, le foie est souffrant. S'il pleure avec un visage pâle et aime les aliments brûlants, c'est le poumon qui est attaqué ; s'il rit et préfère les amers, c'est le cœur qui est malade, et sa face sera rouge ; s'il chante et veut des sucreries, l'estomac est atteint, son teint est jaune ; s'il sanglote et demande des aliments salés, c'est la vessie qui souffre, et il aura le visage noir.
En Chine, il n'y a pas moins de seize espèces de toux : la toux de l'air, du froid, de l'humidité,
delà chaleur, du chagrin, de la fatigue, de Pindigestion, de la colère, de la bile ; il y a la toux tenace, la toux nocturne, etc.
La morsure d'un chien enragé trouva longtemps les Chinois sans défense, et l'hydrophobie faisait, paraît-il, de nombreuses victimes. Mais aujourd'hui il existe un remède que l'on croit infaillible. Il est d'ailleurs assez ingénieux.
Le voici : On prend deux bouteilles de grès et on les remplit à moitié de vin ou d'alcool, on les met sur le feu, et dès que l'ébuUition a commencé oa jette le liquide et on applique rorifice brûlant de la bouteille sûr la morsure, on ne l'ôte que lorsqu'elle est pleine de sang ; on recommence la même opération avec l'autre bouteille. On prend ensuite sept pen-mao (mouches cantharides), on les fait cuire avec une sorte de riz visqueux, nommé Kïan-mi'OU'lou, dont on se sert pour faire fermenter le vin. On rejette les mouches et l'on fait manger le riz au malade qui devra séjourner dans un lieu où nul bruit n'arrive jusqu'à lui.
L'acuponcture est pratiquée en Chine sur une grande échelle et s'applique à un nombre infini de maladies. Les points du corps qui peuvent être piqués (ils sont innombrables) sont soigneusement indiqués dans les livres de médecine, et il est vraiment étonnant qu'avec le peu de con-
LEâ* PEUPLES ÉTRANGES 141
naissances anatomiques qu'ils possèdent, les médecins chinois parviennent à ne léser aucun organe. Les aiguilles dont on se sert sont en or, en argent ou en acier fin ; elles affectent différentes formes. Pour faire l'opération, on tend le plus possible la portion de la peau que l'on veut perforer, on saisit l'aiguille entre le pouce, l'index et le médius de la main droite, on prie le malade de tousser, et aussitôt posant la pointe de l'aiguille sur le point d'élection, on l'enfonce insensiblement au moyen de mouvements de rotation.
Les connaissances chirurgicales des Chinois sont à peu près nulles; ils cautérisent au fer rouge, pansent les plaies, placent de grossiers appareils sur une fracture, ouvrent un abcès superficiel, mais c'est là tout. Un membre qui devrait être coupé, ils le laissent se dessécher en l'exposant au soleil. Les tumeurs, les ophthalmies sont pour eux des maux incurables ; les plus simples excroissances sont abandonnées à elles-mêmes et prennent souvent des développements incroyables. Il existe aujourd'hui à Pékin un mandarin affecté d'une énorme excroissance au cou : un chirurgien européen lui offrit, il y a quelques mois, de l'en débarrasser ; depuis ce temps, le mandarin n'ose plus dormir, tant il craint que l'on ne vienne l'opérer pendant son sommeil.
I4è LES PEUPLES ÉTRANGES
En Chine, le premier venu peut exercer la médecine si cela est son bon plaisir, et ouvrir une boutique à drogues. Les médecins impériaux seuls sont soumis à un examen, sans grande importance d'ailleurs, et obtiennent des grades peu élevés; quant au public, il est la proie de tous les charlatans auxquels il prend la fantaisie de s'intituler médecins. Les malades se vengent en méprisant profondément ceux qu'ils envoient néanmoins chercher lorsqu'ils souffrent ; il est de bon goût de rire de la médecine et des médecins, de diriger contre eux de continuels sarcasmes, d'inventer sur leur compte des historiettes et des légendes ironiques. Nous en avons retenu une parmi celles que l'on raconte le plus volontiers ; la voici :
« Autour de la demeure des médecins errent continuellement les ombres des malades qu'ils ont envoyés dans l'autre monde ; elles glissent le long des murailles ou s'accroupissent sur le pas de la porte, espérant qu'on leur rendra le corps que l'art médical leur a fait perdre.
« Un jour, le fils d'un marchand sortit de chez lui afin d'aller quérir un médecin pour son frère malade; mais il trouva un tel encombrement d'ombres dolentes à la porte des savants en vogue qu'il se garda bien d'entrer, ne voulant pas voir son frère* grossir le nombre des victimes. Il cou-
rut par toute la ville et finit par apercevoir l'enseigne d'une boutique h drogues, dans une petite ruelle obscure : il n'y avait que deux ombres devant ce logis modeste. Le jeune homme frappa résolument, le savant vint ouvrir. — Depuis combien de temps exercez- vous la médecine? dit alors le jeune homme. — Je l'exerce depuis hier seulement, répondit le médecin. »
L'on peut voir, par cette moqueuse légende, le peu de confiance que professe le malade pour celui qui doit le sauver. Cependant, comme nous l'avons dit, lorsqu'il se croit en danger, il s'empresse de l'appeler auprès de lui. Les livres classiques enjoignent au médecin d'être sain de corps et d'esprit; sans préoccupation, et d'avoir la respiration libre. Ils. lui conseillent de rendre visite ,à ses malades de préférence le matin et à jeun, et d'examiner si le sujet est gras ou maigre, grand ou petit, coloré ou pâle et à quel sexe il appartient.
Aussitôt que le médecin entre dans une maison toute la famille se réunit dans la chambre du malade, et le praticien commence à consulter les différents pouls de son client ; il donne ensuite son avis sur la nature et la gravité du mal, mais cet avis, loin d'être accepté sans réflexion, est discuté et commenté par toute la famille et par le malade lui-même. Lorsqu'on est enfin tombé
d'accord, on s'informe du prix des médicaments, du nombre de visites probables que nécessitera la maladie, ou s'il y aurait avantage à entreprendre la guérison à forfait. Le prix de la visite varie de 80 centimes à 3 francs, la fourniture des médicaments comprise, car le médecin débite lui-même ses remèdes. Si la maladie paraît mortelle et qu'il y ait peu de chance d'en réchapper, le patient se résigne et se fait acheter un beau cercueil que l'on place dans sa chambre à portée de son regard ; cette vue le console de l'obligation où il se trouve de quitter la vie. Il aura du moins des obsèques convenables.
Lorsqu'un malade a été ou croit avoir été guéri, grâce aux soins de son médecin, il se rand à la demeure de celui-ci en grande pompe et lui fait cadeau d'une tablette noire d'un pied de long, couvjerte d'inscriptions en caractères d'or dans le goût de celles-ci : a Tu es venu, et mes maux ont fui comme des criminels devant le juge.
— Ainsi que le soleil fait fondre la neige, tu as fait disparaître mon mal. — La porte de l'autre monde s'entrebâillait pour me laisser passer, tu l'as brusquement refermée, d Le médecin s'empresse de suspendre ces tablettes louangeuses à la façade de sa maison ; elles témoignent de sa nombreuse clientèle et de l'efficacité de ses soins. Mais il n'attend pas toujours, à ce que prétendent les mé-
•jr%.
y chantes langues, que ses malades viennent décorer les murailles de sa demeure de ces témoignages de gratitude, il peint lui-même des inscriptions enthousiastes et les accroche à sa porte. Il ne faut donc pas trop se fier à ces sortes d^ exvoto que souvent la divinité elle-même s'est dédiés.
Lorsqu'il s'agit d'une personne riche ou d'un mandarin, deux médecins sont appelés : l'un qui a pour fonction de diagnostiquer la maladie, l'autre de prescrire les remèdes.
Si c'est la personne sacrée du fils du Ciel qui a besoin des secours de l'art, deux médecins du palais se rendent près de lui : l'empereur livre à l'un son bras droit, à l'autre son bras gauche, sans prononcer une parole ; les deux praticiens doivent garder, eux aussi, le plus profond silence et ne s'adresser aucun signe d'intelligence. Après quelques instants de profonde méditation, ils se retirent chacun de leur côté, sans qu'il leur soit possible de correspondre et rédigent un rapport sur la nature de la maladie et les soins qu'elle nécessite. Les deux rapports doivent être de tous points semblables, sinon leurs auteurs encourent des peines sévères. Il est probable qu'ils s'entendent avant de pénétrer chez l'empereur et qu'ils interrogent les serviteurs et les eunuques de service afin de connaître quelques-uns des symp-
tomes de la maladie du maitre. D'ailleurs les médecins impériaux ne valent guère mieux en général que ceux auxquels s'adresse le peuple. Dernièrement, quelques esprits élevés se sont émus de cet état de choses et se sont efforcés d'y remédier. Un rapport a été adressé à l'empereur. Il a paru, il y a quelques années, dans la Gazette officielle de Pékin; rien ne saurait mieux que ce rapport dépeindre l'état actuel de la médecine chinoise. Le voici :
« Ou-Tchin-Yuen, premier censeur de droite (Yeou-tou-yu-ché) de la province du Chan-si, se prosterne le front contre terre et présente ce mémoire sur le service médical officiel dans lequel il propose certaines réformes qui peuvent faire progresser la science ; il supplie l'empereur d'y laisser tomber ses regards.
« La science médicale nous fait connaître les influences célestes et nous révèle les secrets de la terre ; elle envisage les choses au point de vue le plus large ; elle les étudie cependant dans tous leurs détails. Tracer ses lois, en faire connaître l'harmonie est une œuvre digne des sages immortels et hors de la portée des hommes ordinaires.
« La glorieuse dynastie qui règne pour notre bonheur, fonda l'institution des médecins impériaux (che-i -yuans), qui ont pour fonction de
diriger tout ce qui a trait à Tart de guérir. L'empereur Kiên-long ordonna la publication de l'ouvrage intitulé le Miroir d^or de la médecirie^ et traça les règlements simples et précis qui font encore loi dans le pays ; ils sont excellents, cependant il faut bien l'avouer, leur effet sur la diminution des maladies a été presque nul.
« Voici : de grandes difficultés entravent l'étude de la médecine ; les livres intitulés Lin- Tchou et Soit' W en sont, de nos jours, très- . difficiles à comprendre; le Tchin-Koue-yo-Lio, résumé de l'art de la médecine chinoise, et le Chan-Ran-tio^pin-lon, écrits par Chang-Ki sous la dynastie des Han, contiennent l'exposition complète, théorique et pratique, de l'art médical ; leur étude serait très-profitable à l'humanité, mais leur antiquité les rend à peu près incompréhensibles ; d'ailleurs, l'interprétation réelle de leurs diverses parties est depuis longtemps perdue; ces livres ont été successivement annotés par beaucoup de commentateurs qui y ont intercalé leurs propres opinions, de sorte que ce n'est plus qu'erreurs et confusion.
« Comment oser prendre le titre de médecin si l'on n'a pas consacré de longues années à des études sérieuses et profondes ? Pourtant parmi les médecins impériaux (il s'en trouve peut-être quelques-uns qui connaissent leur profession), la
plupart sont complètement ignorants, il en est qui n'ont jamais lu les écrits des. anciens, dont toute la science consiste à connaître quelques drogues à peine éprouvées sur les malades. Ils veulent avec cela guérir les maladies, ils en augmentent au contraire la gravité. Ils ne savent pas distinguer entre l'apparence et la réalité, entre les maladies chaudes et les maladies froides, ils agissent sans principes et ne font que du mal. Si de tels hommes sont employés au palais, il peut en arriver les plus funestes conséquences.
a Votre humble ministre estime que la négligence des études est l'origine de cette rareté du talent médical. Il ose demander à Votre Majesté qu'elle daigne ordonner que des examens périodiques aussi sérieux que ceux de l'académie des Han-lin soient imposés aux médecins impériaux. Le Fils du Ciel, sur la proposition du ministère des rites, désignerait les examinateurs qui devraient soumettre ces candidats à deux séries d'épreuves : l'une ayant trait à la nature des maladies telles que les chaudes et les froides, les sèches et les humides ; l'autre aux remèdes nécessaires dans les fièvres éruptives, les maladies des enfants, aux méthodes d'acuponcture et de cautérisation. Les examinateurs seraient invités à décider du mérite des candidats, non d'après le
style de leur mémoire, mais d'après la science dont ils auraient fait preuve au point de vue pratique, en consultant le pouls, en prescrivant des médicaments.
« A la suite des épreuves, les candidats seraient divisés en quatre classes : ceux qui feraient partie de la première seraient récompensés par une décoration ou un poste plus élevé que celui qu'ils occuperaient; ceux de la seconde seraient simplement maintenus en fonctions ; ceux de la troisième subiraient une dégradation d'un degré. Ceux de la quatrième seraient renvoyés pour incapacité et déclarés inaptes à jamais être employés.
« Par ce moyen les hommes réellement habiles seraient classés au premier rang, et ne seraient plus exposés à être confondus avec les gens sans mérite. Le palais y gagnerait une organisation médicale vraiment utile, et le peuple serait délivré des effets pernicieux que cause la pratique de la médecine entre des mains ignorantes. Ce résultat remplirait de joie le Fils du Ciel et l'impératrice-régente, qui aiment leurs sujets comme leurs enfants, et souhaitent à chacun d'eux longue vie et bonne santé.
« L'auteur du mémoire, en se prosternant, prie le Fils du Ciel de vouloir bien donner son jugement sur ces propositions. '
« Le vingt-huitième jour du quatrième mois de • la cinquième année du règne de Tontché. »
Ce mémoire fut pris en considération, mais les choses restèrent dans le même état, et les médecins du Céleste Empire continuent à faire plus de mal que de bien.
Cependant, il faut le reconnaître, la pratique est en général supérieure à la théorie médicale, et les Européens soignés par des Chinois, ont été quelquefois surpris de Teflicacité de certains remèdes dont la composition leur était inconnue. Le secret d'un médicament est soigneusement gardé par celui qui en a découvert la vertu. C'est pour lui une source de fortune ; il le transmet à ses descendants et il est longtemps conservé par une même famille.
Le jen-singf, cette racine qui affecte la forme humaine, et que les Chinois vendent au poids de Fargent, est vraiment un tonique d'une grande puissance ; la rhubarbe nous vient de la Chine : et dernièrement M. le docteur Dugat Estublier, médecin de la légation de France à Pékin, adressa un rapport à l'Académie de médecine, à propos d'un remède employé depuis longtemps et avec succès, par les Chinois, contre la dyssenterie, c'est un extrait de la racine fraîche de l'espèce
d'ailanthe nommée tcheou-chou. Deux cuillerées à café par jour de cet extrait suffisent pour calmer le mal le plus rebelle.
On voudrait pouvoir acclimater Tailanthe en Cochinchine où la dyssenterie décime nos troupes.
Les Chinois possèdent aussi des onguents trèsprécieux. Lors des massacres de Tien-tsin, le 21 juin 1870, trois chrétiens furent martyrisés ; ils avaient aux pieds d'affreuses plaies putréfiées qui nécessitaient la plus prompte amputation. Ils refusèrent cependant de se laisser opérer par les chirurgiens de la marine française, et firent appeler des médecins chinois. Ces derniers posèrent des emplâtres sur les blessures des trois chrétiens : l'un d'eux mourut; mais les deux autres, après quelques mois de traitement furent entièrement guéris.
La branche si importante de la médecine militaire n'existe pas dans l'armée chinoise. Lorsqu'une armée est en campagne, elle abandonne ses malades là où ils tombent ; le mandarin du village le plus proche doit les recueillir. Mais si la blessé n'a pas quelque argent, on s'inquiète fort peu de lui.
Dans les questions d'hygiène publique jamais l'intervention des médecins n'est requise.