LES COMEDIENS ET LA COMEDIE
Souvent, lorsqu^e les brumes matinales se déchirent sur les beaux fleuves qui sillonnent la Chine, on voit s'avancer lentement une jonque qui semble glisser sur le brouillard. On aperçoit d^abord sa proue dorée et pojirpre qui se bombe en forme d'animal, licorne ou dragon, cigogne aux ailes éployées, ou tête géante de poisson, dont les yeux écarquillés symbolisent la vigilance. Puis la voile en paille de bambous, plissée comme un éventail, se déploie largement sur le ciel nébuleux. Une grande cabine ^e dresse sur le pont; ses murs extérieurs sont revêtus d'un treillis peint en vert clair, et à ses angles sont accrochées de grosses lanternes et des banderoUes de soie. Le toit plat de la cabine forme une sorte de dunette ou de terrasse entourée d'une légère balustrade. Le bateau passe, et laisse voir son arrière
carré très-élevé au-dessus de Teau et fouillé de sculptures peintes et dorées.
Cette gracieuse embarcation, c'est la jonque de voyage d'une troupe de comédiens.
Lorsque le soleil sera un peu plus haut dans le ciel, on pourra voir les artistes monter sur la terrassé, au-dessus de la cabine et, sous le regard du chef de la corporation, étudier et répéter leur rôle. Le siao-mo (jeune homme) s'exercera à donner à sa voix le timbre suraigu qui exprime la jeunesse, à prendre une attitude simple et respectueuse, comme s'il était toujours en présence d'un vieillard. Le tchin-mo (premier rôle) cherchera dans un miroir d'acier poli, semblable à la pleine lune, jusqu'où peut aller la faculté d'expression d'un visage .• Le ouai (dignitaire) se fera pompeux et plein de majesté. Le pez-Zao (vieux père) s'étudiera à être grave et vénérable ; tandis que le tcheou (personnage ridicule ou comique) gonflera sa voix en grimaçant, et que les plus charmants et les plus jeunes garçons de la troupe s'efforceront d'imiter la grâce des jeunes filles et des femmes qu'ils doivent représenter.
C'est ainsi que les comédiens naviguent sous le ciel tiède, entre les rives fleuries ou âpres des rivières qui traversent les vallées, les champs, les villes. Eux qui n'ont ni foyer, ni famille, et qui errent sans cesse d'un bout à l'autre de l'em-
pire, eux dont la vie est factice et pleine de hasards, ils s'étonnent de la vie réelle et monotone qu'ils surprennent sur leur chemin. Ils haussent les épaules à voir le laboureur qui s'essuie le front et les regarde de loin. Ils s'apitoyent sur la paysanne qui ravaude des hardes devai;it la porte de sa cabane et qui laisse choir son aiguille à leur aspect. Ils prennent pour de l'envie l'émoi qu'ils font naître. En effet, leur jonque passe-t-elle sous les larges fenêtres d'un atelier de brodeuses, toutes les jeunes têtes courbées vers le métier où leurs doigts créent des fleurs et des oiseaux émerveillants se redressent curieuses et avides et, bien après que les comédiens ont disparu, un long bourdonnement murmure encore parmi les travailleuses. Glisse-t-elle près du pavillon où un peintre, la tête inclinée vers son épaule, faisant d'une main se pencher un vase blanc et ventru, trace du bout de son pinceau un paysage printanier, l'artiste tourne vers le fleuve sa face large et douce et un sourire brille entre ses lèvres. Nul ne peut se défendre de la suivre d'un long regard et plus d'une soupire dans la maison immobile de ses aïeux, devant cette maison flottante qui se perd déjà dans le lointain et à qui le monde appartient.
Mais c'est surtout lorsque les comédiens débarquent dans une ville où leur réputation les
a précédé»' que leur orgueil doit être porté à son comble par les acclamations et les trépigne* ments enthousiastes dont les accueille le peuple groupé sur les rives.
C'est en effet un événement bien joyeux pour une petite ville que Tarrivée d'une troupe d'acteurs. Les pauvres hien (districts) n'ont pas comme les capitales de provinces importantes des ressources de plaisir et de divertissement. Ils n'ont pas les bruits de la cour ni les reflets de ses splendeurs, ni les émotions des grands concours littéraires, ni même la dangereuse jouissance de rire en écoutant les satires scandaleuses dirigées contre les ministres et les princes. Obscurs, lointains, un peu oubliés de leur père l'empereur, ils travaillent et vivent inconnus, heureux si la sécheresse ne ruine pas leurs champs et priant Pô que la disette leur laisse quelques grains de riz. Aussi leur satisfaction éclate-t-elle franche et sans borne à la première espérance d'une représentation théâtrale. Il suffît, pour donner la volée à la joie, d'un marchand qui, un matin de marché, tout en faisant son commerce, laisse tomber cette phrase magique dans l'oreille des chalands : « Nous aurons bientôt un sin-song! — Nous aurons bientôt un sin-song ! répète-on autour de lui ; et cent yeux interrogent l'heureux propriétaire de
la bonne nouvelle, qui, grps de détails et fier à juste titre de sa supériorité, aflfermit ses larges lunettes sur son nez, cache ses mains dans ses manches, et se donne l'innocent plaisir de faire languir un peu son auditoire. Bientôt, aux mines béates, aux bras ballants, aux prunelles qui brillent devant l'échoppe du marchand, la foule comprend qu'il se passe là quelque chose d'inaccoutumé. Toutes les autres boutiques sont désertées pour celle où s'épanouit le narrateur ; et lui, qui n'oublie pas son commerce, se réjouit doublement.
Chacun se dit avec angoisse : — Les bonzes , loueront-ils les acteurs pour un sin-song ? ou le gouverneur voudra-t-il les payer de son argent? Cette action lui vaudrait plusieurs paires de bottes d'honneur. (Il faut dire que les bottes d'honneur sont décernées par le peuple aux gouverneurs intègres ou qui savent se faire aimer. Ces grandes bottes, en satin noir, à revers jaunes, sont accrochées sous l'arcade de la porte principale de la ville, de sorte qu'en entrant dans un /lien, on n'a qu'à lever la tête pour savoir si le gouverneur est ou non populaire.) Toute la ville donc est en rumeur, on ne parle que de l'arrivée prochaine des comédiens, et bien souvent on interroge du regard la surface tranquille du fleuve pour voir si la jonque si attendue ne vient pas. Enfin sa quille
de laque rouge apparaît fendant Peau pure qui Tourle d'une bande d'écume; sa voile de paille se détache sombre sur le cîel clair; on voit flotter les bahderoUes de ses mâts et bientôt on entendra les chants et le son de la flûte et du pi-pa.
Il est bien rare que le gouverneur ou le grand bonze ne retienne les comédiens et ne les engage pour quelques jours. C'est alors que dans le jardin de la pagode on voit s'élever rapidement le théâtre. De longues tiges de bambou plantées en terre suffisent à supporter la légère toiture qui protège la scène. Des nattes peintes s'accrochent à cette charpente et forment les murailles, puis des banquettes s'étagent et une clôture les enserre. On pose des affiches rouges où se lisent en gros caractères noirs les titres des pièces que l'on jouera, les noms des personnages et des acteurs célèbres, et le jour de la représentation. Dès l'aube de ce jour de joie tous les habitants de la ville assiègent le jardin de la pagode, car l'entrée du théâtre est gratuite. Mais il faut de la patience et de la ruse pour pouvoir se placer. A midi la représentation commence. Les spectateurs ayant le ciel au-dessus de la tête, n'ont pour sièges que de mauvais bancs de bois et le plus souvent se tiennent debout, horriblement entassés. Mais dès que le premier acteur qui entre en scène a proclamé qui il est, ce qu'il a fait, et ce qu'il compte
faire, le soleil peut luire à fondre l'or ; la neige, la grêle, la pluie peuvent tomber comme pour le déluge, pas un Chinois ne tournera la tête, pas un ne perdra un mot du drame commencé.
La disposition de la scène est d'une extrême simplicité; quelques morceaux de toiles peintes représentant des fleurs, des oiseaux, des arbres servent de décor invariable ; les acteurs entrent et sortent au moyen d'une seule porte qui s'ouvre au fond ; par un geste de convention ils indiquent en paraissant le lieu où ils se trouvent ; quelquefois ils portent un accessoire qui ne laisse aucun doute au public sur leur situation. Ainsi, lorsque le comédien veut faire entendre qu'il est à cheval il entre en caracolant, armé d'un fouet qu'il agite et qu'il fait claquer ; s'il doit être en bateau, il manie une rame tant qu'il reste sur l'eau.
Mais si les décors et la mise en scène sont médiocres, les costumes en revanche sont à peu près exacts et toujours magnifiques. Guerriers, bonzes, princes, magistrats, tous sont représentés avec soin et sans trop d'exagération funambulesque. Quelquefois un acteur se permet bien d'ajouter à sa coiffure deux minces plumes de faisan, si longues qu'elles vont effleurer les corniches ; mais cela constitue une licence qu'on ne pardonne qu'aux grands artistes. Les travestissements des garçons de seize à dix-neuf ans en fille et en
femme arrivent à produire une complète illusion. Autrefois les femmes paraissaient sur la scène. Mais depuis que l'empereur Kian-long prit une actrice pour petite épouse, le théâtre fut interdit aux femmes. Les jeunes gens choisis pour ces rôles sont beaux de visage, gracieux de corps, petits et minces de taille, ils laissent pousser leurs cheveux, se fardent habilement, déguisent leur démarche, leur voix, et poussent la coquetterie jusqu'à se mettre de faux petits pieds en bois pour imiter les pieds invraisemblables des femmes de naissance illustre. Le talon, qui repose sur un morceau de bois, maintient le pied dans une position presque verticale ; la pointe seule est chaussée d'un petit soulier de soie brodée d'or et de perles, long au plus de dix centimètres; des bandelettes qui s'enroulent du talon à la cheville, le pantalon bouffant qui s'attache au milieu du coude-pied dissimulent un peu la fraude, et la démarche embarrassée qui résulte de cet arrangement complète l'illusion. Que de dames chinoises, que de femmes du peuple et de marchandes enrichies ont recours à cet artifice comme les jeunes acteurs !
La profession de comédien est considérée, en Chine, comme méprisable, vile et déshonorante. Ceux qui l'exercent sont exclus des concours littéraires et ne peuvent pas, comme le font tous les
habitants de l'Empire du Milieu, caresser l'espoir d'obtenir, par leurs mérites, un grade administratif. La cause principale de ce mépris réside dans la coutume où sont les directeurs de spectacles d'acheter des fils d'esclaves pour les dresser au métier du théâtre. Cependant des acteurs sont quelquefois d'illustre origine. Quelques-uns, dans leur enfance, ont été volés à leurs parents et élevés durement par d'obscurs exploiteurs; souvent même ces malheureux ont été disloqués et contrefaits par leurs maîtres. On va même jusqu'à fabriquer en Chine des nains artificiels. Cette expression peut. surprendre. Cependant, la profession singulière de fabricant de « nains en pots )) existe dans l'Empire du Milieu. Voici de quelle façon on obtient un nain parfait : on enferme dans un vase de porcelaine dont le fond est mobile un enfant de trois ou quatre ans, la tête seule est laissée libre ; chaque soir on penche l'enveloppe pour que le prisonnier puisse dormir étendu, chaque matin on la relève ; et on laisse l'enfant avancer en âgfe comprimé dans un moule inflexible, jusqu'au jour où on le croit à point ; alors on brise le vase. Cet acte de barbarie n'est pas le seul de cette espèce qui se pratique en Chine ; il existe à Péking des établissements où les mendiants vont volontairement, et dans le but d'exciter [ensuite la commisération publique.
se faire crever les yeux, briser la mâchoire, couper les membres.
Le jeu des comédiens manque absolument de naturel et de simplicité, il vise à remphase, a Texagération, à l'imprévu. Les intonations sont d'une fausseté complète ; la pantomime, mystérieuse et bizarre. Quelquefois Facteur adopte un geste quelconque qu'il maintient pendant toute la durée d'un drame. Cette affectation passe pour une élégance, pour un maniérisme plein de grâce. Le célèbre A-oie-tse, qui gagne deux cents onces d'argent par jour, avait et a sans doute encore l'habitude de tenir pendant toute la durée d'une pièce la main droite en l'air, dans une attitude démonstrative, et Pé-tsaï-sin, l'illustre Cœur-de-Chou, est bien connu pour sa persistance à appuyer l'ongle de son petit doigt au coin de sa bouche.
Lorsque l'acteur chante, il s'avance de quelques pas et entonne son air d'un ton glapissant et suraigu, en balançant la tête en mesure.
A droite des spectateurs, sur la scène même, se tient l'orchestre, dont la mission est de préluder, de soutenir la voix, de divertir l'ennui des entr'actes.
Dans les pièces féeriques, l'imagination complaisante du public a de quoi s'exercer. Les
miracles, les métamorphoses ne s'accomplissent
que dans l'esprit des spectateurs, car sur le théâtre règne toujours la même candeur de décors et de machines.
D'ordinaire, après la comédie ou le drame, la scène est envahie par une troupe de sauteurs, de mimes, de personnages grotesques qui font mille cabrioles, mille tours, mille farces, et se plaisant surtout à courir en cercle l'un derrière l'autre, armés de longs chasse-mouches de crin. Ils exécutent quelquefois des pantomimes historiques, tableau de conquêtes ou souvenirs de faits illustres. Souvent aussi ils figurent des luttes et des combats. Alors les épées, les lances, les piques se choquent avec bruit, l'orchestre s'anime, le taikou est frappé à tour de bras, les tai-chas se frôlent avec rage, le y-in grince et le dja-ko donne toute sa voix, tandis que les combattants hurlent, gémissent, se poursuivent avec des gestes terribles, et cette sarabande assourdissante est présidée avec une imperturbable gravité par un être juché au sommet d'un échafaudage de chaises.
Les choses se passent à peu près de même dans toutes les villes chinoises. Certaines provincas raffolent cependant de spectacles spéciaux et excellent dans un genre. C'est dans le Chen-si que Fart du chant atteint sa plus grande perfection. Le Kouan-ton produit les sauteurs et les
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jongleurs les plus appréciés; dans le Pe-Tchi-li, les extravagances de geste et de déclamation sont poussées à l'extrême.
Les Cantonais, plus que tous autres, sont passionnés pour le sin-song, il n'est pas une fête publique, pas une solennité religieuse, qui ne soit pour eux le prétexte d'une représentation théâtrale. Canton possède, ainsi que quelques grandes villes de l'empire, des salles de spectacle un peu moins sommairement construites que les autres et qu'on ne démolit jamais. Les sin-song y sont montés avec plus de soin que partout ailleurs. Woui, Vou et Liou, ces acteurs célèbres sous la dynastie des Song, et qui sont restés le type idéal du comédien, étaient peut-être originaires de Canton : quelques directeurs font courir ce bruit. Mais ce qui est certain, c'est que le non moins illustre A-oie- tse est né dans cette ville, et que Cœur-de-Chou y a joué pour la première fois.
Les débuts de ce dernier furent marqués par un événement terrible et par une action noble du jeune acteur, laquelle jeta sur son nom un reflet de gloire et d'estime.
La vingtième année de Tao-Kouan, le cinquième mois, au vingt-cinquième jour (25 mai 1845), en l'honneur de la fête du poussah des champs, solennité dans laquelle le Fils du Ciel
lui-même, en grande pompe, creuse un sillon et Tensemence, un théâtre avait été édifié dans la grande cour du palais des examens. On parlait d'un acteur nouveau, d'un talent et d'une beauté remarquables. La foule était compacte et impatiente. Cœur-de-Chou parut. Il jouait un rôle de femme. On n'était pas encore rassasié de son aspect charmant, de la grâce de son geste et de sa tournure, lorsque des cris de détresse éclatèrent et qu'une épaisse fumée envahit le théâtre, une vieille femme appuyée à l'estrade des spectateurs avait en fumant une pipe d'opium, laissé tomber quelques étincelles, et la construction de bois s'étant enflammée avec une rapidité incroyable, une issue très-étroite s'offrait à la sortie de trois mille malheureux qui se ruèrent en vain vers elle; puis, une porte fermée qui donnait' dans le jardin d'un mandarin, fut assaillie: c'était un espoir de salut. Mais on eut beau frapper, crier, supplier, le propriétaire du jardin refusa d'ouvrir, de peur que le peuple n'envahît son logis et ne troublât la tranquillité de son intérieur. Cœur-de- Chou, malgré ses petits pieds et sa robe de femme, parvint à escalader le mur. Il se précipita vers la porte et l'ouvrit. Mais il était trop tard: cent personnes seulement se sauvèrent.
Toutes les autres étaient calcinées, écrasées, réduites en cendres. Le jeune acteur, tremblant
d'émotion et de chagrin, erra quelques instants dans le jardin et fut aperçu par le mandarin ; des serviteurs s'approchèrent poliment et lui dirent que leur maître voulait le voir.
Lorsque le comédien fut en présence du grand dignitaire, celui-ci lui fit mille salutations et le pria de s'asseoir à côté de lui ; mais le jeune homme refusa. Alors restant debout et avec des gestes emphatiques, le mandarin s'écria :
— O jeune fille, plus belle que les plus belles, c'est le ciel qui a voulu que tu viennes te promener dans mon jardin. J'ai perdu, il y a quelques lunes, ma femme légitime; si tu veux, jeune fille, ce beau jardin sera à toi.
— Vieillard, répondit sévèrement Cœur de Chou, je ne suis pas une jeune fille ; je suis un humble acteur qui débutait aujourd'hui et je pourrais être, grâce à ta cruauté, mort et méconnaissable comme tant de malheureux.
— Est-il possible, reprit le mandarin, qu'un homme ait la joue si veloutée, les yeux si doux, la taille si frêle! Reste près de moi, je possède d'immenses richesses, je t'adopterai pour mon fils et tu hériteras de moi.
Cœur-de-Chou fronça le sourcil.
— Je ne veux rien recevoir d'un homme qui vient de laisser périr trois mille personnes lorsqu'il n'avait qu'à ouvrir sa porte pour les sauver ;
je ne veux pas d'un père que je ne saurais estimer. Vieillard, rends grâce à ton âge: lui seul empêche mes doigts de s'enfoncer dans ton vil cou.
Et le jeune homme s'enfuit de cette présence maudite ; il reprit sa vie pénible et misérable sans regretter un seul instant cette grande fortune qu'il avait dédaignée. Dès ce jour, malgré le mépris qu'on professe pour les acteurs, le héros de ce drame fut souvent offert aux jeunes gens comme un modèle de vertu et de pureté de cœur.
Sous les Han , aux septième et huitième siècles, il existait déjà des pièces de théâtre ; et c'est à l'illustre empereur Houen-tson qu'on attribue l'honneur d'avoir fait composer la première œuvre théâtrale de quelque valeur.
Quoique cette assertion soit assez vivement controversée par plusieurs auteurs chinois, il est généralement admis que, sous le règne de Houen-tson, on représenta pour la première fois un drame mêlé de prose, de vers et de chants. Mais la période des Youen semble être l'époque la plus glorieuse de la littérature dramatique en Chine. L'art du théâtre avait atteint, sous cette dynastie éteinte dès le milieu du quatorzième siècle, son plus grand développement. Le Youenjen-pé-tchon (recueil de cent pièces écrites sous
les Youen), d'où sont tirés ; le Vieillard qui obtient un filSj le Pi-Pa-Ki, V Histoire du cercle de craie, les Chagrins dans le palais des Han^ et la plupart des pièces du répertoire moderne, est le plus beau monument dramatique que connaisse le Céleste-Empire. Il n'est pas probable que le théâtre se soit beaucoup perfectionné depuis les Youen, car le Chinois est peu progressif de sa nature; il se contente de bien faire ce qu'ont bien fait ses ancêtres. Pour lui, l'idéal n'est pas de surpasser, mais d'égaler.
Ce qui frappe tout d'abord quand on pénètre dans l'étude du théâtre chinois, c'est l'étrangeté d'un raffinement extrême mêlé à une extrême puérilité. Drames, comédies, féeries, l'emportent par les efforts de combinaisons sur les plus redoutables imbroglios du théâtre européen ; mais ces efforts ne paraissent pas avoir de but. L'exposition, vingt fois recommencée, expose confusément. Le nœud ne noue rien ; on ne sait ce que le dénoûment dénoue, et pourtant dans toutes les parties de chaque pièce se révèle la trace d'une volonté persistante et patiente. Il y a une construction infiniment méticuleuse ; mais les matériaux employés ne réclament pas une architecture si compliquée. De cette disproportion entre/ la donnée et mise en œuvre résulte, pour le lecteur européen, une gêne singulière: il croit
toujours que quelque chose se prépare, et qu'arrive-t-il ? rien ou presque rien. Toute pièce chinoise est une suite de promesses qui ne se réalisent pas.
Quoi de plus saisissant que le début de Rolan-Tan (la courtisane qui chante dans les rues) !
La courtisane Tchan-Iu-Ngo avoue franchement, eix entrant en scène, qui elle est et ce qu'elle veut.
— Je suis originaire de la ville où réside le Fils du Ciel, dit-elle; j'exerce la profession de vendre mon. sourire. En ce moment je fréquente le jeune Li-Yen-Yo, riche marchand de cette ville, qui désire beaucoup me prendre pour petite épouse; mais j'aime un autre homme nommé Wei-Pan-Yo, et c'est lui que je voudrais épouser. »
Elle promet en effet à Wei-Pan-Yo de le choisir pour mari ; mais, un instant après, quand Li-Yen-Yo se présente, elle s'écrie:
— Quel homme es-tu ? Quoi ! je t'accepte pour époux et tu ne viens pas me chercher encore ?
— Attends que je choisisse un jour heureux, une heure favorable, répond Li-Yen-Yo, et je viendrai te prendre pour seconde femme.
— Nous sommes dans la septième heure et ce jour est un jour heureux ; emmène-moi tout de suite.
LES PEUPLES ÉTRANi^ES 169
— Jeune fille, permets au moins que j'aille annoncer la nouvelle de notre union à ma femme légitime ; je reviendrai bientôt.
Ici se place une scène très-belle entre Li-Yen- Yo et Liou-Chi, sa femme du premier rang.
Celle-ci, tenant son fils par la main, accable l'époux infidèle d'amers et tristes reproches. Elle le supplie de ne pas introduire une personne impure dans le chaste intérieur, et lui prédit de grandes détresses.
— Mais, dit Li-Yen-Yo, Tchan-iu-Ngo est si belle ! son visage est si charmant ! Comment veux-tu que je ne sois pas amoureux d'elle ?
— Hélas ! chante Liou-Chi , tu aimes son regard, comparable à la fontaine d'automne où surnage une feuille de saule ! tu aimes ses sourcils délicatement peints en noir. Mais songe à ton mérite compromis et à ta réputation. Songe que son front, qui a l'éclat de la fleur Fou-You, cause la ruine des maisons ; que sa bouche, couleur de cerise, douce comme la pêche, dévore les âmes des hommes, bien qu'une haleine s'en exhale fraîche comme le parfum du giroflier.
Un tourbillon de vent va venir, et toutes ces fleurs que tu aimes seront emportées. »
Li-Yen-Yo f este insensible aux larmes de sa
femme, et bientôt la courtisane est amenée
devant l'épouse légitime. Mais Liou-Chi, ou-
170 LBS PEUPLES ÉTRANGES
tragée, refuse de raccueillir ; le mari ordonne : une discussion s'engage et s'envenime bientôt.
— Gçirde-toi de me tourner en ridicule, s'écrie Tchan-Iu-Ngo.
— Qu'oses-tu dire, femme fardée ! dit Liou- Chi.
— Je vais te donner des coups.
— Tu vas voir que je ne suis pas bonne. Et Liou-Chi frappe la courtisane.
— Li-Yen-Yo, s'écrie celle-ci, ce n'est pas pour m'épouser que tu m'as fait venir ici ; c'est pour me faire assommer. Si tu l'aimes, renvoiemoi ; mais si tu m'aimes, répudie-la. ^
Liou-Chi, sous cette dernière insulte, s'évanouit et meurt dans un spasme d'indignation.
— ma femme légitijne ! s'écrie alors Li- Yen-Yo plein de remords.
Mais l'implacable Tchan-Iu-Ngo l'apostrophe ainsi :
— Li-Yen-Yo, que veux-tu dire avec ta bouche béante et tes exclamations? Si elle vit encore, répudie-la ; si elle est morte, fais emporter son cadavre.
A ces paroles cruelles, Li-Yen-Yo, au désespoir, se retire.
Pendant son absence, la courtisane s'empare de tous les objets précieux qu'elle peut trouver, les confie à Wei-Pan-Yen, son amant, en lui
donnant rendez-vous sur les bords du fleuve Lo puis se retire après avoir mis le feu à la maison.
Que peut-il arriver après un pareil premier acte ? A peine cinq scènes ont-elles été représentées, que 4èjà les intrigues de la courtisane ont pleinement réussi et que la conduite de l'époux coupable est punie comme elle mérite de l'être. Sa femme est morte; sa maison brûle; il ignore si son fils a échappé aux flammes, et il ne jouit même pas des bénéfices de sa faute, car Tchanlu-Ngo s'est enfuie. La pièce semble finie.
L'auteur chinois, au second acte, s'efforce de s'enfoncer encore plus avant dans le sombre et dans lé'terrrible.
Sur les rives du fleuve Lo, une querelle analogue à celle du premier acte a lieu entre la courtisane et la nourrice du fils de Li-Yen-Yo. Comme dans la scène antérieure on en arrive bientôt aux coups. Mais Li-Yen-Yo, qui a rejoint la courtisane, la défend, et la nourrice se résigne en prononçant cette admirable phrase :
— Je souffre, dans ma chair, pour l'époux et l'épouse !
Cependant Li-Yen-Yo s'est approché du fleuve pour appeler un batelier, et Tchan-Iu-Ngo le pousse dans l'eau où il disparaît, tandis que Wei - Pan - Yen, déguisé en batelier, essaye d'étrangler la nourrice.
On n'est pas plus féroce. On ne démonte pas plus cruellement les dangers de s'écarter de son
devoir, de sacrifier la vertu au vice et de céder aux charmes dangereux des femmes du district vert et rouge. Mais le drame, si hardiment entrepris, se désagrège bientôt et se disperse. Chaque personnage a son aventure spéciale. Le fils de Li-Yen-Yo est acheté par un guerrier qui passe sur le bord du fleuve; un vieillard qui passe aussi adopte la nourrice et l'emmène; et le deuxième acte se termine par l'évanouissement d'un batelier, spectateur ému de ces scènes diverses.
Longtemps plus tard, le fils de Li-Yen-Yo, devenu grand dignitaire, rencontre son père, qui n'est pas mort, et sa nourrice, exerçant ensemble l'humble profession de chanteurs des rues; il jure de retrouver les misérables qui les ont réduits à cet état. Il les retrouve, en effet, et les fait poignarder sous ses yeux.
Cette façon de conduire et de multiplier les événements semble être d'une très-bonne logique chinoise et tend à ce dénoûment correct qui pourrait bien être une règle, tant il se retrouve fréquemment dans les drames de l'Empire du Milieu : la vengeance du père accomplie par le fils, qui, tout jeune où n'existant pas encore au premier acte, atteint d'ordinaire sa vingtième année au
troisiôgae. Quelquefois c'est le petit-fîls qui rachète les' crimes et exerce les vengeances ; cela a lieu ainsi dans Ro-Lan-Tsi (la Tunique confrontée).
Ce procédé a le grave inconvénient de partager le drame en deux parties et de déplacer l'intérêt. Les héros des premiers actes sont devenus vieux dans les derniers, et l'auteur les irelègue au second rôle. Le jeune homme, tardivement présenté aux spectateurs et qui n'a pas eu le temps d'attirer ses sympathies, prend seul en ses mains les fils embrouillés de l'intrigue ; il les débrouille et remet les choses à peu près dans l'état où elles étaient au commencement du drame.
Toujours la première partie fait triompher la ruse et le crime ; toujours la seconde venge l'innocence et punit le criminel, et cela par un moyen unique prévu et indiqué dès le début.
Dans la Courtisane qui chante dans les rues, Liou-Chi tient, en entrant, son jeune fils par la main. Dans la Tunique confrontée, le héros parle ainsi au commencement du second acte :
— Li-Yen-Ngo, mon épouse, est devenue grosse ; mais ordinairement, après dix lunes de grossesse, les femmes donnent le jour à un enfant. Or, voilà dix-huit mois que la mienne est enceinte sans pouvoir accoucher ; je suis bien malheureux !
Les auditeurs un peu intelligents du .drame chinois savent alors à quoi s'en tenir.
Mais, ce défaut d'imprévu mis à part, les pièces chinoises offrent de remarquables quaUtés : le style en est pur, les chants qui s'y mêlent sont gracieux, les sujets sont quelquefois ingénieux et certaines situations sont des trouvailles.
Dans ToU'NgO'Youn (le Ressentiment de ToU'Ngo), ce drame qui, par extraordinaire, se dérobe à la règle dont nous parlions tout à l'heure et où la mémoire d'une jeune femme condamnée et exécutée injustement est vengée par le père de l'héroïne, se trouve une scène d'une remarquable beauté et d'un effet incontestable.
Tou-tien-Tchou a été chargé de réviser les sentences judiciaires. Il étudie à la lueur d'une lampe les pièces du premier procès qui lui tombe sous les yeux ; il lit : « Dans la foule des criminels se trouve Une jeune femme nommée Tou- Ngo, qui a empoisonné son beau-père. »
— Je n'ai rien à voir à ceci, dit-il, on a tué Tou-Ngo, c'était justice.
Car la jeune fille avait changé de nom, et Tou-tien-Tchou ne se doute pas que Tou-Ngo est sa fille.
Il place donc les pièces du procès sdiis les autres paperasses et continue son examen. Mais
l'ombre de Tou-Ngo apparaît et se place devant la lampe.
— Comment se fait-il , s'écrie Tou- tien-Tchou , que cette lampe jette par moments un éclat très-vif, puis s'obscurcisse tout à coup ?
Il relève la mèche de la lampe. Pendant ce temps l'ombre retourne les dossiers officiels, et lorsqu'il se remet à son travail, il lit encore : — a Au nombre des criminels se trouve une jeune femme qui a empoisonné son beau-père. »
Tou-tien-Tchou est saisi de crainte et ^e stupeur ; il se rassure pourtant : il remet l'étrange papier sous les autres et veut poursuivre son examen ; mais la lampe s'obscurcit de nouveau ; il se lève pour la raviver, et lorsqu'il se rassied, il lit pour la troisième fois : « Au nombre des criminels se trouve une jeune femme qui a empoisonné son beau-père. »
Cette fois Tou-tien-Tchou est au comble de l'épouvante. Tout à coup l'ombre se fait visible ; il se précipite sur elle l'épée nue, puis la scène s'achève dans les embrassements effrayants d'un père et du spectre de sa fille.
VOrphelin de Tchao, l'une des plus illustres tragédies contenues dans le Youen-jen-pé-Tchon, offre encore un exemple du dénoûment classique : la vengeance des héros des premiers actes accomplie par leur fils. La noble famille de Tchao a
été complètement détruite, grâce aux intrigues coupables d'un ministre ambitieux. Seul, un jeune enfant a survécu ; mais on doit le livrer au cruel mandarin si l'on ne veut pas voir massacrer tous les enfants du royaume. Un médecin qui a élevé l'orphelin de Tchao livre son propre fils pour sauver l'enfant de ses maîtres défunts. Plus tard, le ministre astucieux est devenu empereur, et il a adopté l'orphelin qu'il croit fils du médecin ; mais ce dernier révèle au jeune homme son origine et les malheurs subis par sa famille. Comme on le devine, l'orphelin de Tchao se précipite sur le bourreau de ses parents et l'égorgé.
La seconde partie d'un drame chinois est donc toujours prévue : c'est seulement dans les premiers actes que les auteurs déploient toute la fantaisie de leur imagination, et, comme nous l'avons dit plus haut, les débuts des pièces chinoises sont presque toujours excellents.
Il est un drame cependant qui garde une complète liberté d'allures et ne ressen^Dle par aucun point à ceux que nous avons cités ; il est intitulé: les Tristesses de Han. D'après le goût européen, ce drame est certainement le meilleur du répertoire chinois : il est écrit dans un style noble, et garde d'un bout à l'autre une teinte mélancolique et tendre dont la simplicité contraste vive-
ment avec Texagération familière aux auteurs chinois. Le héros de cette pièce, un empereur de la dynastie des Han, régna vers le commencement de l'ère chrétienne, et l'aventure que le drame met en scène est vraisemblablement historique.
Sur la lisière d'une plaine aride, le khan des Tartares s'avance en récitant des vers :
— Les brises de l'automne soufflent durement entre nos tentes de laine, — et la lune, qui illumine ces huttes sauvages, entend monter vers elle les plaintes du douloureux chalumeau. — Je suis le chef de cette armée nombreuse qui possède des arcs puissants. Mes tribus sont en bonne intelligence avec la famille impériale de Han.
Puis il continue, parlant en prose :
— Je suis Han-ché-yu, le seul habitant du vaste désert de sable, le seul maitre des régions du Nord, qu'habitent les hommes rudes dont la chasse est le délassement, la guerre l'occupation ordinaire. Jadis l'empereur Wun-Wong, tremblant et humilié, s'enfuit devant nos tribus. Les Tsin et les Han s'engagèrent dans la guerre ; ils emplirent Tempire de bruit, mais nos tribus étaient en pleine force, innombrable était le nombre de nos guerriers, et mon ancêtre tint tête aux ennemis, jusqu'au jour où, par Tinter-
médiaire d'un ministre, la paix fut conclue et la princesse de Chine donnée en mariage à un de nos khans. Je descends aujourd'hui vers le Sud, afin de réclamer, selon l'ancien usage, une épouse de race impériale. J'ai envoyé des ambassadeurs. J'attends ici leur retour, tandis que nos chefs sont à la chasse.
Cette exposition est simple, claire et brève : trois qualités que l'on rencontre rarement dans les œuvres dramatiques des Chinois.
La seconde scène nous transporte dans le palais de Han. Un ministre avide a conseillé à l'empereur d'admettre au nombre de ses épouses toutes les belles jeunes filles du royaume. L'empereur a consenti, et le ministre sait tirer profit de cet état de choses. Voici la charmante Chaou- Kin qui traverse une galerie :
— Lorsque ma mère était grosse de moi, ditelle, elle rêva que la lune plongeait son regard d'argent jusque dans son sein. Hélas ! voici plus d'un an que j'habite le palais impérial, et je n'ai pas encore aperçu uneTseule fois mon souverain maître.
Pour se distraire elle chante en jouant d'un instrument à corde. L'empereur attiré, par la musique, s'approche et surprend Chaou-Kin, qui se tait aussitôt toute troublée.
— Qui es-tu, ravissante fille ? s'écrie l'empe-
reur ; déjà ta voix charmait mon oreille, maintenant ta beauté éblouit mes yeux. Comment se fait-il que je ne t'aie pas vu encore.
— Depuis un an je suis dans ton palais, seigneur, dit Chaou-Kin, c'est le ministre qui m'a amenée.
— C'est impossible ! parmi les portraits qu'il m'a montrés, j'aurais remarqué le tien.
— Mon portrait a été défiguré, dit Chaou-Kin. Écoute, maître, je suis fille de laboureurs, et mes parents sont pauvres ; ils n'ont pas pu payer au ministre la somme qu'il réclamait : c'est pourquoi il t'a montré une image inexacte afin de me tenir éloignée de toi.
— Le misérable sera sévèrement puni, dit l'empereur.
Le ministre est en effet disgracié, et le souverain, follement épris de Chaou-Kin, passe tout son temps avec la belle favorite. Tandis qu'il est ainsi absorbé par son amour, les ambassadeurs du khan des Tartares arrivent au palais. L'empereur les fait éconduire :
— La princesse de Chine est trop jeune pour être épousée, dit-il. ,
Mais le ministre, pour se venger de l'empereur, conçoit un projet. Il va trouver le khan des Tartares et lui montre le véritable portrait de Chaou-Kin.
— Jamais je ne vis une femme aussi belle, s'écrie le khan.
— Demande cette princesse à l'empereur, dit le ministre; il ne peut te la refuser s'il veut conserver la paix du royaume.
Le khan menace d'envahir les Etats de Han si on lui refuse la princesse Chaou-Kin.
Tous les grands du royaume supplient l'empereur de sacrifier son amour , d'avoir pitié de son peuple qui serait écrasé par les hordes tartares si l'on répondait au khan par un refus.
— Hélas ! s'écrie l'empereur, est-il possible que le malheur me frappe ainsi ?
Il cède cependant et accorde la princesse au khan tartare.
— Mais avant de l'arracher pour toujours de mes bras, dit l'empereur au désespoir, laissezla-moi jusqu'à demain : je veux donner une fête en son honneur.
— Le khan perdrait patience, il faut qu'elle parte à l'instant.
— Je vais en exil pour sauver la nation, dit Chaou-Kin, en versant des larmes ; serai-je capable de supporter cette séparation cruelle : « La beauté est accouplée au malheur, » ont dit les sages. Loin de moi parures superbes, qui charmez le blen-aimé. Je vous quitte pour toujours, vous
ne rehausserez pas ma triste beauté aux yeux de l'étranger.
Le khan attend la princesse sur les rives du fleuve Amour.
— Me voici, dit Chaou-Kin, les traités n'ont pas été brisés, l'antique usage est respecté, une princesse de Chine vient parmi les Tartares... Fais-moi donner une coupe de vin... Mon empereur bien-aimé, je bois à toi ! s'écrie-t-elle en vidant la coupe.
Puis, brusquement, elle se jette dans le fleuve.
Pendant ce temps, dans son palais, l'empereur se lamente. Le portrait de Chaou-Kin est accroché dans une chambre éclairée nuit et jour: on offre des sacrifices au portrait. Bientôt Han, épuisé de douleur, s'endort et rêve. La princesse apparaît.
— Retiens-moi, mon seigneur, dit-elle, je suis ressuscitée, ne me laisse pas fuir.
Un guerrier tartare poursuit la princesse ; elle s'échappe.
— Où est-elle? s'écrie l'empereur en s'éveillant. Le chant mélancolique de l'oie sauvage lui
répond par trois foi s .
— Ce chant lugubre est un présage de mort,
dit l'empereur. Hélas ! hélas ! j'en suis certain,
Chaou-Kin n'est plus vivante.
A ce moment entre un messager en deuil :
— La princesse est morte, dit-il, sa tombe s'élève sur les rives du fleuve Amour.
L'empereur accablé courbe la tête.
— Sa tombe est sur le bord du fleuve Amour, dit-il, mais mon corps, en quel lieu reposera-t-il ?
La pièce finit là ; il n'y a pas d'autre dénoûment à ce drame plein d'une navrante poésie.
La comédie de mœurs est pleine d'intérêt ; on y rencontre des caractères accentués vigoureusement et qui ne se démentent pas. Nous ne citerons qu'un exemple : V Esclave des richesses, dont le héros peut être comparé à Harpagon luimême.
Un pauvre homme nommé Kou-Jin supplie tous les jours le poussah du bonheur de lui faire découvrir un trésor. Or, un bachelier, avant de se rendre à Peking avec sa famille pour prendre part au concours des lettrés, enfouit sa fortune dans un endroit secret, et le poussah du bonheur conduit Kou-Jin à cet endroit. Quand le bachelier revient, il ne trouve plus rien dans sa cachette ; il se désole, ne sachant que devenir ; mais il apprend qu'un riche personnage veut acheter un enfant : ce personnage n'est autre que Kou-Jin. Le bachelier lui vend son fils. Avec l'argent de la vente, il retournera à Peking et s'efforcera de faire fortune. Mais, après le contrat signé, Kou- Jin ne veut pas payer.
— Vous m'avez vendu votre enfant, dit-il, parce que vous ne pouviez pas lui donner à manger. Vous devriez me payer les frais de nourriture.
Cependant, il lui offre une once d'argent.
— Pour ce prix, dit la mère, on n'aurait pas un enfant de terre cuite.
— Un enfant de terre cuite ne mangerait pas, objecte Kou-Jin.
Enfin, un domestique offre de payer sur ses gages le prix convenu pour la cession de l'enfant. L'avare consent avec joie et, en récompense, il donne au domestique un morceau de galette a qui commençait à moisir, » et lui conseille de la tremper dans du thé.
A l'acte suivant, Kou-Jin est devenu veuf, vieux, malade, cassé. Il vient en s'appuyaiTt sur son fils adoptif .
— Hélas ! dit-il, que je suis malade, hélas ! que les jours sont longs ! Voilà cinq ans que j'ai acheté ce jeune fou ; je ne dépense rien pour moi, et lui me ruine. Il ne sait pas quelles angoisses il me procure quand il m'oblige à dépenser le dixième d'une once.
— , Mon père, demande le jeune homme, ne veux-tu donc rien manger aujourd'hui ?
— Mon fils, répond le vieillard, ne sais-tu pas que je suis itialade à cause d'une grande colère
que j'ai eue l'autre jour ? Ayant envie démanger un canard rôti, j'allai au marché; on venait justement de faire rôtir un canard. Sous prétexte de le marchander, je le pî*is dans la main droite ; j'y laissai mes cinq doigts bien enfoncés jusqu'à ce qu'ils fussent copieusement imbibés de jus, et je rentrai chez moi sans avoir dépensé le quart d'un tsin. Je me fis servir un plat de riz, et à chaque cuillerée je suçais un de mes doigts. Mais après la quatrième cuillerée, je m'endormis profondément ; et ne voilà-t-il pas qu'un misérable chien est venu pendant mon sommeil lécher mon cinquième doigt, qui était peut-être le meilleur ! Lorsque m'éveillant, je m'aperçus de ce vol, je devins si furieux que je suis tombé malade. Hélas! mon mal empire tous les jours, et je sens bien que ma fin s'avance ! Dis-moi, mon fils, quand je serai mort, dans quelle espèce de cercueil me mettras-tu ?
— Mon père, dit le jeune homme, si j'ai le malheur de te perdre, j'achèterai pour toi le plus beau cercueil de cèdre que je pourrai trouver.
— Ne fais pas une pareille folie ! le bois de cèdre coûte trop cher ; une fois qu'on est mort, on ne distingue plus le bois de cèdre du bois de saule ; d'ailleurs, il y a derrière la maison une vieille auge d'écurie qui sera excellente pour me faire un cercueil.
— Y penses-tu ? Cette auge est peu longue, jamais ton corps n'y pourra entrer.
— Eh bien ! dit Kou-Jin, si l'auge est trop courte, rien n'est plus aisé que de raccourcir mon corps ; prends une hache et coupe-le en deux, tu mettras les deux moitiés l'une sur Tautre. Seulement, ne vas pas te servir de ma bonne hache pour me couper en deux ; tu emprunteras celle du voisin.
— Pourquoi emprunter une hache, lorsque nous en avons une chez nous ?
— Pourquoi ? Parce que j'ai les os extrêmement durs, et que si tu ébréchais le tranchant de ma bonne hache, il faudrait dépenser plusieurs tsins pour la faire repasser.
Peut-on imaginer un avare plus raffiné ? Harpagon est-il l'égal de Kou-Jin ?
A côté de la comédie de mœurs et du drame,
fleurit la féerie. La plus célèbre est intitulée :
Lui'fon-ta (la Tour des vents foudroyantsj ;
elle est tirée d'un roman qui a pour titre le
Pé-che-tsin-ki {le Serpent blanc et le ser-
pent bleuj dont M. Stanislas Julien a donné
une traduction. Cette longue pièce abonde en
merveilles. Jamais le théâtre du Châtelet n'a vu
tant de dieux, tant de génies, tant de démons,
jamais tant de métamorphoses ; seulement, en
Chine, les effets fantastiques se passent le plus
souvent derrière la coulisse ou dans Timagination complaisante du public.
Mais le genre où excellent les auteurs chinois, c'est la comédie amoureuse, pleine de clairs de lune, de fleurs, de soupirs timides ; là ils sont inimitables. II y aurait une pièce charmante à tirer des quatre actes de Tsou-Mei-Sian, La La traduction littérale de ce titre serait : lAbricot parfumé du royaume de Tsou ; mais il signifie en réalité : la Suivante malicieuse de Tsou, parce que cette appellation : Mei-Sian (AbHcot parfumé), s'applique aux servantes qui se mêlent habituellement des intrigues d'amour ; ce surnom répond à peu près à ces mots : Fine mouche. Le rôle de la soubrette est plein de gaieté, de verve et d'esprit. Fan-sou est la digne sœur de Marinette ; mais elle est plus poétique, plus savante, plus noble. Ecoutez ce joli chant qu'elle murmure à Siao-Man, sa jeune maitresse, non loin du pavillon qu'habite l'amoureux Pé-Min-Tchon :
— <( Vois la fleur rai-tan s'entr'ouvrir ; la brise entre doucement dans sa corolle : ainsi, dans nos robes de soie ornées de perles, la fraîcheur de la nuit pénètre. Les plantes odorantes se couvrent d'un voile de vapeurs, la gaze bleue entoure notre lampe qui jette une lueur pâle. Vois la rosée qui roule dans les feuilles soyeuses
des saules ; elle tombe en pluie d'étoiles sur le lac pur. Ne dirait-on pas des globules de jade lancés dans une vasque de cristal ? Regarde, au faîte des arbres : la lune claire se dresse pareille au dragon bleu qui apporta jadis le miroir de Hoang-ti. »
A son tour, Pé-Min-Tchon fait entendre une chanson. Il conte à la nuit de printemps ses graves chagrins d'amoureux, en s'accompagnant du pi-pa :
— « La lune verse toute sa lumière, la nuit est limpide ; mais, hélas ! mes yeux n'aperçoivent pas la belle jeune fille que j'aime ! La douleur brise mon âme, les larmes inondent mon visage ; cependant, ma chanson n'est pas encore finie. . . »
C'est alors que Siao-Man jette sur le seuil du pavillon un petit sachet brodé par elle pour le jeune lettré, et sur lequel on lit ces vers pleins de sous-entendus et de fines allusions :
« Dans sa chambre silencieuse et solitaire,
— Nan-You s'afflige de la longueur des nuits. — F un-Tan, garde-toi de me quitter à la légère.
— Je te donne ce sac d'odeurs en soie violette. » L'intrigue de cette comédie est simple et charmante. Les scènes, gracieuses, amoureuses, et même passionnées, sont écrites avec un art et une recherche de style qui dénotent le grand ttilent de l'auteur de TsoU'Mei-Sian; mais.
cette fois encore, le dénoûment s'embrouille, se complique, et achève mal ce bijou délicat et étrange qui ressemble au soulier invraisemblable, tout parfumé et emperlé d'une jeune fille •chinoise.
Dans les manuscrits des drames et des comédies, le moindre détail de mise en scène est indiqué avec soin ; les costumes, les gestes, les plis de visage, sont décrits minutieusement. Le§ pièces se divisent quelquefois en deux parties, qui ont chacune un titre propre ; chaque acte a aussi un titre spécial. Les sujets de composition dramatique sont distribués en douze classes, qui sont : 1® les génies et les métamorphoses (les féeries) ; 2® les bois, les sources, les collines et les vallées (les aventures de voyages) ; 3® le manteau de cérémonie et la tablette d^voire (drames politiques) ; 4" les ministres fidèles et les hommes dévoués ; 5** la piété filiale, la justice, le désintéressement ; 6". les imprécations et les sarcasmes, les traîtres et les calomniateurs ; 7** les ministres exilés et les enfants orphelins; 8" le fracas des armes ; 9" le vent dans les fleurs, la lune sur la neige (pièces amoureuses) ; lO** la tristesse et la joie, la séparation et la clouleur; 11® la fumée, les fleurs et le fard (comédies* qui dépeignent les mœurs des courtisanes) ; 1 2** les dieux et les démpns.
Lès drames chinois, sont pour ainsi dire impersonnels, et une œuvre dramatique fameuse d'un bout à l'autre de l'empire, loin de couvrir de gloire celui qui l'a écrite, le laisse à peu près ignoré. Nous n'avons pu découvrir que deux noms d'auteur : Ou-pi-Ouem, qui, sous le règne du Ué-Tcbo fit le roman des Deux couleuvres^ dont une pièce fut tirée ; et le seigneur Tchin-té- Rou qui écrivit l'Abricot parfumé du royaume de?Tsou.