CONSIDERATIONS PRELIMINAIRES
A littérature chinoise est très probablement, parmi toutes les littératures orientales, celle qui renferme le plus de documents précieux pour Tétude de Pethnographie asiatique. Une foule de nations disparues ou ignorées en Europe ont été, de la part des écrivains de la Chine, Pobjet de notices historiques et
descriptives sans lesquelles nous ne saurions probablement rien de leur rôle poliiique et des annales de leur civilisation.
Plusieurs savants sinologues, Klaproth, Abel-Rémusat et, de nos jours, mon savant collègue et ami, M. le marquis d'Hervey de Saint-Denys, en France, ont déjà emprunté à ces écrivains toute une série de renseignements utiles et intéressants.
Moi-même j'ai eu l'occasion de leur faire des emprunts dans divers mémoires où je me suis occupé de l'ethnographie des peuples de race Jaune et des peuples Océa niens. La mine à exploiter est cependant loin d'être épuisée ; et Ton peut dire sans hésitation que la plupart de ses importants filons n'ont pas même été reconnus jusqu'à présent par la science sinologique.
Dès les temps les plus reculés de leurs annales, les Chinois se sont préoccupés de la topographie des contrées où leurs migrations vinrent successivement s'établir, et ils se sont adonnés avec ardeur à l'étude géographique de leur pays et des régions voisines. Yu-le-Grand, qui régnait dans
CONSIDÉRATIONS PRKMMFNAlRp:S
le bassin du fleuVe Jaune vingt-deux siècles avant notre ère, était déjà un véritable géographe Le Chou king, où se trouve le récit des travaux exécutés sous la direction de ce prince pour faciliter Técoulement des eaux diluviennes, nous fournit les premières données de Pethnographie chinoise, comme la Genèse les rudiments de l'ethnographie juive. Le Chan-haïking^y que quelques sinologues ont traité avec dédain, parce que, au lieu de le lire et de le comprendre, ils ont trouvé plus commode de le juger par les images bizarres dont on a orné certaines de ses éditions *, est un traité de géographie qui
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2. Le Chan-hat-king a été l'objet d'une notice de A. Bazin, dans le Journal asiatique (3» série, 1840, t. VI 11). On a fait graver, pour les joindre à ce travail, les images les plus burlesques et les plus ridicules; Tauteur, d'ailleurs, n'avait point compris le caractère et la valeur de l'ouvrage qu'il se proposait de faire connaître à la Société Asiatique de Paris. — Depuis lors, un de mes élèves, M. Emile Burnouf, a publié une version française d'un fragment du Chan-hai-king, dans le Compte-rendu de la
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n*est probablement pas moins ancien que le Chou'king, s'il n'est antérieur à la rédaction de ce livre, et qui, en tous cas, est aussi vieux que la dynastie des Tcheou (i f 34 avant notre ère). Quelques auteurs Chinois n^hésitent même point à le faire remonter au règne de l'empereur Hoang-ti (xxvii* siècle av. n. ère). Tout en admettant la haute antiquité du Chan-haï-king, je ne saurais lui donner une date antérieure au grand Yu, puisque ce livre, aux yeux des meilleurs critiques indigènes, nous fournit la description de cartes gravées sur neuf vases de bronze coulés par ordre de ce prince, â l'occasion des travaux hydrographiques entrepris sous sa direction. La culture des sciences géographiques, à ces époques reculées, résulte d'ailleurs de la mention faite par le Rituel des Tcheou
Session inaugurale du Congrès provincial des Orienta^ listes (Levallois, 1875, p. i3i). Je publie, en ce moment, une traduction complète de cette antique géographie chinoise, avec un commentaire perpétuel emprunté aux sources originales. (Dans les Mémoires de la Société des études Japonaises, i885, t. IV.)
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de rinstitution d'une cour de deux cent vingt-quatre fonctionnaires spécialement chargés de Tadministration du service public de la géographie nationale. Ces fonctionnaires portaient le titre de Tchihlang'Chi *.
On ne saurait cependant reporter avec certitude à un âge aussi reculé les travaux des Chinois qui présentent véritablement le caractère d'études ethnographiques; et c'est dans le vaste recueil des Historiens de la Chine quMl faut aller chercher les premières données sérieuses sur les peuples quisubirent de bonne heure l'influence prépondérante du Royaume du Milieu.
La savante organisation de la Chine, avant , et surtout au commencement de notre ère, le développement remarquable de ses sciences, la pléthore de sa population qui rendit bientôt nécessaires les migrations au-delà des limites primitives de Tempire, la grande supériorité de son esprit
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d'initiative sur la barbarie, pour ne pas dire la sauvagerie, qui caractérisait toutes les nations voisines, motivèrent successivement des expéditions exploratrices ou conquérantes aux quatre coins de ce grand foyer de civilisation. Effrayés par la puissance militaire des Chinois, les hordes vagabondes du Nord et de l'Ouest, les états en voie de formation de l'Est et du Sud, jugèrent prudent d'envoyer au Céleste Empire des ambassades chargées de solliciter le protectorat ou, tout au moins, la bienveillance du Fils du Ciel. Ces ambassades, d'ordinaire reçuesaveccourtoisie, comblées de présents dont la splendeur établissait aux yeux des nations limitrophes l'incontestable supériorité de la Chine, apportaient avec elles des renseignements géographiques et ethnographiques sur les peuples qu'elles représentaient. Leurs renseignements étaient recueillis avec une attention toute particulière par les historiographes, et consignés ensuite dans les annales officielles de l'État.
11 est bien évident que les données en-
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registrées de la sorte, en toute confiance, sans enquête, sans contrôle, devaient être plus d^une fois altérées à dessein, ou bien même inexactes par le fait de l'ignorance de ceux auxquels elles étaient demandées.
Les ouvrages chinois relatifs à l'Europe et composés, dans la première moitié de ce siècle, diaprés les indications de nos marins ou de nos négociants établis dans les ports ouverts au commerce de l'Occident, nous montrent dans quelle mesure la. simplicité des Chinois put accueillir une foule de récits fantaisistes sur les pays qu'ils n'avaient pas eu Toccasion de visiter et pour rétude desquels ils manquaient absolument de préparation sérieuse. Le plus souvent, cependant, les faits que contiennent ces narrations, bien que présentés sous une forme naïve qui provoque parfois le sourire, n'en reposent pas moins sur un fond de vérité. Dans un aperçu d'ethnographie populaire que j'ai sous la main \ je trouve, au sujet des peuples européens,