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PHARE D'ALEXANDRIE

D'après Strabon, Pline, Lucien, Eusèbe, Suidas, Jules César, etc. , ce serait à Ptolémée Philadelphe que reviendrait Thonneur de la construction du phare d'Alexandrie, ce monument colossal et si magnifique que les anciens l'avaient mis au rang des merveilles du monde. Maisi si nous en croyons Ammien Marcelin et Tzeizès, c'est à Cléopâtre qu'il faut attribuer cette gloire que d'autres historiens donnent à Alexandre.

Les modernes ne sont pas mieux renseignés. Tout ce qu'ils peuvent affirmer, c'est que l'architecte se nommait Sostrate. Dans son Antiquité expliquée (à sa manière) , dom Bernard de Montfaucon cherche à démontrer comment, sachant le nom de l'architecte on a des doutes sur celui du fondateur que, pour sa part, il croit être Ptolémée. «Cette ignorance vient,

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dit-il, de la fourberie de Sostratc. Il voulait immortaliser son nom ; ce qui n'aurait pas été blâmable, s'il n'eût en même temps voulu supprimer celui de Ptolémée qui faisait la dépense. Pour cet effet il s'avisa d'un stratagème qui lui réussit : il grava profondément sur la tour cette inscription : Sostratc Cnidien^ fils de Dexiphane^ aux dieux sauveurs de ceux qui sont sur mer. Et se doutant bien que le roi Ptolémée ne serait pas content d'une telle inscription, il la couvrit d'un enduit fort léger, qu'il savait ne pouvoir résister longtemps aux injures de l'air, et y mit le nom de Ptolémée. L'enduit et le nom du roi tombèrent dans quelques années, et l'on n'y vit plus que l'inscription qui en donnait toute la gloire à Sostrate. »

Le bon bénédictin ajoute une foi entière à cette anecdote, et il discute les opinions contraires. « Pline, ajoute-t-il, a prétendu que Ptolémée par modestie et par grandeur d'âme, voulut que Sostrate mit son nom sur la tour, sans qu'il y fût fait aucune mention de lui. Mais ce fait n'est nullement croyable ; cela aurait passé dans ces temps-là, et passerait même encore aujourd'hui, pour une grandeur d'âme mal entendue. On n'a jamais vu de prince qui ait refusé de mettre son nom sur des ouvrages magnifiques faits pour l'utilité publique, et qui en ait voulu donner toute la gloire aux architectes. » Pour arranger le différend, ChampoUion- Figeac fait construire ce phare par Ptolémée-Soter. Comme dit Edrisi avec solennité : « Dieu seul connaît la vérité du fait. »

ORIGINE DES PIIARKS. 13

Le nom de phare, donné pour la première fois à une tour à feu, n'a pas fourni une moins vaste carrière aux discussions des érudits. Quoiqu'il soit bien évident que la tour d'Alexandrie ait reçu de rilot sur lequel elle s'élevait, le nom qu'elle a gardé et transmis aux monuments copiés sur elle, Isidore prétend qu'il vient de çûç, qui veut dire lumière, et d'opav qui signifie voir. Le Liceti donne une autre étymologie qui ne vaut pas mieux ; ce qui mécontente fort rhonnête Montfaucon . « Que des gens qui ne lisaient pas les auteurs grecs, dil-il, se soient ainsi exercés inutilement à tirer ces étymologies, cela est encore moins surprenant que de voir Isaac Vossius, qui lisait Homère, chercher dans la langue grecque l'origine de pharos. De <pa(v£tv ; luire, dit-il, vient (pavsp6ç ; de çavepoç, çipoç. . . L'île s'appelait <I»apoç sept ou huit cents ans avant qu'il n'y eût ni tour ni fanal. Cela fait voir quecesétymologistes de profession tirent quelquefois des étymologies sans consulterla raison. »

Ce mot ne s'en tint pas à ce premier succès. On le retrouve appliqué ailleurs et servant à qualifier d'autres objets que ceux dont nous nous occupons. « On vit, dit Grégoire de Tours, un phare de feu qui sortit de l'église de Saint-Hilaire, et qui vint fondre sur le roi Clovis. » Le même historien se sert encore de ce mot pour exprimer un incendie : « Ils mirent, dit-il, le feu à l'église de Saint-Hilaire, firent un grand phare, et pendant que l'église brûlait, ils pillèrent le monastère. » On retrouve souvent dans l'œuvre du grand historien le même mot employé

avec le même sens ; ce qui laisserait supposer que du temps de Grégoire un incendiaire pouvait être désigné comme un faiseur de phares. Plus tard encore on appelle phare certaines machines où l'on mettait plusieurs lampes ou plusieurs cierges, et qui approchaient de nos lustres. On trouve dans Anastase le Bibliothécaire que le pape Sylvestre fît faire « un phare d'or pur, » et que le pape Adrien V\ en fit un « en forme de croix,» où Ton mit jusqu'à cent soixante-dix chandelles ou cierges. A son tour, Léon d'Ostie, dans sa Chroniquedu Mont-Cassin^ dit de l'abbé Didier : « Il fit faire un phare ou une grande couronne d'argent du poids de cent livres, d*où s'élevaient douze petites tourelles et d'où pendaient trente-six lampes. »

Ajoutons avant de fermer noire parenthèse que les poètes, qui aiment les licences, ont pris le mot phare dans un sens encore plus métaphorique, en l'employant pour désigner.toul ce qui éclaire en instruisant, et même les gens dont l'esprit peut éclairer les autres.

Soyez mon phare et gardez d'abymer, Ma nef qui nage en si profonde mer.

a dit Ronsard à Charles IX.

Revenons à l'édifice égyptien.

L*île sur laquelle s'élevait sa tour superbe, était distante de la terre ferme de sept stades ou d'un bon quart de lieue, quoique ait prétendu Homère, qui fait dire à Ménélas, dans Y Odyssée^ qu'elle est éloignée de l'Egypte d'une journée entière. Plus tard elle fut jointe à la terre par une chaussée et un pont.

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D'après les descriptions qui nous ont él6 laissées, le phare était à plusieurs étages voûtés, à peii près comme la tour de Babylone, qui avait huit étages, ou, dit Hérodote, huit tours Tune sur Tautre. Pline assure que les frais de sa construction montèrent à huit cents talents.

Jusqu'à quelle époque subsista ce monument grandiose? Il est certain qu'il existait encore au douzième siècle, puisque Edrisi l'a vu. « Ce phare, dit-il, n'a pas son pareil au monde sous le rapport de la structure et sous celui de la solidité ; car, indépendamment de ce qu'il est fait en excellentes pierres de l'espèce dite kedan, les assises de ces pierres sont scellées les unes contre les autres avec du plomb fondu et les jointures tellement adhérentes, que le tout est indissoluble, bien que les flots de la mer, du côté du nord, frappent continuellement cet édifice. Du. sol à la galerie (ou étage) du milieu, on compte exactement 70 brasses ; et de cette galerie au sommet du phare, 26. On monte à ce sommet par un escalier construit dans Tintérieur, et large comme le sont ordinairement ceux qu'on pratique dans les tours. Cet escalier se termine vers le milieu du monument, et là rédifice devient, par ses quatre côtés, plus étroit. Dans l'intérieur, et sous l'escalier, on a construit des habitations. A partir de la galerie, le phare s'élève jusqu'au sommet, en se rétrécissant de plus en plus jusqu'au point de pouvoir être embrassé de tous les côtés par un homme. De cette même galerie on monte de nouveau , pour atteindre le sommet, par un escalier de dimep-

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sions plus étroites que celles de l'escalier inférieur ; cet escalier est percé, dans toutes ses parties, de fenêtres destinées à procurer du jour aux personnes qui montent, et afin qu'elles puissent placer convenablement leurs pieds en montant. »

Cet édifice, ajoute Edrisi, est singulièrement remarquable, tant à cause de sa hauteur qu'à cause de sa solidité ; il est très-utile en ce qu'on y allume nui! et jour du feu pour servir de signal aux navigateurs durant leurs voyages; ils connaissent ce feu et se dirigent en conséquence, car il est visible d'une journée maritime {1X)0 milles) de distance. Durant la nuit il apparaît comme une étoile ; durant le jour on en distingue la fumée.

Edrisi dit que de loin la lumière du phare avait si bien Tair d'une étoile élevée sur l'horizon que les marins s'y méprenant, tournaient leur proue d'un autre côté, et allaient se jeter sur les sables de la Marmarique.

C'est Montfaucon qui nous apprend cette particularité qui s'est reproduite de nos jours. Plus d'un des feux qui brillent en ce moment sur les différents écueils du globe ont deux lumières, l'une au somme* du phare, l'autre plus bas, pour que les navigateurs ne prennent pas la plus forte pour un astye.

A propos du phare d'Alexandrie, Montfaucon ajoute : « Les Arabes et les voyageurs en ont rapporté bien des choses fort sujettes à caution. Ils disent que Sostrate fonda cette prodigieuse masse sur quatre grands cancres de verre, ce qui paraît si fabuleux qu'on ne voudrait pas même se donner la

peine de le réfuter. Cependant Isaac Vossius assure qu'iî a entre les mains un ancien auteur manuscrit des Merveilles rfwmond^, qui raconte la même chose. Mais cet auteur semble ne rapporter cela que sur un bruit public ; et Vossius se donne inutilement la torture pour rendre croyable un fait qui a^i peu de vraisemblance. S'il y avait eu quelque chose d'approchant de cela, oh a peine à croire que de tant d'anciens auteurs qui ont parlé de la tour dePharos, pas un n'en eût rien dit. »

« On doit encore ajouter moins de foi, poursuit Montfaucon, à ce que rapporte, sur la foi des Arabes, Martin Crusius dans ses Turco-Grœcias libri VIII; qu'Alexandre le Grand fit mettre au haut de la tour un miroir fait avec tant d'art, qu'on y découvrait de 500 parasanges, c'est-à-dire de plus de cent lieues, les flottes des ennemis qui venaient contre Alexandrie ou «contre l'Egypte ; et qu'après la mort d'Alexandre ce miroir fut cassé par un Grec nommé Sodore, qui prit un temps où les soldats de la forteresse étaient endormis. Cela supposerait que le phare était déjà bâti du temps d'Alexandre le Grand, ce qui est certainement faux. C'est assez le génie des Orientaux, d'inventer des choses si déraisonnablement merv(eilleuses » , dit en terminant le bon bénédictin.

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