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LA TOUR D'ORDRE DE BOULOGNE

La tour célèbre qui, sous le nom de Tour d^Ordre ou plutôt d^Orde^y se partagea pendant si longtemps avec la tour de Douvres l'éclairage de la Manche, et dont les ruines imposantes se dressaient, il y a encore deux siècles, aux portes de Boulogne, remontait à Caligula. Si nous en croyons les assertions un peu confuses des historiens, le trop fameux empereur revenait des bords du Rhin et songeait à envahir la Bretagne, lorsque le hasard lui ayant procuré la soumission volontaire d'un jeune prince breton, il prit occasion de cette fortune heureuse et imprévue pour se faire décerner les honneurs triomphaux. C'est pour en laisser un souvenir plus durable que les pompes du Gapitole. qu'il

* On doit à M. Egger, membre de l'Institut, une lumineuse ôtude sur ce monument, publiée dans la Revue archéologique.

éleva sur les falaises de Gesoriacum, devenu la Boulogne romaine, un monument destiné à perpétuer sa gloire.

Comment l'édifice glorieux s'est-il transformé en monument utile? comment la tour triomphale estelle devenue un phare? c'est ce qu'on ne sait guère. Il est certain toutefois qu'en l'an 191 de notre ère, une lumière brillait à son sommet ainsi que le démontre un médaillon en bronze, sur lequel Commode porte le titre de Britannicus, en souvenir des victoires d'un de ses lieutenants sur les Bretons, et qui représente ce phare et le départ d'une flotte romaine.

Placée sur le lieu même jù s'effectuait le plus souvent le passage de la Gaule en Bretagne, la tour de Boulogne fut soigneusement entretenue tant que dura la domination romaine. Au neuvième siècle, en 811, on la voit réparée, et bien à titre de phare cette fois, par Charlemagne, qui s'occupait alors d'une expédition contre les pirates normands. Plus tard, et jusqu'au dix-septième siècle, la tradition nous la montre servant au même usage; delà, selon uneétymologie quia fait fortune, maisdontM.Egger signale toute la fausseté, le nom de turris ardens^ devenu par corruption Tour d^ Ordre, Il paraît qu'elle servit encore de forteresse. Sa position et sa grande masse, comme on le verra plus loin, ne la rendaient que trop propre à cette destination.

Au seizième siècle, pendant la courte et désastreuse occupation de Boulogne par les Anglais, de 1544 à 1559, on trouvé la Tour d'Ordre entou-

rée de deux remparts, l'un en brique, l'autre en terre et muni de pièces d'artillerie. Ce point en effet était parfaitement choisi pour l'attaque et pour la défense de Boulogne, car il domine, et il dominait surtout alors, toute la ville et 'es deux rives de la Liane. Cependant ce ne furent pas les foudres qu'on amassait sur son front qui firent périr la Tour d'Ordre, tout ce dont elle souffrit à ces époques peu éprises d'archéologie, ce fut de la destruction de sa lanterne, plusieurs fois réparée. Sa ruine est due tout entière à l'incurie des mayeurs et échevins de Boulogne. Ébranlés d'abord par le flot même qui, dans les hautes marées, bat violemment la falaise, puis par le travail souterrain des sources, enfin par l'imprudente exploitation des carrières qu'elle renferme, le fort et la tour s'écroulèrent en deux fois selon les uns, en trois fois selon les autres, de i 640 à 1644 ou 1645, avec le massif même de la falaise sur lequel ils reposaient. « Dans l'intervalle d'une chute à l'autre, dit M. Egger, on ne fit rien pour sauver au moins ce qui restait d'un si précieux monument qui pourtant servait encore aux signaux de nuit pour l'entrée du port, et quand il eût péri dans Téboulement profond du terrain, la municipalité boulonaise se crut dégagée des redevances que, pour cette partie de son territoire, elle payait, en vertu d'un droit ancien, au seigneur de Baincthun. Le sol n'existait plus, le tenancier croyait être libre de toute obligation envers le propriétaire. Celui-ci plaida et obtint gain de ôause, par arrêt du Parle»

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ment, en date du 1'' juillet 1656. MM. de Boulogne, vu qu'ils avaient eux-mêmes causé la perte dont ils arguaient pour nier la dette, furent condamnés à payer, comme devant, deux mille harengs sorets et blancs, portés à Arras, Amiens et autres villes de pareilles distances, au choix du seigneur, ou à remettre les lieux en leur ancien état (ce qui rappelle un peu Taventure de Mummius à Corinthe) et à abandonner au seigneur de Baincthun, baron d'Ordre, « le droit de demande qui se prend pour tous les pêcheurs entrant au Havre. » Tout porte à croire qu'en expiation de sa faule, Boulogne paya les deux mille harengs jusqu'à la Révolution française. »

Il reste peu da chose aujourd'hui de ce monument plus glorieux par les services qu'il rendit à rhumanité que par sou origine qui ne rappelle qu'une extravagance de Caligula, et M. Egger nous met en garde contre les dessins qui en ont été donnés. Celui qui lui parait mériter le plus de confiance est celui qu'exécuta Claude Châtillon, ingénieur du roi Henri IV, et que nous reproduisons.

Les descriptions que Ton a faites de la tour sont également très-insuffisantes. Néanmoins elles renferment des renseignements certains et précieux sur la situation, les dimensions et la forme de Téditice, ainsi que sur les matériaux employés à sa construction. Ceux-ci étaient simplement des pierres grises, des pierres jaunes et des briques rouges disposées de façon à composer un monument aussi

solide qu^élégant et agréable à voir. la tour était située à la longueur d'un jet d'arbalète du bord de la falaise; elle était octogone, avait 192 pieds.de circuit et environ 64 pieds de diamètre; ainsi que chez la plupart des phares romains, chacun de ses douze étages faisait retrait d'un pied et demi sur . Pétage inférieur, ce qui lui donnait la forme d'une pyramide. On assure que sa hauteur égalait à peu près sa circonférence, soit en nombre rond, 200 pieds, « ce qui semble à vrai dire, une bien grande hauteur pour un phare, déjà situé sur une' falaise haute d'environ 100 pieds au-dessus de la mer, » remarque M. Egger. Quoi qu'il en soit, chaque étage avait sur le midi une ouverture en façon de porte. On y voyait encore, au commencement du dix-septième siècle, trois chambres voûtées, l'une sur l'autre, avec un escalier intérieur pour relier ces trois étages, destinés sans doute à l'habitation des gardiens.

Quant à la place où brillait le feu, on ne peut faire à ce sujet que des conjectures. Comme les chroniqueurs du neuvième siècle disent que le sommet fut réparé en vue d'y allumer des feux, il y a lieu de croire qu'avant cette réparation ces feux brillaient dans une chambre du dernier des étages.

M. Egger suppose qu'en opérant quelques fouilles oti pourrait retrouver des débris importants. D'après les motifs qu'il donne de penser ainsi, on ne peut que se ranger complètement à son avis, et faire des vœux pour que la municipalité actuelle répare

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dans la megure de ses moyens rincurie de ses ancêtres, MM. le mayeurs et échevins. En ce qui la concerne la Commission des phares n'a rien négligé pour que le feu romain fût dignement remplacé. Elle a établi à Boulogne, en 1835, un feu fixe rouge et deux feux fixes, le premier qui s'étend à 4 milles et les deux autres éclairant à 9 milles, ce qui est suffisant pour une partie décote déjà illuminée, au cap Gris-Nez, par une lumière qui va jusqu'à 22 milles, et à la pointe d'Alpreck, par un feu de 12 milles.

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