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LES GARDIENS

Nous avons parlé du corps savant auquel est confiéle service des phares français ; il nous faut dire aussi un mot de celui plus modeste qui exécute les ordres du premier, du corps des gardiens. Eux aussi, comme les monuments dont ils entretiennent chaque nuit Tâme bienfaisante, la lumière, ils ont une hisloire dans laquelle se pressent des événemenis de plus d'un genre, et souvent assez dramatiques pour que l'imagination des conteurs s'en soit emparé, et en ait fait le thème d'émouvants récits. •

On a banni aujourd'hui le drame et Timprévu de la vie des gardiens de phares par de prévoyants règlements et une surveillance active. En France, ce personnel se recrute de préférence parmi les anciens mililaires de terre et de mer. Il est de deux sortes : les maîtres de phare qui touchent 4,000 francset

sont chargés de la direction de plusieurs feux, et les gardiens, qui sont divisés en six classes et dont les appointements varient entre . 850 et 475 francs. Ceux qui sont affectés au service des phares isolés en mer reçoivent des indemnités. Leur nombre n'est jamais inférieur à trois pour les phares de premier ordre et à deux pour ceux du second et du Iroisième ordre.

Le règlement auquel nous empruntons ces détails est à peu près le même chez toutes les nations maritimes. Il indique aux gardiens leurs devoirs et leur prescrit lês divers travaux qui leur incombent. Que ces phares soient en plein Océan, à plusieurs milles de la terre, à plusieurs centaines de mètres au-dessus du niveau de la mer, ou qu'ils s'élèvent à rentrée d'un port ; que la vague déferle avec furie sur l'édifice, ou que les flots au contraire en lèchent doucement les pieds ; que l'ouragan mugisse ou que la brise, apportant sur ses ailes les parfums et les bruits de la terre, invite à veiller sur la galerie au lieu de rester enfermé dans l'intérieur de la tour; que l'Océan soit sillonné de bâtiments ou que rien ne paraisse à l'horizon, si ce n'est les feux de quelques bateaux pêcheurs, le devoir des gar.diens est d'allumer les lampes à la tombée de la nuit et de les éteindre au lever du soleil. Pendant le jour, ils ont à préparer l'appareil. Quant à leur vie, elle est la même partout, plus ou moins agréable, selon les stations. En France, les phares desservis par un seul gardien sont confiés à des hommes mariés qui sont logés avec leur famille dans l'établissement. Cette dispo-

sition a non-seulement l'avantage d'améliorer leur sort, mais encore de donner l'assurance qu'ils seront remplacés en cas de besoin dans leur service, lequel est tellement facile, qu'il peut être remis accidentellement à une femme ou même à un enfant. Le logement de la petite famille consiste en une ou deux pièces avec cheminée, un grenier et quelquefois un caveau. Une cour et un jardinet y sont habituellement annexés. Dans quelques-uns de ces phares, la maison du gardien est placée à proximité de la tourelle de telle sorte que le feu est en vue d'une des fenêtres ; dans la plupart, la maison est accolée à la tour, de manière que, si le gardien est obligé de se lever pour s'assurer de l'état de la flamme, au moins n'est-il pas forcé de s'exposer au sortir du lit, aux rigueurs de l'atmosphère.

Dans les phares lenticulaires des trois premiers ordres, dont la flamme doit être surveillée pendant toute la durée des nuits, il est nécessaire d'avoir plusieurs gardiens qui veillent à tour de rôle. On logeait autrefois les gardiens avec leur famille. Malheureusement des dissensions presque inévitables, quand les habitants sont nombreux et insuffisamment façonnés à la discipline, ne tardèrent pas à altérer la bonne intelligence. On prit en conséquence le parti de n'admettre que ces agents dans l'intérieur des phares, laissant aux gardiens mariés le soin de loger leur famille. Les logements se composèrent alors d'une seule chambre par gardien, et d'une cuisine commune.

On obtint ainsi le résultat qu'on avait en vue. Mais

on s'aperçut bientôt que séparer les gardiens de leur femme et de leurs enfants était imposer un surcroît de dépenses à des hommes dont la rétribution,est assez faible ; que les priver de ces joies d'intérieur qui sont la compensation légitime des charges et des soucis de la paternité, c'était ajouter aux tristesses de leur isolement, en le rendant plus complet, et enfin les exposer trop fortement à la tentation de s'absenter du phare aux heures où leur présence y est obligatoire. On a remédié à ces inconvénients en isolant les logements des gardiens les uns des autres.

Les phares situés en mer, ne se composant que d'une tour, ne sauraient admettre les familles des gardiens ; leurs logements sont établis sur le continent, près du port qui dessert les communications du phare. Dans ces stations la vie est assurément très-monotone et ennuyeuse. Le vent souffle quelquefois avec tant de violence, qu'ils peuvent à peine respirer. Ils sont alors obligés de se renfermer étroitement dans la tour obscurcie par un sombre brouillard ou par l'écume des hautes vagues qui les enveloppe comme un voile déchiré. L'été, par les beaux jours, ils s'amusent à pêcher. Si leur demeure n'est point entourée de rochers qui leur permettent de tendre des lignes, ils nouent autour de l'édifice, à une certaine hauteur, au-dessous de la porte d'entrée, une corde à laquelle ils attachent une cinquantaine de lignes de la longueur du bras ; quand la mer monte, le poisson vient rôder le long du mur, il s'attrape, et lorsque l'eau baisse, on aperçoit accro-

chée aux hameçons et suspendue autour du phare une guirlande de poissons.

Parfois aussi le hasai'd fournit aux gardiens de phares des délassements plus nobles. Sur la côte d'Angleterre, il y a un récif qui se nomme le Longstone ; sur ce récif on a élevé un phare en 1827, ce qui n'a pas empêché un naufrage qui est resté célèbre. En 1838, le vapeur Forfarshire, qui faisait le trajet régulier entre Dundee et HuU, s'y perdit. II y avait cinquante-trois personnes à bord dont trente-huit périrent. Neuf des passagers qui survécurent à cette catastrophe durent la vie au dévouement héroïque de Darling, gardien du phare, et de sa fille, dont la mémoire sera bénie pendant longtemps.

Si peu variée que soit cette existence, elle trouve • néanmoins des partisans. Smeaton parle d'un cordonnier qui entra comme gardien au phare d'Eddystone parce que la réclusion lui déplaisait; il se trouvait moins prisonnier sur son rocher que dans son échoppe. « A chacun son goût, répondait-il à ceux qui s'étonnaient ; j'ai toujours aimé l'indépendance. »

«Le mot ne manque point de vérité, remarque à ce propos M. Esquiros, si étrange qu'il paraisse, appliqué à une vie de réclusion et à une sorte de régime cellulaire. Ce qui constitue réellement la prison est la captivité morale. Ici au contraire, l'âme est libre, elle plane sur les steppes sauvages de rOcéan tout tacheté de voiles. Confiner de vive force un homme dans de pareilles conditions sem-

blerail presque une barbarie. de la loi; mais du moment que le choix est volontaire et que cet isolement est une faveur au lieu d'être une punition, le morne donjon lui-même se dépouille de la moitié de ses rigueurs en perdant Tidée de servitude. »

Est-ce le même gardien, le seul peut-être qui ait eu la vocation de cet étrange métier, qui, étant resté quatorze ans dans le phare d'Eddystone, avait conçu pour sa prison un tel attachement que pendant deux années il avait renoncé à son tour de congé? Il voulait en faire autant la troisième, mais ou le pressa tant qu'il consentit à profiter cette fois du droit que lui donnait le règlement. Tout le temps qu'il avait été sur le phare, il s'était toujours convenablement comporté ; à terre, il se trouva comme on dit, dépaysé, et il se prit à boire jusqu'à l'ivresse. On le ramena dans cet . état au phare, où après avoir langui quelques jours, il mourut. ^

D'autres sont devenus fous ou à peu près, à force de contempler les mêmes scènes et les mêmes impressions extérieures. A environ un mille et un quart du Land's End^ raconte l'écrivain que nous venons de citer, sur un groupe d'îlots de granit enfermés par la mer, s'élève un phare construit en 1793, qu'on appelle LongsUfs light-house. Le rocher de forme conique sur lequel il s'appuie est le Carn-BrâSy qui émerge de 45 pieds au-dessus du niveau des eaux basses. En hiver, comme à Eddystone, le rocher et l'édifice disparaissent parfois durant quelques secondes derrière les vagues, qui montent de plusieurs

Fig. 33. — Phare dTEddystone sous les lames.

toises au-dessus de la lanterne ^ Un jour, en 1862, deux drapeaux noirs flottèrent en haut du phare : c'était évidemment un signal de détresse. Qu'étaitil donc arrivé? Des trois hommes qui habitent le Hght'house^ celui dont le tour de garde était venu, s'était ouvert la poitrine avec un couteau. Ses compagnons avaient essayé d'étancher le sang en fourrant des morceaux d'étoupe dans la blessure. Trois jours s'étaient ainsi passés avant qu'on pût obtenir du secours. La mer était si rude et le débarquement si dangereux, qu'on fut obligé de lancer du phare dans le bateau le blessé, suspendu à une sorte de balançoire. On lui prodigua les soins que sollicitait son état, mais il mourut peu de temps après avoir touché le rivage. Le jury, éclairé par les rapports de ses camarades, déclara qu'il avait agi dans un accès d'aliénation mentale. Il n'est point étonnant que l'homme, placé dans de telles circonstances effrayantes, sente le vertige de l'abîme lui monter à la tète.

Ce qui ajoute beaucoup aux horreurs de cet emprisonnement au milieu des flots, ^t la cohabitation forcée entre individus dont les goûts et les humeurs ne s'accordent point toujours. Des curieux ayant un

* Une fois la mer enleva la calotte de la lanterne; Teau entra, éteignit les lampes et ne fut repoussée qu'à force de travail et de présence d'esprit. Une autre circonstance ajoute beaucoup à la terreur des lieux. 11 y a sous le phare une caverne ouverte par une longue crevasse à l'extrémité du rocher. Quand la mer est mauvaise, le bruit produit par l'air resserré dans cette caverne est si violent, que les hommes peuvent à peine dormir. L'un d'eux fut frappf' d'une telle frayeur par ce phénomène naturel, que ses cheveux blanchirent en une nuit.

jour débarqué sur le roc d'Eddystone, quelqu'un qui en parlait bien à son aise, fit observera l'un des gardiens combien il devait se trouver heureux dans cette retraite. « Oui, très-heureux, reprit le lightkeeper^ si nous pouvions seulement jouir du plaisir de la conversation ; mais voici un grand mois que mon compagnon et moi nous n'avons pas soufflé mot. »

Quoique le goût des choses de la mer soit moins répandu en France qu'il ne l'est en Angleterre, les braves et modestes gardiens de nos phares y ont plus d'un ami. Les vers suivants, dus à un poêle de talent, M. André Lemoine, en sont une preuve que nous sommes heureux d'offrir à nos lecteurs, ainsi qu'à ceux qui les ont inspirés. Puissent-ils, en lisant ce poétique et cependant sincère tableau de la vie dans les phares, éprouver tout le plaisir que nous y avons trouvé nous-mêmes !

En décembre les jours sont de courte durée; iVotre zone brumeuse est à peine éclairée :

A la pointe du Raz, dès quatre heures du soir, Le soleil tombe en mer, la nuit jette son voile. Kt jusqu'au lendemain pas un rayon d'étoile.

Sur la côte où le flot se brise, tout est noir.

De la poinle du Raz aux bancs de la Gironde, Écumeur élernel, partout FOcéan gronde.

Sur des milliers d'écueils multipliant son bruit. (Autant d'écueils, autant de souvenirs funèbres.) Cette voix delà mer, parlant seule aux ténèbres, Est sinistre durant quatorze heures de nuit.

Et surtout .quand on pense aux nombreux équipages Qui, par les soirs d'hiver, poussés dans nos parages. Reviennent fatigués d'un voyage au long cours. Ils ont vu le cap Hom, ou les mers boréales, Mais les cœurs sont restés sur les grèves natales. Comptant les jours des mois, et les heures des jours.

Du golfe de Biscaye aux passes de la Manche,

Le grand Océan sombre est dans sa fureur blanche,

Il ne reconnaît pas les navires errants.

Ceux que nous attendons nous arrivent peut-Hre,

Et pas un astre au ciel ne daigne reparaître :

Tout le ciel est peuplé d'astres indilTérents.

Mais de riches lueurs, vertes, rouges et bleues. Apparaissent en mer jusqu'à neuf et dix lieues Au marin dans la houle et dans la nuit perdu. D'où vient-elle si tard, cette clarté bénie?

Es* -ce un regard puissant de quelque bon génie ? Non. — Du bord de l'abîme un homme a répond u.

Quand le ciel éteindra ses étoiles avares.

Pour éclairer l'espoir, l'homme a planté des phares

Sur les rocs, les écueils, la pointe des îlots ;

Dès que meurt le soleil, la côte illuminée

Déploie avec lenteur une large traînée

De sa lumière ardente à l'horizon des flots.

Si le ciel est peuplé d'étoiles inutiles,

A Noirmoutiers, Penmarch ; à Barfleur, aux Sept-lles ;

A Pavant de la terre, aux roches''d'Ouessant ; Aux dunes de Saintonge, aux deux caps dé la Hève, Partout, à la même heure, une flamme se lève Et jette dans la nwt un cercle éblouissant.

Pour les navigateurs qui s'approchent des côtes. Un homme toujours sûr veille à ces flammes hautes, Prisonnier volontaire enfermé dans les tours ; Et le plus grand vaisseau vient du large sans craindre Que la lampe du phare un instant laisse éteindre Le rayon de salut qui doit briller toujours.

Ceux qui gardent le feu, les veilleurs invisibles, Par les gros temps d'hiver ont des heures terribles. Sur un roc, détaché du monde des vivants.

Où le nuage pleure, où le flot se lamente. — Les phares sont debout au cœur de la tourmente, Dans Faveugle chaos des lames et des vents.

Il faut avoir le pied marin par intervalles; Leurs tiges de granit, sous le fouet des rafales. Oscillent brusquement comme de longs roseaux. Il semble que parfois la tour déracinée, Par la rafle du vent tout d'un bloc entraînée. Comme un arbre arraché disparaît dans les eaux.

Mais le phare est solide et tient bon. — L'homme veille. Tous les bruits de la mer ont usé son oreille. Il ifentend pas les cris d'oiseaux tourbillonnants. Hors d'haleine, accourus dans un vol de tempête,

LA VlËiDÂSS LES PHARES. 239

Affolés de lumière à se briser la tête

Aux grands vitrages clairs de ces feux rayonnants.

Gomme il ne peut rien voir, il ne peut rien entendre ; Mais Toreille est au cœur. — 11 croit, à s'y méprendre, Reconnaître des voix dans le flot déferlant... Un adieu qui s'éloigne, un long sanglot qui passe... 11 écoule... Quelqu'un heurte la porte basse, Gomme un ami perdu qui frappe en le hélant.

L'étrange illusion du veilleur est si forte.

Qu'il bondit pour descendre à sa petite porte. Dans le débordement des eaux, prêt à l'ouvrir. 11 touche au verrou froid. — 11 s'apaise, il remonte, . Songeant qu'à l'horizon plus d'un navire compte Sur la clarté d'en haut qui ne doit pas mourir.

Elle étouffe son cœur, la pauvre sentinelle.

Dans cette longue nuit qui lui semble éternelle.

Une bande grisâtre annonce enfm le jour.

Le ciel blanchit au large. — On voit clair. -^ La marée,

Comme un mince fil bleu, s'est au loin retirée.

Et l'homme, respirant^ s'échappe de sa tour.

André Lemoifne.

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