COLOSSE DE RHODES
« Les hommes reçoivent indifféremment les uns des autres, sans examen, ce qu'ils entendent dire sur les événements passés; même sur ceux de leur propre pays... Tant, pour la plupart, dans leur indolence à rechercher la vérité, ils aiment à adopter sans examen tout ce qui se présente à eux. » Ainsi s'exprime Thucydide; et quoique son observation date de deux mille ans, elle n'a point perdu de sa justesse.
Le spirituel dessin que nous publions en est une preuve nouvelle. C'est une représentation du Colosse de Rhodes, d'après l'idée généralement admise que cette célèbre statue d'Apollon était placée à l'entrée du port de Rhodes, auquel elle servait de phare, et qu'elle était d'une si énorme grandeur que les navires passaient à pleines voiles entre ses jambes.
Et d^abord le Colosse de Rhodes n'a jamais servi de phare, ou du moins aucun auteur ancien ne lui donne cet emploi. Le premier écrivain qui en ait fait un fanal est Urbain Chevreau, assez médiocre compilateur du dix-septième siècle, qui ne dit point, •et pour cause, où il a puisé ce renseignement. En second lieu, l'attitude traditionnelle du colosse rhodien est également une pure imagination des temps modernes.
Celte seconde erreur est.plus ancienne que la première, elle date du seizième siècle, et c'est à Biaise de Vigenère, traducteur de Phiiostrate, bon gentilhomme du Boulonnais, mais écrivain dépourvu de critique, qu'on doit d'avoir transformé le chefd'œuvre de Charès, l'élève deLysippe, en une bizarrerie impossible.
Où Vigenère a-t-il trouvé cela? 11 ne le dit pas ; il conserve, sur ce poinl, dé Chevreau le silence prudent. On a voulu répondre pour lui, et Ton a cherché. Déjà, dans un très-bon mémoire, inséré parmi ceux de l'Académie des inscriptions, le comte de Cayliis avait démontré : 1*" que l'Apollon de Rhodes n'avait pas été construit à la bouche du port ; 2** que les vaisseaux n'avaient jamais passé entre ses jambes écartées. Cette assertion ne suffisant pas, on est allé plus loin ; on est allé à Slrabofl, qui ne souffle mot de ce que dit Vigenère. L'illustre géographe cite un fragment d'une épigramme en vers ïambiques, où se trouvent mentionnés le nom de l'auteur, Charès, de Lindos (ville de l'île de Rhodes) ainsi que les dimensions de son œuvre, 70 coudées. Strabon
Fi^. 6. — Colosse de Bhodes selon une Tausse tradition.
ajoute que le colosse gît à terre, renversé par un tremblement de terre et brisé aux genoux. « Les Rhodiens, dit-il, ne l'ont pas relevé, empêchés qu'ils en ont été par un oracle. » Et c'est là tout.
On s'est alors adressé à Pline, qui, après avoir confirmé ce qu'avait dit Strabon, fixe la date de la chute de la statue (56 ans après son érection). « Quoique renversée, c'est encore une merveille, ditil. Peu d'hommes peuvent embrasser son pouce; ses doigts sont plus grands que la plupart des statues. Ses membres disjoints paraissent de vastes cavernes ; on voit dedans les pierres énormes au moyen desquelles on Tavait pondérée. On dit qu'elle coûta 300 talents, somme que les Rhodiens avaient retirée des équipages de guerre abandonnés devant leur ville par Démétrius, lorsqu!il*en leva le siège, fatigué de sa longueur. »
Philon, de Byzance, mécanicien de la fin du troisième siècle avant Jésus-Christ, auquel on attribue un petit traité des sept merveilles du monde, dans lequel se trouve une description encore plus étendue du colosse de Rhodes, ne fait pas non plus allusion à l'écartement des jambes ni au phare. Un au trç historien des sept merveilles du monde, Lu'cius Ampellius, garde le même silence. Mais comme cel auteur aimait à inventer tout aussi bien que Chevreau et Vigenère, il dit : « A Rhodes est la statue colossale du Soleil, placée sur utie colonne de marbre, avec quadrige. » .
Revenons à ^histoire véridique du monument.
Il résulte clairemeiit de ce que dit Pline que le
colosse avait été terminé vers l'an 285 avant notre ère. Quinze ans paraissent avoir été employés pour édifier sa masse, qu'on ne peut pas supposer moindre de 34 mètres. Les Rhodiens avaient reçu, des rois et des peuples de la Grèce, de grands secours en argent pour les aider à relever leurs ruines, et particulièrement la statue ; mais, comme on l'a dit plus haut, ils en furent empêchés par un oracle, ou, ce qui est plus probable, ils employèrent ces sommes à des usages d'une nécessité plus urgente. Le colosse demeura près de neuf cents ans sur le sol, et nous pourrions peut-être encore l'admirer, sans les Arabes, qui le détruisirent, en 672. Mauvîah, l'un des lieutenants d'Othman , quatrième calife de Tlslam, s'élant emparé de l'île de Rhodes, le fit dépecer et en vendit les morcesfux à un juif qui en chargea un millier de chameaux, s'il faut en croire les chroniqueurs byzantins.
Il nous reste à parler.de l'auteur de cette célèbre statue. Selon Pline, elle serait sortie des mains de Charès, de Lindos, élève de Lysippe, dont la vie est inconnue. Slrabon et l'auteur anonyme des vers ïambiques qu'il cite le nomment également Charès. On trouve, il est vrai, dans un écrit du philosophe pyrrhonien Sextus Empiricus, une anecdote qui attribue l'achèvement du colosse à Lâchés, autre Lydien. D'après Sextus, Charès, s'apercevant qu'il s'était trompé de moitié sur la somme qu'il en coûterait pour l'achever, se serait tué dans un accès de désespoir, et en lui succédant Lâchés aurait été assez heureux pour mener l'œuvre à sa perfection.
Toutefois, les autorités de Pline et de Strabonnous paraissent devoir être préférées : ce chef-d'œuvre fut vraisemblablement l'œuvre de Charès, de Lindos, tout seul, et à cet illustre élève de Lysippe doit revenir la gloire, comme le dit fort élégamment Philon de Byzance, « d'avoir fait un dieu semblable à un dieu et donné un second soleil au mondée »
* Le Magasin pittoresque a publié une étude excellente de M. Anatole Chabouilles sur ce monument.