DISTRIBUTION GÉOGRAPHIQUE DES PHARES
Lorsqu'on suit les côtes de France, il est difficile de ne point remarquer les variétés qu'offrent la situation des phares, le rayonnement particu*lier à chacun d'eux, etc. C'est que chaque phare a sa langue ; c'est que chacun parle à sa façon au navigateur qui le consulte d'un regard inquiet. Celui-ci annonce un port, et celui-là un écueil. Tel s'aperçoit à 27 milles et tel autre n'est perceptible qu'à 5 milles*. Tel est fixe, et rayonne sans cesse, comme une brillante étoile; tel, plus mystérieux, émerge subitement de la nuit, projette au loin son éclat bienfaisant et s'éleint tout à coup pour reparaître quelques moments plus tard, radieu^^, sur l'horizon. Tous enfin n'ont pas la même couleur. Quelquesuns sont rouges, les autres blancs, bleus ou verts.
* Mille marin de 60 au degré ; 1,852 mètres en chiffres ronds.
Cette diversité dans la portée des feux et dans leur aspect a des motifs qu'il n'est pas inutile de faire connaître.
Le système d'éclairage généralement adopté consiste à entourer la côte de trois cercles de lumière : le premier composé de phares à grande portée, indique le continent. C'est avec raison qu*on a jugé qu'il importait avant tout de signaler au navigateur arrivant du large l'approche de la terre, puisque c'est près de la terre que la navigation est exposée aux plus grands dangers. Le littoral présente de distance en distance des caps qui avancent plus ou moins, ou bien des îles, des récifs, des écueils qui doivent être évités. C'est sur ces promontoires ou ces roches que sont établis les phares de premier ordre ; et on les a espacés de telle sorte qu'il soit impossible, à moins d'une brume intense, d'arriver près de terre sans avoir au moins l'un d'eux en vue. '
Lorsqu'il a franchi cette première ligne de lumière, le navigateur rencontre un second cercle de feux, composé de phares de second et de troisième ordre, qui indiquent les caps secondaires, les écueils, les bancs de sable dont il est prudent de se tenir éloigné. Lorsque l'embouchure d'un fleuve ou rentrée d un port n'est accessible, ce qui est fréquent, que par des passes assez étroites, dont un pilote même ne saurait reconnaître la directiort pendant la nuit, d'autres feux de môme ordre sont placés dans l'alignement du chenal et montrent quelle route il faijt tenir * C'est ainsi que l'entrée de
la Gironde se trouve signalée par onze feux de premier, de second et de troisième ordre.
Enfin quand le navire est arrivé près du port qui est le but de son voyage, il aperçoit sur les jetées de simples fanaux, des feux de quatrième ordre d'une bien moindre puissance, qui le guident encore jusqu'à ce qu'il ait pénétré dans le chenal.
Les points à éclairer une fois déterminés, la tâche la plus délicate à remplir était de distinguer entre eux ces points lumineux. Les précieuses acquisitions de Fresnel et des ingénieurs qui ont suivi ses traces en ont fourni les moyens.
Dans le principe, il y eut quelque embarras.
Ainsi, le programme arrêté par la Commission des phares en 1825 n'admettait que trois caractères pour les phares de premier ordre : le feu fixe, le feu à éclipse, de minute en minute, et le feu à éclipse, de demi-minute en demi-minute. Mais on s'aperçut bientôt que les marins du commerce ne tenaient pas un compte suffisant des différences observées entre les intervalles des éclipses ; de plus, le nombre des phares ayant dû se multiplier au delà des prévisions de 1825, il fallut, bon gré mal gré, admettre une plus grande quantité de caractères distinctifs.
Ces caractères sont au nombre de sept aujourd'hui^ qui sont : les fenxjixeSy à éclats, fixes variés par des éclats, tournants, intermittents^ alternatifs et scintU^ lants. Le feu d éclats est celui dont la lumière montre alternativement 5 éclats et 5 éclipses ou plus dans l'intervalle d une minute. Dans le feu fixe à éclats^
à la lumière fixe succède un éclat blanc ou rouge, précédé ou suivi de courtes éclipses, et à des intervalles qui varient de une, deux, trois ou quatre rainules. La lumière du feu tournant augmente graduellement jusqu'à ce qu'elle jette sa plus vive clarté, et décroît ensuite de la même façon jusqu*à s'éclipser à des intervalles égaux de demi-minute en demi-minute, ou d'une, deux, trois minutes, et souvent trois fois dans la même minute. On nomme intermittent le feu dont la lumière paraît tout à coup, reste visible pendant un moment, pour s'éclipser ensuite pendant un court intervalle. La lumière du feu alternatif paraît alternativement rouge et blanche, sans éclipse intermédiaire. Le feu scintillant est d'invention toute récente. Il est produit par un appareil dont les éclipses ne sont espacées que d'une seconde et demie et donnent le scintillement qui lui a valu son nom. Cette invention, qui est française, n'a encore reçu qu'une application.
En résumé, il résulte des dispositions que nous venons de faire connaître, qu'elles permettent au navigateur de déterminer le point sur lequel il se trouve. Et pourtant, nous l'avons dit, le nombre des phares n'est pas immense ; il n'est pas nécessaire non plus qu'il le soit. Une côte n'est pas comme une rue, qui nous semble d'autant mieux éclairée qu'elle possède plus de becs de gaz. Si un littoral était trop illuminé, le navigateur ne découvrirait jamais qu'une même et confuse ligne de feu. En limitant, au contraire, le nombre de ces guides
lumineux et en en variant habilement les apparences, la distinction est rendue plus sûre et plus facile, et 1 un des mérites de la Commission est d'avoir fait dominer ce principe qui est aujourd'hui celui de toutes les grandes puissances maritimes.
Nous avons vu, en remontant à l'origine de l'éclairage des côtes, que, si les anciens surent élever de hautes tours, de magnifiques monuments, la façon dont ils les illuminèrent fut très-naïve. Le moyen âge ne fut guère plus ingénieux, et ce n'est qu'à une époque voisine de nous qu'on vit pour ia première fois le bois et la houille remplacés par des chandelles, et ce foyer à ciel ouvert protégé par des vitres. Plus tard, à la fin du dix-huitième siècle, nous trouvons substituées à ces insuffisants producteurs de lumière des lampes dont l'éclat était renvoyé au loin par des réflecteurs de métal poli. Plu^ sieurs des phares de cette époque possédaient de ces appareils, entre autres ceux des caps de TAilly et de la Hève, des lies de Ré et d'Oléron. En 1782^ on
avait établi ce genre d'éclairage à Cordouan ; mais, quoique ce phare ne comptât pas moins de quatrevingts lampes, accompagnées chacune d'un réflecteur, il répandait une lueur si faible, que les navigateurs demandèrent instamment qu'on en revînt au système barbare du moyen âge.
L'appareil dont on se plaignait était, il est vrai, assez défectueux; ces lampes, peu différentes des lampes que laissèrent s'éteindre les sept vierges folles de l'Évangile, étaient à mèches plates,, et si elles ne produisaient que fort peu de lumière, en revanche elles donnaient énormément de fumée. Il était donc logique qu'on s'occupât d'abord de la lampe. Ce fut Argant qui se chargea de ce soin. Vers 1784 ce physicien inventa le bec à double courant d'air, lequel se compose, ainsi que chacun peut le voir par la première lampe venue, d'une mèche, en forme de cylindre creux, renfermée dans une cheminée de verre. La chaleur due à la combustion de rhuile produit un tirage énergique qui fait circuler l'air en abondance à l'intérieur et à l'extérieur; et l'air, pour la lampe, comme pour Thomme, l'animal et la plante, c'est la vie* Plus tard, vinrent les perfectionnements. On rétrécit la cheminée en verre à une petite distance au-dessus du bec^ afin de projeter plus directement le courant d'air sur la flamme et activer la combustion. A son tour Carcel imagina d'amener l'huile sur la mèche en quantité surabondante^ afin d'éviter réchauffement du bec et de rendre la flamme plus régulière; il réussit ainsi à faire marcher les lampes pendant un plus
long espace de temps sans qu'elles aient besoin d'être mouchées.
Restaient les réflecleurs. Courbés en forme de segment sphérique, ceux-ci ne recevaient qu'une faible partie des rayons lumineux et les renvoyaient rarement dans la direction convenable. L'ingénieur en chef de la province de Bordeaux, Teulère, qui devait s'illustrer plus tard par l'exhaussement de Cordouan, fut chargé d'examiner lampes et réflecteurs, et d'étudier les moyens de remédier au mal. Ses études furent l'objet d'un mémoire remarquable, publié en 1783. Pour conduire dans une direction unique les rayons qui se perdaient de tous côtés, il proposait des miroirs ou réflecteurs d'un poli parfait et d'une forme meilleure. En faisant tourner ces miroirs autour d'une lampe, c'est-à-dire en projetant successivement vers tous les points de l'horizon la lueur formée de tous les rayons ainsi rassemblés en un seul faisceau, il imagina du même coup Véclipse.
Ce ne fut. pas à Cordouan toutefois que le système fut appliqué, ainsi que paraît le croire Arago, mais à Dieppe, où le célèbre Borda, ayant pris connaissance du mémoire de Teulère, fit exécuter, en d784, un petit appareil tournant, composé de cinq réflecteurs paraboliques*. L'appareil de Cordouan, également
' Pour être plus eiact que ne l'ont été la plupart des auteurs qui ont écrit sur les phares, et particulièrement Arago, il faut ajouter qu*un petit appareil tournant, à trois réverbères (probablement à coquilles sphériques) avait été installé à l'entrée du port de Marstrand (Suède) antérieurement à 1783. L'ingénieur français n'en a pas moins inventé de son côté, et a eu le mérite d'imaginer un système
établi par Borda, ne fut placé sur la tour qu'après la restauration de Teulère, c est-à-dire en 1790.
Ce mode d'éclairage, qui constituait un immense progrès eut un grand retentissement. La plupart des puissances maritimes l'adoptèrent avec empressement,^ et, jusque dans ces dernières années, il a été exclusivement employé sur le littoral de TAnglelerre. On en fait, moins d'estime en France, ce qui n'est pas dire qu'on y ait renoncé; nous nous servons encore des appareils catoptriques pour l'éclairage des passes étroites, ou pour former l'un des feux de direction d'un chenal; pour renforcer, dans une direction déterminée, un feu dont la portée est suffisante dans le surplus de l'horizon maritime; pour illuminer les fleux flottants; enfin, pour constituer des appareils d'éclairage provisoires.
Tel est l'appareil que représente le dessin cidessous, en plan et en élévation. On voit qu'il se compose de neuf réflecteurs groupés trois à trois. Une petite machine de rotation met le système en mouvement, et Ton obtient des éclipses plus ou moins rapprochées, suivant la vitesse dont elle est animée. La portée de cet appareil est de ' 45 milles environ.
si complet et si rationnel dans toutes ses parties, qu'on n'a rien trouvé depuis à ajouter à sa conception.
M. Léonce Reynaud dit que c'est à tort également qu'on attribue à Afgant l'idée de la lampe à double courant d'air. C'est encore à Teulère que l'invention devrait en partie retourner. Au reste, cet ingénieur, qui a réclamé la priorité à propos des réflecteurs et du système des éclipses, n'a pas insisté en ce qui concerne la lampe. H se borne à dire qu'Argant a eu la même idée que lui et en a tiré grand profit.
Si important que soit ce progrès, on ne saurait cependant le considérer comme capital, lorsqu'on examine les résultats e1 surtout lorsqu'on le com-
Fig. 7. — Appareil caloptriquo.
pare à ceux qu'a fait faire, à l'éclairage des côtes, le système dioptrique.
Si les appareils caloptriques ont Tavantage d'être légers et peu dispendieux, leurs miroirs, qui en sont l'élément indispensable, se ternissent vite et perdent leur poli sous l'influence corrosive de l'air marin ; il en résulte une fâcheuse déperdition* de lumière. Enfin, même quand ces miroirs sont neufs
et en parfait état, ils absordent et éteignent, au lieu de la réfléchir, une forte partie de la lumière incidente. N'y avait-il rien de mieux à trouver? C'est ce que se demanda la Commission des phares, lorsqu'au commencement de ce siècle, elle fut réunie pour aviser aux moyens de donner à nos côtes 'un éclairage plus rationnel que celui dont elles étaient en possession. Et c'est par l'affirmative que Tun de ses membres, Augustin Fresnel, répondit.
Mais avant de parler de l'œuvre, parlons de l'homme.
C'est à Broglie, près Bernay (Eure) que naquit, le 10 mai 1788, Jean Augustin Fresnel. A huit ans le futur savant ignorait la plupart de ses lettres, ce qu'il faut attribuer, dit un de ses biographes, moins à sa complexion délicate qu'à un dégoût prononcé pour l'étude des langues, et en général pour les exercices qui ne s'adressent qu'à la mémoire. En revanche, à neuf ans, il s'était déjà distingué par des recherches expérimentales faites dans le domaine de la physique, qui engagèrent ses parents à le diriger vers l'École polytechnique, d'où il sortit ingénieur des ponts et chaussées.
En 1819, il remportait le prix proposé par l'Académie des sciences sur la question si difficile de la diffraction de la lumière. Ses études s'étaient d'ailleurs portées de bonne heure sur l'étude de l'optique, et pour ce motif, lorsque le gouvernement eut formé la commission des phares, Arago, qui en était le président, songea aussitôt à Fresnel qu'il s'attacha comme secrétaire.
Fresnel connaissait la propriété que possèdent les lentilles convexes de réfracter à peu près parallèlement à leur axe tous les rayons émanés de leur foyer. Comme Buffon et Condorcet, que la solution du problème avait déjà préoccupés, mais dans un but tout théorique, il se demanda si, en établissant les lentilles en échelons, on ne pourrait pas tirer parlide cette disposition, pour corriger l'aberration de la sphéricité, défaut d'autant plus grave que les lentilles sont plus grandes, et par suite, se rendre maître des rayons d'une lampe.
Transportons-nous au haut d'un phare, et laissant de côté les mécanismes qui font mouvoir Tappareil, pénétrons dans la lanterne. Jetons les regards dans l'intérieur de cet immense diamant qu'on nomme un appareil dioptrique. Ce que nous y voyons d'abord, c'est la lampe. Comme le feu qui brille au front de Tédifice est l'âme du phare, la lampe est l'âme de l'appareil. Aussi est-ce d'elle que s'occupa Teulère, lorsqu'il perfectionna le système catoptrique, et est-ce d'elle encore que s'occupèrent Arago et Fresnel, lorsqu'ils eurent à perfectionner à leur tour l'œuvre de Teulère, d'Argant et de Borda . Seulement tous les phares n'ont pas la même lampe. Dans tel phare, c'est la lampe Carcel, où Thuile est aspirée jusqu'à la mèche par un mouvement d'horlogerie, dont on fait usage ; dans cet autre, c'est la lampe modérateur à poids, où une masse pesante, en déroulant un treuil, produit le même office; ailleurs enfin, dans les fanaux de faible portée s'entend, c'est la lampe à niveau con-
stant, où le réservoir à huile est placé sur le côté et à la même hauteur que le bec, qu'on a rendue réglementaire. Approchons-nous cependant et regardons : eh voici une qui diffère quelque peu de la lampe que nous avons décrite. Nous y constatons un perfectionnement dont l'idée revient à un Anglais.
A l'époque où Teulére et Argant faisaient faire à la lampe les progrès dont nous avons parlé, Rupiford, cherchant à améliorer encore la découverte, se demanda si en adaptant à cette lampe des becs à plusieurs mèches concentriques, on n'en amplifierait pas le pouvoir éclairant. L'essai fut lente, mais ne réussit point : on éprouva beaucoup de difficultés à régler la flamme de ces mèches multiples et à empêcher leur carbonisation sous l'action de la chaleur intense que leur réunion développait. C'est par l'étude de cette question que Fresnel et Arago préludèrent à leurs belles expériences sur l'éclairage des phares. Après des tentatives réitérées, ces deux savants arrêtèrent le type de la lampe devant laquelle nous venons de nous arrêter, instrument Temarquable non-seulement par la blancheur et l'intensité de sa lumière, mais aussi par la longue durée de sa marche ; car elle peut fonctionner plus de douze heures sans qu'il soit nécessaire d'y toucher. Et l'on comprend si ce dernier avantage est important lorsqu'il s'agit de feux devant rester allumés pendant toute la durée des plus longues nuits d'hiver.
Aujourd'hui les phares de troisième ordre sont
08 LES l'IIARES.
éclairés par des lampes h deux mèches concentriques, ce qui constitue en quelque sorte deux lampes en une seule. Il y a trois mèches dans les lampes des phares de second ordre, et quatre mèches dans ceux du premier ordre. Dan^ ces derniers on arrive à produire avec un seul appareil d'éclairage, l'éclat de vingt-trois lampes Carcel. Le foyer lumineux, doué d'une si grande puissance, ne présente cependant qu'une flamme de largeur médiocre, et la lumière en est aussi blanche que brillante.
Ajoutons à ces détails que le combustible préféré en France est l'huile de colza (brassica campestris) qui se cultive sur plusieurs parties de notre territoire, notamment dans le département du Nord et en Normandie. Cependant la plupart de nos feux de quatrième ordre emploient l'huile de pétrole ou l'huile de schiste, et la lumière électrique tend à s'installer dans ceux de nos phares de premier ordre situés sur le continent. Les autres modes- de production de lumière ont été repoussés après examen approfondi.
La lumière électrique n'est encore en usage que dans les phares delà Hève. Le mécanisme qui produit les courants se compose de deux machines à vapeur, chacune de la force de cinq chevaux de 75 kilogrammètres, et de quatre machines électro-magnéliques à six disques, composés chacun de seize bobines. Il est installé dans un bâtiment spécial, à égale distance des deux tours. Dans l'état ordinaire de la transparence atmosphérique, une seule machiné à vapeur est en feu et met en mouvement une ma-
chine magnéto-électrique par phare. En temps de brume, les deux machines à vapeur sont en tictivité, et chaque phare reçoit les courants des deux machines magnélo-électriques, qui sont alors associées.
Fig. 8. — Appareil électrique à feu fixe.
L'un et l'autre phares sont munis de deux appareils lenticulaires superposés dans la même lanterne. Les régulateurs delà marche des charbons ont étéirtventés par M. Serrin, dont le but a été d'augmenter leur sensibilité et par suite la régularité de la lumière, laquelle ne laisse aujourd'hui que bien
peu à désirer. On évalue à 200 becs de Carcel l'intensité moyenne de la lumière produite par une machine à six disques. L'intensité du faisceau émané de l'appareil lenticulaire illuminé de la sorte s'élève à 5,000 becs.
La lumière électrique n'est encore appliquée qu'à des phares à feu fixe, car il faut des dispositions spéciales dans les appareils lenticulaires pour pouvoir l'employer avec les mômes avantages ' à la production des feux à éclipses. Des études ont été faites dans ce sens et ont donné une bonne solution du problème. « En ce moment, écrivait récemment M. Léonce Reynaud au ministre des travaux publics, on construit des appareils dont les uns reproduisent les divers caractères des feux actuels, dont les autres donneront des caractères nouveaux permettant de prévenir les confusions mieux encore qu'on ne le fait actuellement, et qui tous présenteront des éclats d'une intensilé de beaucoup supérieure à ce qu'on a vu jusqu'à ce jour. »
Malheureusement dans l'état actuel de ses conditions mécaniques, l'éclairage électrique ne semble pas susceptible de prendre une très-grande extension sur noire littoral. Il n'est pas applicable économiquement aux feux qui ne réclament pas beaucoup d'intensité, et ce sont les plus multipliés, et, d'un autre côté, le développement de constructions qu'il exige, les chances d'accident qu'il présente, la quantité de charbon qu'il consomme sont des obstacles à son emploi dans les phares isolés en mer, dont les communications ne sont pas assurées et où il y a
grand intérêt à réduire, autant que possible, l'étendue de Tédifice ainsi que la masse des transports. Quoi qu'il en soit, la lumière électrique paraît appelée à rendre de grands services à la navigation sur tous les points qu'elle signalera, et de même que les deux inventions capitales que présente l'histoire, en réalité toute moderne, de l'éclairage maritime, celle des réflecteurs paraboliques d'abord, puis celle des appareils lenticulaires, elle constitue un progrès marqué sous le triple rapport de l'intensité des feux, de la diversité des caractères et du prix de revient de l'unité lumineuse.
Retournons maintenant à l'invention de Fresnel. Celle-ci est basée sur les lois de la réfraction de la lumière, lois bien connues de tous nos lecteurs*. Us savent que les rayons qui tombent sur une lenlille ne vont converger en un même point que si l'on écarte les rayons périphériques. Ils savent aussi que la quantité de lumière envoyée en un point croît avec l'ouverture de la lentille qui est l'angle sous lequel elle est vue du foyer principal. Si donc on réduit la partie utile, on diminue l'éclairement. On sait encore qu'une lumière arrive avec une intensité donnée en des points d'autant plus éloignés que son iptensité à l'unité de distance est plus grande, et que les rayons réfractés sont moins dispersés dans l'espace. Ce sont ces inconvénients que Fresnel a voulu éviter. Les lentilles ordinaires ne pouvant pas avoir plus de
* On peut lire sur ce sujet le chapitre consacré aux Untilles par M. F. Mariondans ses Merveilles de l'optique.
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10 à H degrés sans qu'il s'en suive une aberration longitudinale assez considérable, il construisit des lentilles à échelons qui supportent une ouverture de 40 degrés et reçoivent par suite environ neuf fois plus de lumière. Leur épaisseur étant aussi moins grande que celle des lentilles ordinaires, il y a moins de perte par absorption. Elles se composent d'une partie centrale qui est un segment de sphère à une base ; autour sont plusieurs anneaux eni^adrés dans un châssis métallique, en général carré.
La figure suivante, qui représente un fragment du profil d?un appareil dioptrique donne une idée
Kiy. 9.— Appareil dioptrique.
îiuffisanlc de la façon dont les rayons partis du foyer d'une lampe se comportent lorsqu'ils ont à
LA SCIENCE DES PilAllES. 73
traverser la lénlille, ses. échelons et les anneaux placés au-dessus et au-dessous de celte lentille, et qui achèvent, ainsi que nous le disons plus loin, l'œuvre de celle-ci.
Lorsque le tambour est circulaire au lieu d'être polygonal, les lentilles sont cylindriques et non annulaires; les rayons luraineuic sont uniformément distribués dans le plan horizontal, et ils se comportent, dans une section méridienne, delà même manière que ceux des lentilles annulaires.
Cependant il n'y a pas seulement des lentilles dans un appareil diriptrique .par cette raison que la lampe n'éclaire pas seulement le tambour. Les rayons passant au-dessous de ce tambour éclaire raient inutilement le pied du phare, et ceux qu . s'élèvent au-dessus se répandraient dans les parties supérieures de l'atmosphère, et seraient, par conséquent, tous perdus pour l'éclairage maritime, SI Fresnel n'eût pas songé à les recueillir, lés rassembler et les envoyer où les lentilles envoyaient déjà les autres. Ce moyen, il est tout dans ces anneaux de verre cylindriques qui, au-dessus et au-dessous des lentilles, coiffent le tambour pour ainsi dire,^ou lui servent de pied, en s'élargissant à mesure qu'ils se rapprochent du centre de l'appareil.
La figure ci-dessous montre quelle est la marche d'un rayon lumineux dans Tun de ces anneaux dits anneau\ catadioptriques. Parti du foyer Fau sommet de Tapgle formé par GJ, il se réfracte en A, suit la direction AB, éprpuve une réflexion totale sur la
LES PHAHES
surface MN, prend la direction BC, eniin sort de l'anneau suivant la ligne horizontale CH.
Fig. 10.
Fresnel n'arriva pas h la solution du crémier coup, par suite du manque absolu d'ouvriers où se trouva tout d'abord l'industrie qu'il venait de créer. Mais peu à peu eeux-ci se formèrent ; il eut d'ailleurs le bonheur de trouver daps un opticien de grand m6rite, Soleil, l'aide dont il avait besoin pour entreprendre sur une large échelle la construction des nouveaux engins. Plus tard la fabrication des phares étant devenue l'objet d'un commerce considérable, il se fonda plusieurs fabriques qui prospérèrent d'autant mieux que les étrangers renoncèrent de bonne heure à lutter avec elles, et leur laissèrent approvisionner d'appareils lenticulaires toutes les nations maritimes.
Le verre aujourd'hui employé. est celui de Saint-
Gobain. Incolore, dur, homogène, ce verre n'absorbe qu'une très-faible partie des rayons qui le traversent, prend un fort beau poli, résiste parfaitement aux actions de Tatmosphère, et ne contient qu'un très-petit nombre de bulles ou de stries. On le coule d'abord dans des moules en fonte, dont les dimensions remportent sur celles que doivent avoir les pièces mises en œuvre ; puis les verres bruts sont placés sur des tours, mis en mouvement par une machine à vapeur, où ils sont rodés de manière à prendre exactement les formes prescrites et un poli parfait. Cette opération, rue l'on exécute admirablement à Paris dans les trois fabriques de MM. Henri Lepaute, L. Saulter, Barbier el Fenestre, est longue, minutieuse et exige d'habiles ouvriers. Les diverses parties qui entrent dans la composition d'une même lentille sont exécutées séparément, puis sont scellées par leur tranche au moyen d'un mastic, et sont assemblées dans des cadres en bronze. On vérifie ensuite l'exactitude du travail par la méthode des^ foyers conjugués.
Une fois maître de tous les rayons amplifiés de la lampe, il restait à diversifier l'apparence du feu qu'ils constituent; car, ainsi que nous l'avons dit, il ne suffit pas d'éclairer une côte, il faut encore que les phares qui la signalent se distinguent de telle sorte que le navigateur ne soit pas exposé à les confondre. De là, cette division des feux en feux fixes, à éclipses, etc. Voici comment on les obtient. Veut-on un feu fixe, on donne à l'appareil la forme d'un tambour annulaire engendré par la
révolution du proûl passant par le centre d'une lentille circulaire simple, autour d une droite verticale élevée sur l'axe principal de ce profil. Si c'est un feu à éclipses que l'on désire, on le produit parla rotation d'un tambour octogonal formé de huit grandes lentilles simples à échelons, accolées les
Fig. Hi — Appareil de premier ordre à feu fixe.
Fig. 12. — Appareil de premier
ordre à
éclipses de minute en minute.
unes aux autres. Les faisceaux lumineux qui partent de chacune de ces lentilles parcourent successivement tous les points de l'horizon, qu'ils éclairent Tun après l'autre. Les éclipses ont lieu dans Fin-
tervalle du passage de deux faisceaux lumineux successifs au même point. C'est la vitesse de rotation du tambour qui détermine le temps qui sépare les différentes visions ; ainsi, par exemple, quand il
Fig. 13.— Appareil de premier
ordre à éclipses de 20 secondes en iO
secondes, dans lequel les éclats
blancs alternent
avec des éclats rouges.
Fig. 14.— Appareil de troisième
ordre à feu fixe blanc, varié à des
intervalles de 20 secondes par
des éclats alternativement ronges et verts.
fait une révolution en huit minutes, on aperçoit une vision par minute, etc. Quant aux feux variés
par des éclats, on les obtient avec un tambour annulaire, pareil à ceux des feux fixes, et autour duquel tourne une lentille simple à échelons, qui réunit en un faisceau parallèle la lumière déjà réunie en nappe par le tambour à feu fixe, et produit à chaque révohition un éclat passager plus vif que celui de ce dernier.
Quand, pour diversifier certains feux, on les colore, si le feu est fixe on se contente d'entourer la flamme d'une cheminée verte ou rouge. Dans les appareils à éclipses, des feuilles planes de verre coloré se placent, d'un côté ou de l'autre, contre les lentilles qui doivent produire les éclats de couleur.
Aujourd'hui les appareils de Fresnel brillent sur toutes les côtes du monde civilisé ; et devant la grandeur de ce résultat on ne trouve que juste ce qu'a dit Arago en se félicitant d'avoir attaché Fresnel à la Commission des phares : « Je dois regarder comme un des bonheurs de ma vie d'avoir soupçonné qu'un ingénieur, alors presque inconnu, serait un des hommes dont les découvertes illustreraient le plus notre patrie. »
Quelques jours avant sa mort, qui survint en 1827, à la suite des excès de travaux auxquels il s'était livré, Fresnel reçut la visite du célèbre savant, qui lui apportait la médaille de Rumford, que la Royal Society of London venait de lui décerner. « Je vous remercie d'avoir accepté cette mission, lui dit tristement Fresnel, elle a dû vous coûter ; car la plus belle couronne est peu de chose, quand il faut la
déposer sur la tombe d'un ami. » Arago n'a point failli à cette amitié. Plus tard, un physicien écossais, Brewster, s'étant attribué l'invention de Fresnel, l'illustre directeur de l'Observatoire le confondit avec toute la chaleur qu'il savait mettre au service de ses convictions, et replaça d'une main ferme notre compatriote sur son piédestal un moment ébranlé. Les Anglais de bonne foi reconnaissent d*ailleurs que dans cette question des phares ils nous ont toujours suivis.
Il serait injuste cependant de méconnaître la part qui leur revient dans les progrès qu'a faits la science dans ces dernières années. M. Thomas Stevenson (nom cher à l'histoire des phares), a exposé en 1861 un appareil qui a déjà pris rang, en Angleterre, parmi les perfectionnements du système Fresnel : l'appareil holophotal.
Tel est le niveau atteint par la science de Téclairage des phares à l'heure où nous écrivons. Ce n'est pas sans dessein que nous nous y sommes arrêté aussi longuement. Nous oublions trop, nous autres qui n'avons qu'à puiser dans les trésors amassés par nos pères, combien il a fallu d'efforts pour obtenir le résultat dont nous jouissons. Il n'est que juste de rappeler les luttes patientes, obscures, et cependant hardies, qui ont dévoré tant d'intelligences, et de donner en passant un. encouragement à ceux qui nous conservent avec soin et auginentent chaque jour l'inaliénable domaine dont notre époque a hérité.