CE QU'IL Y A PANS UN PHARE
Après nous être occupé de rélément du phare, qu'on pourrait presque appeler intellectuel, disons un mot du corps. On verra aux monographies que nous avons consacrées aux phares les plus célèbres, que jusqu'à ce siècle, c'est un peu la fantaisie qui présida à leur construction. Aujourd'hui Tart de les bâtir est moins soumis au caprice : soit que le monument s'élève sur la terre ferme ou sur un roc isolé en mer, sa construction est dirigée par des règles que l'ingénieur n'a plus 5 modifier. Ce que repoussent surtout ces règles, c'est cette richesse d'ornementation qui jadis faisait des phares de véritables œuvres artistiques. Quelques critiques l'ont remarqué. Les phares, leur répondrons-nous avec M. L. Reynaud, ne sont pas des œuvres de luxe ; ce sont des édifices d'utilité publique, et il convient d'autant mieux de leur
conserver ce caractère, avec toute la simplicité qu'il comporte, que la plupart d'entre eux sont établis loin de tout centre de population. Sur 44 phares de premier ordre allumés ou en cours d'exécution, sur les côtes de France, la Corse comprise, il n'y en a que deux qui soient placés dans les villes, ceux de Dunkerque et de Calais.
. Ce qu'on doit exiger surtout des phares, c'est une forme rationnelle, une distribution judicieuse, une grande stabilité, une exécution parfaite. Les principales choses à considérer dans un phare sont : la tour et son escalier, la chambre et son appareil, les magasins, les logements des gardiens et les pièces à réserver pour les ingénieurs chargés de la surveillance du monument.
La hauteur des phares varie suivant le lieu où ils sont placés; mais en général il doivent être trèsélevés, afin que les navigateurs en aperçoivent de loin la lueur hospitalière. Quelquefois on les dresse au sommet d'une montagne, comme le phare du cap Béarn, près de Port-Vendres, ou en haut d'une falaise, comme ceux de l'Ailly, de Fécamp et de la Hève, sur les côtes de Normandie. Il suffit que la tour soit assez haute pour que la lanterne qui la «urmonte ne soit ni cachée par des arbres ou des constructions, ni endommagée par la malveillance ou simplement le choc des petites pierres que soulèvent les ouragans. Souvent aussi les besoins de la navigation exigent que le phare soit édifié sur le bord de la mer ou même au large sur des rochers à fleur d'eau. Cependant le foyer
lumineux d'un appareil de premier ordre ne doit pas être à moins de 40 ou 45 mètres au-dessus du niveau de la haute mer, car cette élévation ne lui donne encore qu'une portée d'environ 30 kilomètres. Le phare le plus élevé de nos côtes est celui de Cordouan, qui a 63 mètres de haut, presque autant que les tours de Notre-Dame de Paris; viennent ensuite celui de Dunkerque, 57 mètres; celui dé. Calais, 51 mètres; celui des Baleines, à Textrémilé occidentale de l'île de Ré, 50 mètres.
Les tours des phares sont presque toujours cylindriques à l'intérieur, et, sauf dans quelques feux de port, leur diamètre est au moins égal à celui de la lanterne. Il n'est jamais inférieur à 5"\50 pour le premier ordre; 3 mètres pour le deuxième ; à 2"',50 pour le troisième ; à 1"',40 pour le quatrième. Ce diamètre s'étend à 5™,70 dans le phare de Calais, et il est plus fort encore lorsque les logements des gardiens sont établis dans l'intérieur de la tour. Dans le phare du cap de la Hague, le diamètre intérieur a été porté à 4 mètres, et à 4"',20 dans le phare des Héaux de Bréhat, qui sont tous deux de premier ordre.
Ici, c'est-à-dire à Tintérieur, la même prévoyance, le même soin dans les détails a guidé Tingénieur. Pénétrons dans celui des Héaux à l'aidede cette échelle formée de barreaux de cuivre enchâssés dans la pierre. Et d'abord donnons un coup d'œil à ces lourdes portes de bronze qui ferment hermétiquement rentrée, et avançons sous ces voûtes qu'on dirait tailléesà vif dans le roc. Nous sommes au premier étage.
Autour de nous sont les magasins de bois, de cordages, et la menuiserie. Au-dessus nous trouvons les caisses de zinc renfermant la provision d'huile qui doit alimenter le fanal, et Teau destinée à la boisson des gardiens. Au troisième étage sont placés la coisine, et le garde-manger, de plain-pied avec la [.rcmière galerie. Passons rapidement devant les trois chambres destinées aux gardiens; elles sont simples et propres sans rien offrir de remarquable. Mais nous voici au septième étage, et nous allons nous reposer un instant dans ce petit salon octogone lambrissé, parqueté, ciré. C'est la chambre destinée aux ingénieurs qui viennent inspecter le phare. Ici, au milieu de l'Océan, à lOO.pieds audessus des vagues, vous trouvez réunis le confortable et presque l'élégance d'un appartement parisien ; voici des cadres à l'anglaise pour passer la nuit; voici des meubles d'acajou, une cheminée de bronze et de marbre. Vous reconnaissez dans les moindres dispositions l'intelligente économie qui préside à l'emménagement des navires, et fait doubler l'espace disponible en mettant à profit le moindre recoin.
Reprenons maintenant la spirale de pierre qui nous a conduits jusqu'ici ; nous allons entrer dans la partie de l'édifice plus particulièrement destinée au service spécial de la tour. Le huitième étage renferme des vases à huile, des verres, des lampes de rechange, puis quelques beaux instruments destinés aux observations météorologiques, un thermomètre, un baromètre, un chronomètre. Ici
8i LES PHARES.
se termine Tescalier que nous venons de gravir, et sa cage est fermée par une voûte plate que supporte
Fig. 15. — Coupe d'un phare de premier ordre.
un mince pilier . Pour nous élever plus haut, il faut
monter cette échelle de fonte, et nous arrivons dans la chambre de quart où chaque nuit veille un des gardiens. Vous jetez autour de vous des regards de surprise, vous ne comprenez rien à ces revêtements, à ces incrustations de marbre de diverses couleurs qui couvrent la voûte, les murs, le parquet lui-même. Ce luxe, qui vous semble si fort hors de sa place, n'est pourtant que de la nécessité. L'appareil d'éclairage pénètre dans la chambre où nous sommes par une ouverture circulaire du plafond. Dès lors une propreté minutieuse devenait nécessaire et ne pouvait s'obtenir qu'à l'aide de ces surfaces parfaitement polies. Fraûchissons enfin cette dixième et dernière série de marches. Nous voici sous la coupole, et vous avez sous les yeux un de ces magnifiques présents que la science fait de temps en temps aux hommes comme pour répondre à cette question décourageante qu'on lui adresse si souvent dans le monde : A quoi bon?
• Ce que nous avons dit dans le chapitre précédent nous dispense de décrire cet appareil. Nous fixerons seulement notre attention sur la lanterne en glaces qui le renferme. Ces glaces, recouvertes d'un dôme en cuivre surmonté d'un paratonnerre, sont trèsépaisses. Elles ont environ 0"*,008. On raconte que malgré la résistance qu'elles sont en mesure d'offrir, elles sont souvent brisées par des oiseaux, tels que canards, bernaches, etc., qu'attirel'éclat de la lumière. Ainsi, ^n une seule nuit les neuf glaces du phare du cap Ferret furent mises en morceaux. Au phare de Bréhat, une oie sauvage, après avoir traversé la
vitce, passa entre deux cours de miroirs, et vint tomber sur la lampe. Mille de ces oiseaux furent pris unefois par l'équipage d'un feu flottant anglais, qui en fit un gigantesque pâté. Il a fallu défendre par des grillages les feux que leur position expose le plus aux visites de ce genre.
Par bonheur tous les oiseaux de mer ne sont pas aussi dangereux ; il en est même qui rendent aux marins des services semblables à ceux que rendirent autrefois les oies, du Capitole aux Romains. Dans le phare de South-Stock, près de Holyhead,* construit au milieu d'une île, on se sert d'oiseaux de mer apprivoisés, comme de signgux. Les mouettes se perchent sur les murs du light-house et poussent des cris qui avertissent les marins. Cephare possède une cloche et un canon ; mais le signal naturel a été jugé si supérieur, qu'on a éloigné le canon à quelque distance du roc, de peur que le bruit n'effrayât les oiseaux. Dans Tile, les jeunes mouettes courent à terre parmi les lapins blancs, avec lesquels elles vivent en parfaite intelligence. Lapins et oiseaux servent de société aux gardiens, compagnie meilleure que celle du vent et des flots, qui, sans cesse luttent contre leurs frêles et cependant durables abris.
EDDYSTONE
Le premier feu qui ait brillé d'une façon régulière sur les rives anglaises paraît être celui deLowestoft, bâti en 1609. On cite parmi ses successeurs immédiats ceux de Hurstbarton-Point, élevé en 1665, et des îles Scilly, construit en 1680. Les phares de Dungeness et d'Orfordness sont également de la même époque. Mais de tous ceux qui s'élevèrent dans le même temps le plus célèbre est celui d'Eddystone.
Avant la haute tour rayée de larges zones rouges et blanches qui se dresse aujourd'hui sur le roc d'Eddj3lone et dont la lanterne envoie ses rayons jusqu'à 15 milles, on en a compté dix successivement sur ce même écueil, et qui eurent pour parrains deux hommes restés célèbres, Henri Wistanley et John Rudyard.
Le premier fut peut-être le plus grand excentrique
de son temps et de son pays, où pourtant la bizarrie n'est point rare. Avant de songer à élever un phare à Eddystone,Wistanley s'était distingué par un talent de mystificateur scientifique qui faisait de sa résidence du comté d'Essex un séjour de merveilles et de surprises. On glissait son pied dans une pantoufle en se déshabillant, et un spectre se dressait devant vous. Un fauteuil ouvrait ses bras, mais malheur à vous si vous aviez la mauvaise idée d'en user, ces bras vous retenaient jusqu'à ce qu'on fût venu vous délivrer en poussant un ressort caché. On cherchait l'ombrage d'un berceau, et Ton se trouvait dans une nacelle au milieu d'un étang, etc.
C'était en 1696, époque ou bien des gens croyaient encore qu'une vieille femme pouvait faire naître une tempête avec quelques mots de grimoire. En érigeant son phare, Wistanley, qui était sans doute un esprit fort, prétendait, sinon combattre la tempête, au moins soustraire les navires à ses effets. 11 se mit donc bravement à l'œuvre et parvint à élever un monument qui se ressentit naturellement des goûts singuliers l'architecte. C'était quelque chose de fort* extraordinaire et qui,- avec ses galeries découvertes et ses grues en saillie, ressemblai} assez à une pagode chijioise ou à ces belvédères que l'on voit de nos jours dans les jardins publics des faubourgs de Londres. Une gravure du temps, exécutée par les ordres de Wistanley, et que nous reproduisons, le représente lui-même se livrant du haut d'une fenêtre aux innocents plaisirs de la pêche à la ligne. Celle maison, toute chargée de devises et d'inscriptions,
Fig. 11. — Premier phare d'Eddyslone, 1696.
hérissée d'ornements fantastiques, n'avait qu'un défaut, elle n* était point solide. Wistanley, persuadé d'avoir réussi, n'en défiait pas moins- la tempête. « Soufflez, vents! l'entendait-on s'écrier en des accès detémérilé lyrique, révolte-toi, mer! déchaînez-vous, éléments, et venez mettre à l'épreuve mon ' ouvrage 1 La tempête ne se fit pas trop prier. Le 26 novembre 1703, Wistanley s'était rendu dans sa tour pour y faire quelques réparations. H survint pçnr dantla.nuit un effroyable orage qui engloutit tout, et l'œuvre et Touviéer.
Les chroniqueurs de l'époque racontent que cet ouragan fut Pun des plus désastreux qui se soient produits. Survenu à onze lieures du soir, il dura jusqu'au lendemain sept heures du matin. Parmi les bâtiments qu'il détruisit, il y eut treize navires de guerre montés par 1,519 hommes qui périrent en même temps; le contre-amiral Beaumont fut du nombre. Son navire, la itfart/, disparut tout entier dans les sables de Goodwin. Les pertes supportées par Londres furent évaluées à 1 million sterling; pour sa part la villedcBristol perdit 150,000 livres. Onfut si profondément ému, en Angleterre, par cet immense désastre, qu'un jeûne public fut prescrit. Le gouvernement voulut que le salaire dû aux gens de mer morts pendant la tempête fût considéré comme si ces hommes eussent péri dans un combat, et de son côté la chambre des communes s'empressa de mettre à la disposition de la reine tous les fonds dont le gouvernement aurait besoin pour réparerles pertes matérielles que la nation avait Subies.
no TES IMÏAUES.
Un fait assez curieux, s'il est vrai, se rattache à la disparition du phare d'Eddystone. On rapporte qu'au moment où l'édifice s'écroulait, son modèle, qui était dans la maison de Wistanley, aLitllebury,dans le comté d'Essex, c*est-à-dire à une distance d'environ 200 milles de la côte, fut jeté sur le sol et se brisa.
La seconde construction élevée sur Eddystone fut toute différente de la première, ce qui ne lui épargna pas une fin moins tragique. Il çst vrai que. Son architecte, Rudyard, n'était pas beaucoup mieux préparé que Wistanley à bâtir un monument capable de lutter contre les fureurs de la Manche. Pas plus que Wistanley, Rudyard n'était ingénieur. C'était un humble marchand de soieries de Ludgate- HilPj mais qui avait là vocation. Smeaton, qui s'y connaissait, parle avec admiration de son plan, qui fut réalisé, en 1706, avec le seul secours de deux charpentiers et de leurs ouvriers. Comme son prédécesseur, il employa le bois et la pierre disposés par assises.
Seulement l'ouvrage de Wistanley était plein de coins et de recoins dans lesquels l'eau et le vent pénétraient tout à leur aise, tandis que celui de Rudyard était, au contraire, un petit cône solidement attaché au sol, tout uni et autourduquella mer et le vent mugissaient sans l'ébranler. Et qui sait? Peut-être durerait-il encore si l'incendie n'avait
* A narrative of the buildimj and a description of the construction of itie Eddystone Hgfit house, hy J. Smealon.
triomphé au bout de quarante-six ans, de ce qui avait résisté à la colère des tempêtes.
Comment le feu prit-il à la tour? On l'ignore. Tout ce qu'on sait, c'est que dans la nuit du l""* novembre 1755, l'un des gardiens étant monté dans la lanterne pour moucher les chandelles, il vit qu'elle était en feu. Il donna aussitôt lalarme à ses deux camarades, qui ne Tentendirent point d'abord ; il chercha à éteindre l'incendie, mais sans résultat. Une pluie de plomb fondu tomba du sommet de la tour sur sa tête, sur ses épaules et jusque dans sa bouche ^ Les autres gardiens furent plus heureux, et purent se réfugier sur une chaîne de rochers qui s'élève près de l'écueil et où des pêcheurs, attirés parla lueur des flammes, les trouvèrent le lendemain matin.
Les fermiers d'Eddystone étaient, à cette époque animés d'un esprit assez libéral. Les péages cessaient dès que la lumière s'éteignait, et ils ne pouvaient être repris que lorsque la lumière se montrait de nouveau. Il faut ajouter qu'ils eussent été mal venus à réclamer leurs droits en présence des sinistres qu'occasionnait l'absence du fanal. L'intérêt des fermiers était donc de rebâtir le plus promptement possible. Cette fois ils consultèrent le plus habile ingénieur du temps^ Smeaton, et sur son avis qu'il fallait reconstruire le phare en granit, ils
* Cet homme mourut douze joui's après l'événement, et les médecins trouvèrent dans son estomac un morceau de plomb. Ce fait extraordinaire a été consigné dans les Philosùphical transactions of f/mdon.
98 LES PHAllES.
se sourairent d'eux-mêmes aux retards el au surcroît de dépenses qui devaient en résulter pour eux. Bien leur en a pris d'agir avec cette prudence, puisque le nouveau phare est toujours deboul et que, de plus, il passe pour un des plus beaux spécimens du genre.
L'auleur des Exairsions dans lesCornouailles et le Devonshire^lA. Louis Deville, raconte comment Smeaton trouva moyen de faire tenir une tour sur le roc d'Eddystone. 11 parcourait un jour la campagne de Plymouth ravagée par un récent ouragan. La bourrasque avait déraciné un bouquet d'arbres à l'ombre duquel Smeaton venait ordinairement se reposer pendant le cours de ses promenades. Un vieux chêne était -seul resté debout, et avait impunément bravé le tourbillon dévastateur. Smeaton considéra longtemps ce vigoureux athlète que n'avait pu renverser aucun des orages si fréquents sur la côte du Devonshire, et il vint à penser que peut-être il avait devant lui la solution du problème, objet de sa constante préoccupation.
Smealon lui-même a donné cette analogie entre le chêne et le phare qu'il a élevé. Alan Stevenson, qui construisit plus tard la tour de Skerryvore, prétend que cette comparaison n'est pas exacte, et que Smeaton ne s'en serait servi que pour satisfaire des lecteurs incapables de comprendre le procédé plus profond grâce auquel il était réellement arrivé à la vérité.
« 11 n'y a pas d'analogie, dit-il, entre l'exemple de l'arbre et celui du phare, l'arbre étant atta-
que à son faîte, le phare à sa base. Quoique Smealon suppose l'arbre dépouillé de ses branches et Teau venant baigner la base du chêne, il est à craindre que l'analogie n'en soit pas plus juste, puisque les matériaux composant Tarbre et les matériaux de la tour sont si différents, qu'il est impossible d'imaginer que la même force d'attaque puisse êlre repoussée par les mêmes propriétés dans les deux termes de la comparaison... »
La première pierre du monument fut posée le 15 juin 1757 et la dernière le 24 août 1759. On comprend, en voyant de loin s'élancer la tour fière et solitaire, du milieu d'un cercle d'écume, l'élymologie du nom donné à Técueil qui la soutient : eddy signifie tourbillon. Mais c'est de près et en examinant sa structure qu'on peut apprécier la solidité du monument ; il ne forme pour ainsi dire qu'une seule pierre, tant les pièces de granit, assemblées, selon le langage des architectes, à queue d*arondey s4ncrustent et se conf5ndent les unes dans les autres.
Il faut qu'il soit bien solide, car, de même que le phare du Longshipil arrive quelquefois, lorsque la mer est forte, que Tédifice entier disparaît derrière les vagues qui montent de plusieurs mètres audessus de la lanterne.
Plus modeste que Wislanley : « A moins que le Seigneur ne construise lui-même la maison, a écrit Smeaton sur les assises de son phare, ceux qui la bâtissent travaillent en vain. » Puis, sur la dernière pierre de l'édifice, au-dessus de la lanterne : Laus
lOa LES PHARES.
Deo (louange à Dieu!) a-t-il ajouté, joyeux et reconnaissant.
Une anecdote relative à la construction du monument a sa place ici. On raconte qu'à l'époque où Smeaton était à l'œuvre, la guerre existant entre la France et la Grande-Bretagne, un corsaire français s'empara des ouvriers et les emmena prisonniers. Ce corsaire croyait bien faire: il se trompait. En apprenant cette capture, Louis XIV montra une grande colère, et ordonna immédiatement que les ouvriers fussent délivrés et que ceux qui les avaient enlevés prissent leur place en prison : «Je suis en guerre avec l'Angletere, dit le monarque, mais non avec le genre humain. »
Puisque nous parlons du respect d'un souverain français pour les phares, citons un autre exemple, qui fait honneur aux Anglais.
Lorsqu'en 1810, le baron de Zach, alors occupé d'études sur l'attraction des montagnes, se rendit au phare de l'île Planier, près Marseille, on le prévint qu'il s'exposait beaucoup à être pris par nos voisins d'outre-mer toujours en guerre avec nous. On prétendait que peu de temps auparavant ils avaient débarqué surlerocheret qu'après avoir fort maltraité les gardiens du feu, ils leur avaient enlevé leurs vivres, etc. Le savant ne tint pas compte de Tavertissement et se rendit dans l'île, où son premier soin fut de questionner les gardiens. Voici le récit que M. de Zach en obtint, et qu'il a consciencieusement rapporté dans sa Correspondance astronomique.
« Nous vîmes un jour une belle frégate anglaise se mettre en panne devant l'île; elle mit la chaloupe, à là mer et entra dans la calangue. Le capitaine de la frégate vint seul à terre, et s'avança vers le fanal. Nos bonnets à la main, nous l'attendîmes à une certaine distance dans une attitude respectueuse. Voici notre dialogue :
« Le capitaine. Bonjour, camarades, comment vous portez- vous?
« Peu accoutumés à un compliment aussi bienveillant de la part de nos capitaines, nous répondîmes :
«—Grand merci, monsieur le capitaine, nous nous portons fort bien, nous vous en souhaitons autant.
« Le capitaine. Est-il permis d'entrer et de voir le lanal?
« Les gardiens. Ahl monsieur le capitaine, nous n'avons aucune permission à vous donner; c'est vous qui êtes à présent le maître ici, et nous sommes à vos ordres.
« Le capitaine. C'est bien ce que je vous demande, si vous n'avez pas les ordres de ne laisser entrer personne.
c< Les gardiens. Nous n'avons aucun ordre ; nous sommes ici deux vieux matelots sur un rocher nu, sans batteries, sans canons, sans armes quelconques ; nous n'avons qu'un briquet pour allumer du feu ; mais si vous nous permettez de parler. . .
« Le capitaine. Dites, parlez franchement.
c< Les gardiens. Nous sommes deux pauvres ma-
telots, comme vous voyez bien, monsieur le capitaine. Nous sommes relevés tous les quinze jours de notre service au fanal. Nous avons quinze jours à nous, pendant lesquels nous gagnons notre vie à la ville, pour entretenir nos femmes et nos enfants; nous allons à la pêche, nous travaillons dans le port, nous gagnons toujours quelque chose d'une manière ou d'une autre. Si vous mettez le pied dans le fanal nous sommes obligés, comme vous savez bien, sous peine de mort de le déclarer à aos autorités, nous serons alors condamnés à la quarantaine. Nous ne pourrons plus rien gagner, nos pauvres familles eiï souffriront : vous voyez bien, monsieur le capitaine, que
«Le capitaine anglais ne nous laissa pas achever la phrase et nous dit :
« — C'est bon ! Cela suffit ! je n'entrerai pas dans le fanal. Accepterez-vous du tabac en présent?
« Les GARDffiNs. Ah! monsieur le capitaine! vous êtes trop honnête envers de pauvres matelots; nous accepterons avec plaisir et reconnaissance votre offre généreuse, mais nous vous supplions d'y ajouter encore un autre bienfait, c'est de faire déposer le tabac, dont vous voulez avoir la bonté de nous régaler, dans tel endroit et de le faire bien couvrir avec des pierres, car nous n'osons pas y toucher; dans trois jours le bateau de service viendra nous prendre, c'est alors que nous déclarerons ce tabac à la douane et au bureau de santé, où il passera à l'épuration.
« Le capitaine fil apporter un paquet de cigares, le
fil déposer et bien couvrir au lieu indiqué, souhaita le bonjour à ces bons matelots, leur dit encore de se bien porter, leur recommanda le service du fanal et se retira sur son vaisseau.
« Je voulais savoir le nom de ce vaisseau, et de ce brave capitaine, ajoute le baron de Zach, je Taurais placé ici; mais les matelots n'ont pu me le dire. Autant vaut ! car il n'y a pas d'officier dans loute la marine britannique qui n'eût fait la môme chose. »
La même aventure faillit se renouveler quelques jours après l'installation du baron de Zach dansl'île. Un matin, se présentèrent une frégate et un brick anglais, qui s'approchèrent du rocher jusqu'à une encablure, a Je m'étais retiré avec mon monde dans l'intérieur de la tour, dit le savant, pour ne point exciter la curiosité des Anglais, ce qui aurait pu amener une visite de leur part, et par suite nous exposer à notre retour au désagrément d'une quarantaine fâcheuse, et à un procès- verbal plus fâcheux encore, pour savoir quelles avaient été nos communications avec l'ennemi. J'avais dit aux deux gardiens de se montrer au dehors, pour ne point donner de soupçons, et je leur avais donné des instructions en cas que les Anglais débarquassent, ce que cependant ils n'ont pas fait. »
SMALLS
Le mobile qui dirigea le constructeur du phare des Smalls était d'un ordre plus élevé que celui des constructeurs de phares de son temps. En éclairant les dangereux parages de ces rocs fameux, Philipps (ainsi se nommait cet homme de bien) se proposait surtout « de servir et de sauver l'humanité, » noble pensée qui, ici-bas même trouva une certaine récompense. Soixante ans plus tard, lorsque les héritiers du philanthrope durent céder leur établissement à la Trinity-House, ils obtinrent une indemnité qui atteignit 4,250,000 francs.
La tâche entreprise par Philipps était assez ingrate. Le roc sur lequel il avait résolu de construire, s'élève en temps ordinaire de 12 pieds au-dessus de Peau, mais lorsque la mer est grosse, ce qui est fréquent dans ces parages, le roc est
complètement submergé. Et à l'époque dont noUs parlons, les ingénieurs n^étaient pas aussi nombreux qu'aujourd'hui; les hommes qu'occupaient les applications de la science étaient, comme tous les savants d'ailleurs, clair-semés, incompris, souvent inquiétés, malgré la somme de bien-être que leurs efforts apportaient toujours à leurs ignorants contemporains. Philipps eut donc beaucoup de peine à rencontrer la main dont il avait besoin . Il la trouva pourtant, non pas dans un homme du métier, mais chez un jeune homme nommé Whiteside, qui exerçait l'état de luthier à Liverpool, et doué d'un génie remarquable pour la mécanique.
C'est dans l'été de 1772 que Whiteside prit pour la première fois connaissance du lieu sur lequel il allait' graver son nom à tout jamais. Il débarqua sur les rochers de Smaïls, avec une troupe de mineurs de Cornouailles, et les obstacles qu'il rencontra dès le début faillirent le dégoûter de son entreprise. Lui et ses compagnons avaient commencé leurs premiers travaux lorsque soudain le temps devint mauvais. Le vent se mit à souffler avec fureur, et le cutter qui avait amené l'expédition dul fuir devant l'orage. Les ouvriers qui étaient restés sur le roc s'accrochèrent du mieux qu'ils purent et restèrent dans cette position pendant deux jours et deux nuits. Whiteside pourtant ne se découragea pas, et il vint à bout de sa construction, mais non sans avoir subi de nouveaux assauts.
Un jour les habitants du rivage ramassèrent sur le sable ce que les Anglais appellent un message de
r abîme j c'est-à-dire un billet de papier enfermé dans une bouteille soigneusement cachetée, et enveloppée elle-même dans un baril. Sur le baril étaient inscrits ces mots :
« Ouvrez ceci, et vous trouverez une lettre. »
Cette leltre était ainsi conçue :
«Smalls, !•' février 1777.
(( Monsieur, « Nous trouvant en ce moment dans la position la plus critique et la plus dangereuse, nous .espérons que la Providence vous fera parvenir cette lettre et que vous viendrez immédiatement à notre secours. Envoyez-nous chercher avant le printemps ou nous périrons, je le crains; .notre provision d'eau et de bois est presque épuisée, et notre maison est dans l'état le plus triste. Nous ne doutons pas que vous ne veniez nous chercher le plus promptement possible; on peut arriver près de nous à la marée par n'importe quel temps. Je n'ai pas besoin d'en dire davantage, vous comprendrj?z notre détresse, et je reste
« Votre humble serviteur,
c< H. Whiteside. »
Au-dessous de cette signature, on lisait encore ces mots :
« Nous avons été surpris le 23 janvier par une tempêle. Depuis ce moment nous n'avons pu allumer
Fig. 18. — PhaiQ des SmalU.
LES PHARES ANGLAIS. lOD
le phare provisoire, faute d'huile et de chandelles. Nous craignons qu'on ne nous ait oubliés.
« Ed. Edwards, G. Adams, J. Price.
«c P. S. Nous ne doutons pas que la personne entre les mains de laquelle ceci tombera ne soit assez charitable pour la faire envoyer à Th. Williams esq. Ti*elethin, près de Saint-David, dans le pays de Galles. »
L'histoire déSmalIsa des pages plus sinistres encore. On raconte qu'au commencement de ce sièqle,il y eut un hiver si mauvais que pendant quatre mois, les deux gardiens du phare restèrent privés des secours de la terre. C'était vainement qu'on envoyait des navires vers les rochers ; toujours la mer furieuse les empêchait d'aborder. L'un d'eux revint un jour avec une nouvelle étrange; son équipage avait aperçu un homme, debout et immobile dans un coin de la galerie extérieure. Près de lui flottait un signal de détresse. Mais était-il vivant ou mort? Nul ne pouvait le dire. Chaque soir, les regards se portaient avec anxiété du côté du phare, pour voir si la lumière allait se montrer, et chaque soir elle se montrait régulièrement, preuve qu'il y avait encore quelqu^un à Smalls. Slais les deux gardiens étaient-ils vivants? et s'il n'y en avait qu'un^ lequel des deux survivait à l'autre?... C'est ce qu'on sut plus tard.
Un soir, un pêcheur de Milford, qui avait réussi à aborder à Smalls dans un moment de calme, ramena à Solway les deux gardiens ; mais sur les
ilo LES PHARES.
deux, l'un n'était plus qu'un cadavre. Celui qui i
avait survécu avait fabriqué un cercueil à son camarade mort, puis, après avoir monté ce cercueil sur la galerie extérieure, il l'y avait dressé debout, dans un coin, et attaché solidement. Resté seul, il avait fait bon service ; lorsqu'il revint à terre, il était tellement changé, tellement maigri, que ses parents et ses amis eurent peine à le reconnaître. Il assura que son camarade était mort de maladie. On le crut ; mais à partir de ce mo- ^Tient, il y eut toujours à Smalls trois gardiens au ]
lieu de deux, sage précaution qui a été prise d'ailleurs pour les phares placés dans des conditions . analogues.