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BELL-ROCK

L'Angleterre, en élevant un phare sur le rocher d'Eddystone, où s'étaient brisés tant de navires, a certainement rendu un grand service à la navigation; l'Ecosse, à son tour, peut se glorifier d'avoir élevé, dans le phare de Bell-Rock, un monument vraiment national ; et si TAnglelerre s'honore de Smeaton, TÉcosse doit se vanter de Robert Stevenson.

Ce qu'on nomme le Bell-Rock est un banc de rochers d'environ 150 mètres de longueur et de 70 mètres de largeur. Il est situé, à environ 20 milles au sud-ouest de Red-Head dans le Forfashire. C'est un bloc de grès rouge, semblable aux couches du promontoire contigu de Red-Head et des bords opposésde Dunglas dans le comté de Berwick.Cenefnl longtemps qu'un récif fréquenté par les phoques et

les cormorans, et si dangereux, que les moines de l'abbaye d'Arbroath avaient cru devoir y installer une cloche qui sonnait au moyen d'une machine mise en mouvement par l'aclion des flots : c'est de là qu'est venu le nom que porle l'écueil ; Rocher de la Cloche. Mais vers Tannée 1800, le conseil des commissaires pour les phares du nord, désirant élever un monument plus durable sur le Bell- Rock, engagea un ingénieur alors peu connu, 'Robert Stevenson, à visiter les lieux et à faire un rapport sur la possibilité de Texécution. Stevenson obéit, et alla prendre connaissance du roc, qu'il trouva couvert des traces des naufrages que celui-ci avait causés.

Quoique Stevenson eût reconnu que l'érection d'un phare était possible sur l'îlot de la Cloche, il se produisit différentes opinions contraires à la sienne et à son plan, en raison de l'enfoncement considérable du roc au-dessous du niveau des hautes marées. Les uns voulaient qu'onassitTédificesurdes piliers de fer ; les autres voulaient autre chose. Le projet de Stevenson l'emporta enfin, el une somme de 1,125,000 francs fut mise à sa disposition.

Par suite de la situation isolée et lointaine du rocher, le premier soin de l'ingénieur fut d'assurer aux ouvriers un lieu de retraite convenable pendant qu'ils seraient occupés à cet ouvrage. On y pourvut en amarrant, à la hauteur du roc, une patache, où l'on plaça un fanal provisoire; et un vaisseau fut destiné à établir une communication avec le rivage. Le revêtement extérieur du monument devait être en granit, et la partie intérieure en grès. On dis-

posa, à Arbrôath, un vaste chantier, où les pierres devaient être taillées. L'on y construisit pareillement une maison d'abri pour les ouvriers; Le 7 août 1807, Robert Stevenson, accompagné de Pierre Logan, son second, et de quelques ouvriers, se rendit à Bell-Rock, et fixa l'emplacement du phare. On commença sur-le-champ les opérations, en débarrassant le rocher de la couche épaisse d'herbes marines qui le couvrait, et en y traçant une ligne de fondation. Il fut convenu que les ouvriers resteraient un mois sans aller à terre.

Au début de cette pénible entreprise, on pensait avoir beaucoup fait, dans l'espace d'une marée à l'autre, quand on avait travaillé deux ou trois heures ; alors les hommes étaient obligés de rassembler leurs outils, de courir aux bateaux. Stevenson voulut leur procurer un refuge momentané dans le cas où il arriverait quelque accident à ces bateaux. Cet ouvrage si nécessaire reçut la dernière main vers la fin de septembre. Ce fut un premier triomphe, qui, comme le dit Robert Stevenson, dépouilla le roc de ce qu'il avait de jplus redoutable, et facilita des travaux qu'on eût eu autrement beaucoup de peine à exécuter. Ceux-ci étaient naturellement soumis aux vicissitudes du temps et de la saison ; les ouvriers étaient obligés de travailler les dimanches, et à la lueur des torches, pendant la nuit, quand la marée le permettait. L'ouvrage n'avançait donc qu'à travers mille obstacles et mille périls, et peu s'en fallut que plusieurs n'amenassent de grands malheurs.

Une fois la chaloupe Smeaton^ qu'on employait comme patache, rompit ses amarres et entraîna avec elle un des bateaux des ouvriers ; pour surcroît de malheur, le mouvement de la marée rendait son retour impossible jusqu'à ce que le rocher fût entièrement submergé. 11 y avait alors trentedeux hommes sur l'îlot et les deux bateaux qui restaient en auraient à peine pu recevoir la moitié, la mer étant fort grosse. Robert Stevenson et la personne préposée au débarquement avaient seuls connaissance de l'accident. Les ouvriers qui travaillaient dans les fondations, assis ou agenouillés, ignorèrent totalement le péril de leur situation jusqu'à ce que la marée montante, en les chassant des travaux, les eut engagés* à chercher les bateaux pour reprendre leurs vêtements. On se représentera facilement leur effroi lorsqu'ils n'aperçurent que deux bateaux au lieu de trois. « Cependant, dit Robert Stevenson, dans le récit qu'il a laissé de cette entreprise hardie, nul d'entre eux ne proféra un seul mot; ils paraissaient tous occupés à se compter en silence se regardant les uns les autres et laissant voir seulement, par l'expression de leurs traits, l'inquiétude qu'ils éprouvaient. » Heureusement un bateau qui apportait des lettres d'Arbroath, arriva, dans ce moment critique, fort à propos pour les sauver. On mit ensuite à la voile pour aller à la recherche de la patache, que Ton atteignit enfin et à bord de laquelle on se retira, sans autre accident.

L'année suivante, on pourvut à oe que de sem-

* An account of ihe Bellfiock lighthome.

bkbles événements ne se renouvelassent point. Outre le bateau qui portait le fanal flottant et qui était amarré près du roc, on acquit un schooner. On eut des gabares pour transporter les matériaux et trois prames qui prenaient les pierres sur les gabares, et les portaient aux atterrages, à la portée des grues, etc.

Ces précautions n'empêchèrent pas d'autre^ accidents de se produire. « Un jour entre autres, raconte Stevenson, le vent étant au sûd-ouest, nous eûmes sur le roc une forte houle, qui faillit nous être funeste, car les bateaux, ayant échoué sur le quai, couraient le risque d'être renversés à tout moment. Les torches, au nombre de douze environ, s'éteignirent; alors l'obscurité de la nuit parut dans toute son horreur. L'eau de la mer était fortement chargée de cette lumière phosphorique que connaissent tous ceux qui ont été à bord d'un vaisseau, et les vagues, en rejaillissant sur le roc, ressemblaient à une flamme liquide. Ce spectacle avait une majesté terrible. »

Dans le même récit, Stevenson donne aussi quelques intéressants détails sur la façon dont était organisée cette vie de Robinson, qu'il avait mission de conduire et de régler. En dépit des périls qui les entouraient et des difficultés qu'il leur fallait vaincre, chaque jour les ouvriers du Bell-Rock trouvaient encore des heures agréables. « Dans le commencement, dit Stevenson, le moment de la marée haute était un intervalle de repos et de plaisir. C'était alors qu'on se livrait à des

amusements aussi variés que le lieu les comportait^ Ceux qui aimaient la lecture couraient à leurs livres ; quelques-uns ayant plus de penchant pour la musique, jouaient du violon ou de la flûte ; et d'autres s'amusaient à la pêche. Cependant il y avait un inconvénient dont tous se plaignaient, c'était le mal de mer ; le temps même les en guérit difficilement. »

On trouve un exemple frappant du pouvoir de l'habitude dans le témoignage que rend R. Stevenson de la promptitude avec laquelle ces hommes étrangers aux usages de la mer parvinrent à s'embarquer avec célérité, et à travailler l'outil dans une main et une torche allumée dans l'autre, au milieu du rugissement des vagues et des tempêtes. Grâce à cette ardeur les fondations purent être creusées, travail qui fut achevé vers le milieu du mois de juillet. La première et la seconde assises étaient alors dans le chantier d'Arbroath, prêtes a être embarquées. Les pierres étaient marquées avec soin, de manière à ce que la position relative qu'elles devaient occuper dans l'édifice pût se reconnaître d'abord, et elles étaient taillées en queue d'aronde, sur le même plan que celles du phare d'Eddystone.

La première pierre fut posée à Bell-Rock par R. Stevenson avecla cérémonie d^usage, le 10 juillet 1810. Dès ce moment l'érection marcha avec célérité; au mois de septembre, quand durent cesser les travaux, l'édifice était au niveau de la fosse qui contenait déjà un poids de 388 tonneaux de pierres. Lorsqu'on les reprit, au printemps de

1809, on constata avec satisfaction que les tempêtes de l'hiver ji'avaient causé aucun dommage.

Enfin, le dimanche 20 août de cette année, fut posée la vingt-deuxième assise entière du bâtiment ; après quoi, pour la première fois, on lut les prières dans la maison d'abri : « Tous les ouvriers étaient réunis dans une pièce, dit Stevenson, et deux d'entre eux joignirent les mains de manière à former un pupitre pour soutenir la Bible pendant le service divin. A la fin du même mois, les travaux furent arrêtés jusqu'au printemps de 1810, où on les reprit. Au mois de décembre de cette année, les gardiens prenaient possession du phare qu'on illuminait pour la première fois le 11 février 1811. »

Depuis cette époque, le phare de Bell-Rock n'a pas eu besoin de réparation. Il est aujourd'hui indiqué sur la liste des feux anglais comme un feu de premier ordre. Il s'élève de SS'^jOS au-dessus du sol et de 28"',04 au-dessus du niveau de la haute-mer. Son appareil est catoptrique, à feu tournant, alternativement blanc et rouge, avec une portée de 15 milles par temps clair.

SKERRYVORE

Par sa situation, le récif de Skerryvore est une contre-partie assez exacte de ce fameux Bell-Rock dont nous venons de raconter l'histoire. Placé dans le même parallèle de latitude, le roc Skerryvore opposait à la navigation de la côté occidentale d'Ecosse les mêmes obstacles que celui de Bell opposait à celle de la côte orientale. Il serait nécessaire de compulser des séries de rapports et toute la statistique des enquêtes parlementaires, pour connaître le chiffre exact des navires auxquels l'un et l'autre ont été funestes. Combien de fois quelques minutes suffirent pour faire disparaître entièrement Tembarcation qui se heurtait contre le gneiss de Skerryvore % et dont quelques débris à

* Le gneiss est une roche primitive, feuilletée, essentiellement composée de mica, disposé en lamelles ou paillettes superposées, et do feldspath lamelleux ou grenu.

peine étaient portés par la marée aux pêcheurs de niedeTyrée!

Ce formidable reste d'une fusion volcanique n'est pas totalement submergé; quelques-unes de 9es pointes s'élèvent au-dessus du niveau des plus hautes marées ; mais l'étendue de ses basfonds est considérable, et, même dans la belle saison, des périls cachés hérissent le passage entre son extrémité orientale et l'île de Tyrée, qui gît à H milles de distance environ.

Pour ces divers motifs, Skerryvore avait attiré de bonne heure Tattention des commissaires des phares d'Ecosse, et, en 1814, ils avaient décidé qu'un phare serait élevé sur cet écueil trop célèbre. Cette année-là, Robert Stevenson avait débarqué sur le récif avec divers membres de la Commission écossaise. Walter Scott, qui étail'de celte excursion, l'a racontée dans le journal publié par son gendre :

«t Nous étant glissés sur le pont vers les quatre heures du matin, dit le grand romancier, nous nous trouvons en vue de l'île de Tyrée : — M. Stevenson a résolu que nous visiterions un récif appelé Skerryvore, où il pense qu'il serait essentiel d'avoir un phare; — là-dessus, vives remontrances de la part des commissaires, qui tous, jusqu'au dernier, finissent cependant par déclarer qu'ils souscrivent d'avance à son opinion quelle qu'elle soit, plutôt que de subir plus longtemps cet infernal tangage. — Persévérance de M. Stevenson, quoique le yacht regimbe comme si l'idée de Skerryvore lui souriait aussi peu qu'à MM. les commissaires. —

Enfin, non sans de pénibles efforts, nous voilà en vue de ces terribles rochers (la plupart à fleur d'eau), sur lesquels les flots se brisent de la manière la plus épouvantable. — Hamilton Duff et moi consentons à y descendre, de compagnie avec M. Stevenson... Nos rameurs parviennent à placer Tembarcation dans une crique assez tranquille, où nous tâchons d'aborder sous une pluie de vagues. — Nous avons pris possession des rochers au nom des commissaires, et nous sommes mis généreusement à les honorer de nos illustres noms gravés au couteau sur la pierre. En attendant, le récif a été soigneusement mesuré par M. Stevenson. Ce sera une situation bien désolée pour un phare, — le Bell-Rock et TEddystone ne seront plus à côté qu'une plaisanterie. »

La difficulté de l'entreprise la fit différer jusqu'à l'automne de 1834, où Alan Stevenson, le digne fils de Robert, reçut Tautorisation de commencer une inspection préliminaire qu'il ne put compléter qu'en 1835. Cette difficulté ne provenait pas seulement de la position, mais de la nature du récif luimême.

A vrai dire, la distance de terre était moins considérable de 3 milles pour Skerrporeque pour Bell- Rock; mais l'île stérile et surpeuplée de Tyrée n'offrait ni les ressources delà côte orientale ni un havre comme Arbroath; il fut nécessaire de construire à la station la plus rapprochée et la moins défavorable de Tyrée, une jetée et un havre, avec des hangars temporaires pour les ouvriers, des magasins de toute

sorte, dont tous les matériaux, excepté Tarticle unique de la pierre, qui même devint bientôt insuf-, fisant, devaient être transportés de lieux éloignés.

Les premières et les plus embarrassantes peutêtre des nombreuses questions qui se présentent à ringénieur à qui une œuvre telle que la construction d'un phare est confiée, sont celles de l'élévation et de la masse. Du temps de Smealon, où la meilleure lumière en usage était celle des chandelles communes, l'élévation au delà d'un certain point ne pouvait être d'aucune utilité, tandis qu'en 1835, l'application du réflecteur et de la lentille, en permettant d'éclairer plus loin, rendait au contraire cette élévation nécessaire.

On décida donc que la lumière brillerait à 1 50 pieds environ au-dessus des plus hautes marées, de manière à commander un horizon visible dans un rayon de 18 milles. Ce point fixé, restait le problème de la masse, principalement subordonné à la plus ou moins grande facilité des communications avec le rivage ; laquelle devait régler la question de l'espace pour Temmagasinement des provisions. Tout bien calculé, on résolut de donner à l'arrangement intérieur un espace de 13,000 pieds cubes.

Une autre particularité distingue Skerryvore du Bell-Rock : le grès du Bell-Rock était usé et hérissé d'inégalités rugueuses ; l'action de la mer sur la formation ignée du Skerryvore lui avait au contraire donné l'aspect et le poli d'une masse de cristal sombre qui inspira une pittoresque métaphore au contremaître des maçons, lorsqu'il y mit les pieds. « On

croirait, dit-il, grimper sur le cou d'une bouteille? » Lorsqu'on pense par quels temps, souvent, eut lieu cette fréquente opération de débarquer sur le récif, on comprend qu'elle figure au premier rang des obstacles. Ajoutons qu'en dépit de sa dureté, le gneiss de Skerryvore est perforé de grottes qui limitaient considérablement le terrain propre à une construction. Une de ces grottes était même assez curieuse. Elle était terminée en une étroite chambre sphérique avec une ouverture supérieure, à travers laquelle pénétrait de temps en temps un jet d'eau de 20 pieds de haut, blanc comme la neige, et que le soleil teignait de toutes les couleurs de l'arc-en-ciel.

Le 7 août 1838 fut le premier jour où Ton put travailler sans interruption ; ce travail consista en préparations pour la baraque provisoire, qui, comme pour Bell-Rock était un préliminaire indispensable. On n'en put achever le piédestal pyramidal avant le 11 septembre, dernier jour de travail de la saison. C'était une espèce de colombier aérien, perché sur de longues échasses et qui coûta cent soixante-cinq heures de patients efforts. Hélas! quel fut le désappointement de Tingénieur lorsque, le 5 novembre suivant, lui arriva de Tyrée la lettre suivante :

« Mon cher monsieur, — je suis bieii désolé de vous informer que la baraque construite sur le " Skerryvore a entièrement disparu. On la voyait encore le 31 octobre, et je ne remarquai aucun changement dans son apparence ; les deux jours sui-

vants, le temps fut brumeux el pluvieux, de sorte qu'on ne pouvait distinguer le roclier ; le 3, il plut presque toute la journée avec de fortes brises ; le soir, le vent ne fit que devenir plus violent et il soulevait d'énormes vagues ; hier, le vent se calma, mais la mer était trop grosse pour qu'on pût apercevoir le rocher de la plage. MM. Scott et Barclay gravirent le sommet du Bçn-Hymth, entrevirent un moment le récif à travers l'écume, et tous deux furent du même avis, en disant que la baraque n'y était plus ; les ouvriers qui y avaient travaillé ne voulaient pas le croire, mais ce matin il nous a été prouvé que la chose n'était que trop vraie. On voyait bien distinctement le rocher... sans aucune trace de la baraque. »

Des rapports ultérieurs confirmèrent le triste dénoûment des travaux de 1838; tout était détruit; des étançons de fer avaient été brisés et tordus comme la spirale d'un tire-bouchon. La mer avait précipité la pierre à aiguiser dans un trou profond de 12 yards. Elle avait transporté Tenclume de fer à 15 yards de remplacement où elle avait élé laissée; enfin, une pierre pesant plus d'un millier, arrachée du fond d'une excavation, avait été jetée sur la surface la plus haute du rocher.

Loin de se décourager, Alan Stevenson n'en continua ses pr^aratifs qu'avec une activité plus grande. Jusqu'à un certain point, les nouveaux travaux furent la répétition de ceux de 1838. La seconde baraque fut terminée le 3 septembre 1839. Ce n'était guère qu'une boîte en bois; mais dans cette

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boîte, l'industrieux ingénieur avait trouvé le moyen de faire trois étages ; le premier servait de cuisine, et le second formait des cabines, Tune pour l'ingénieur, l'autre pour le contre-maître des travaux. Le troisième étage était pour les trente ouvriers employés à l'érection de la tour.

L'opération importante était celle de creuser les fondations, ce qui remplit toute la saison de 1839, depuis le 6 mai jusqu'au 5 septembre. Dans la construction du phare d'Eddystone, Smeaton avait été forcé de se conformer à la structure du rocher, et d'adapter ses assises inférieures en maçonnerie à une sorte d'escalier de terrasses successives soigneusement disposées pour l'ajustement. La formation géodésique de Skerryvore permit à Alan Stevenson d'éviter ce procédé coûteux et délicat. 11 creusa une fosse de fondation de 40^ pieds de diamètre, la plus large qu'il put obtenir avec un même niveau. L'excavation de ce bassin, cependant, exigea le travail de vingt hommes pendant deux cent dix-sept jours, deux cent quatre-vingtseize pétards de mines et deux mille tonneaux de matériaux rejetés dans la mer. Ce n'était pas sans de grandes précautions qu'on pouvait faire jouer la mine, à cause de l'absence de tout abri couvert et de l'impossibilité de se retirer à plus de dix pas de distance, quelquefois à douze. Avec quelle précision il fallait mesurer les quantités de poudre! L'architecte lui-même y mettait le feu ou le faisait mettre en sa présence, et par ce moyen, aucun accident n'eut lieu.

« Pendant le premier mois de noire séjour dans la baraque, raconte le courageux chef de lentrepriseS nous souffrîmes beaucoup de l'inondation de nos appartements. Une fois aussi, nous restâmes quatorze jours sans communication avec le rivage ou le navire à vapeur affecté à nos travaux, et, pendant la majeure partie de ce temps nous ne vîmes rien que de blanches plaines d'écume, aussi loin que Tœil pouvait atteindre ; nous n'entendîmes rien que les sifflements du \ent et la voix tonnante des flots qui, par moments, devenait si bruyante, qu'il était presque impossible de s'entendre parler. Une pareille scène, avec les débris de la première baraque à quelques pas de nous, était propre à nous inspirer lès appréhensions les plus décourageantes. Je me rappelle très-bien la sensation indéfinie de terreur qui me réveilla en sursaut, lorsqu'au milieu de la nuit, une grosse mer assaillit la baraque, et arracha un cri affreux à tous ceux qui reposaient dans la chambre au-dessus de la mienne. Ils s'élancèrent à bas de leurs couchettes; persuadés que toute la construction avait été précipitée au fond de l'Océan . »

Le 20 juin, on n'avait encore descendu sur le rocher que le fer et le bois de charpente; les grosses pierres arrivèrent alors, et il en fut apporté huit cents tonneaux toutes taillées. Mais le débarquement de ces matériaux essentiels entraînait des risques qui se renouvelaient à chaque bloc; la

* AceowUofthe Skerryvorelighthouse,

perle d'un seul eût retardé toute la construction. Enfin la première pierre de fondation, fut mise en place, cérémonie à laquelle présida le duc d'Argyle, accompagné de la duchesse, de sa fille et d'une compagnie nombreuse.

L'été de 1840 fut un été de tempêtes. Cependant au milieu de craintes incessantes, de travaux fatigants et de privations de toutes sortes, Alan Stevenson déclare que tels étaient le sentiment du devoir chez tous et le désir de voir leurs efforts récompensés par le succès, que personne ne songea à abandonner ce champ de bataille d'un nouveau genre.

« A trois heures, et demie du matin, dit-il, nous étions réveillés, et à quatre commençait le travail jusqu'à huit, où une demi-heure était accordée pour le dîner. Puis on se remettait à louvrage jusqu'à sept, huit, et même neuf heures, quand il y avait quelque chose d'urgent. Alors venait le souper, qu'on mangeait avec plus de loisir et plus confortablement à la fraîcheur de la soirée. Ce travail prolongé produisait une continuelle somnolence, et ceux qui s'asseyaient ne lardaient pas à s'endormir. Cela m'est arrivé plusieurs fois à moimême pendant le déjeuner ou le dîner. Plusieurs fois aussi, je me suis réveillé la plume à la main avec un mot commencé sur le papier de mon journal. Cependant la vie sur le rocher de Skerryvore n'était pas sans ses plaisirs particuliers. La grandeur des colères de l'Océan, le sourd murmure des vagues, le cri rauque des oiseaux de mer qui ve-

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naient voler sans cesse autour de nous, surtout au monoent des repas, la splendeur d'une mer polie comme un miroir et celle d'un ciel sans nuage, le solennel silence des nuits azurées, tantôt parsemées d'étoiles, tantôt éclairées par la pleine lune, c'étaient là les scènes du spectacle qui fixait souvent notre pensée dans une situation comme la nôtre, où à des heures de bruit incessant succédaient forcément de longues heures pour la réflexion. Ajoutez aussi les émotions continuelles de Fespérance et de l'inquiétude, la nécessité pour moi de tout surveiller, de donner mon avis sur tout, les moments que je pouvais consacrer à ma correspondance, et à la lecture, le plaisir enfin de recevoir les lettres des miens, et Fon comprendra que j'aie pu me réconcilier avec ce roc désert, que j'aie même pu y trouver des jouissances, quoique j'y aie passé une fois environ cinq.semaines sans interruption. »

En juillet 1841 , la maçonnerie atteignit une hauteur à laquelle il devenait difficile et même peu sûr de conserver la grue stationnaire. On lui substitua la grue à balance, cette belle machine, inventée pour le Bell-Rock, et qui s'élève en même temps que l'édifice qu'elle aide à élever. Grâce à ce nouvel auxiliaire, la masse de maçonnerie achevée pendant cette saison atteignit 30,000 pieds cubes, plus du double de celle de l'Eddystone et un plus que celle de la tour du Bell-Rock. Telle était la précision observée dans la taille préalable des pierres, qu'après qu'elles furent toutes venues s'adapter régulièrement l'une à l'autre, le diamètre de cha-

que assise ne varia pas d'un seizième de pouce avec la dimension arrêtée d'avance, et la hauteur ne dépassa que d'un pouce celle que Tarchitecte avait calculée. Stevenson répète ici que, s'il put faire avancer son œuvre plus rapidement que son père n'avait pu faire avancer la sienne, il le doit au navire à vapeur quSl avait sous ses ordres.

Le 21 juillet, le canon du steamer fit entendre son salut en débarquant les dernières pierres destinées à la tour. Le 10 août, arriva la lanterne que Ton hissa et fixa, en la couvrant d'un abri provisoire afin de la défendre des injures de Thiver.

L'été de 1843 fut rempli par le rejointement de la maçonnerie extérieure, opération ennuyeuse faite au moyen d'échafaudages suspendus, et par l'arrangement intérieur. Enfin le 1*' février 1844, la lumière du phare brilla aux yeux des navigateurs.

L'appareil lumineux qu'on adopta était identiquement celui qui avait été appliqué quelques années auparavant à la tour de Cordouan, l'appareil dioptrique. La lumière tourne, n'apparaissant qu'une fois par minute dans tout son éclat. Élevée de 48 mètres au-dessus du sol et de 45"*,07 de la mer, elle est aperçue à 18 milles.

Telle est l'histoire du phare de Skerryvore. Peutêtre trouvera-t-on qu'elle diffère peu de celle de ses aînés. Nous ne pouvions cependant la passer sous silence, car elle complète une œuvre qu'on pourrait nommer Vart de bâtir les phares en pleine mer, art entièrement inconnu avant Smeaton, Robert et Alan Stevenson, — trois hommes dont l'Océan, s'il

LES PHARES ANGLAIS. 15i

pouvait traduire en paroles le « sourire rhythmé » de son calme d'été, ou les accents plus âpres de ses colères équinoxiales, pourrait dire avec le poète :

Great I must call thera for they conquer'd me.

Je dois les nommer grands, ne m'ont-ils pas vaincu?

D'autres ingénieurs sont venus après eux, ont fait aussi bien, et ont même perfectionné leurs méthodes : mais eux ont eu l'immense mérite d'avoir réussi les premiers et du premier coup. Si donc, lorsqu'on aperçoit du fond de l'horizon, sur le navire qui vous balance,- le feu qui indique le port, on doit penser à Fresnel; en s'approchant du monument qui supporte la lumière, n'oubliez pas les noms de Smeaton, de Robert et d'Alan Stevenson. Eux aussi sont de grands hommes !

NORTH-UNST

L'érection de la tour de" North-Unst exécutée en 1854, sans offrir des difficultés comparables à celles qu'offrait celle du Bell-Rock, représenle néanmoins un des résultats les plus intéressants obtenus» par les ingénieurs anglais. Ainsi queTindique notre dessin, elle s'enracine sur un roc isolé, voisin des îles Shetland, et dontla hauteur au-dessus du niveau de la mer est estimée à 200 pieds. Sa face nord, qui est perpendiculaire, est exposée à toutes les violeaces de l'Océan ; sa face sud, quoique moins abrupte, n'en est pas moins d'une ascension très-difficile ; et son sommet est juste assez large pour contenir les assises de la tour. Celle-ci a 50 pieds, et avec la chambre de la lanterne, elle contient une chambre à coucher.

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une cuisine et un office. A sa base, on remarque un autre magasin dans lequel on renferme Thuile, le charbon de terre et les caisses à eau. On ne peut l'aborder que par le beau temps. Les demeures de ses quatre gardiens sont sur l'ile de Unst, à environ i milles du phare.

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