Siphré sur Aschré^ Lkvit., xviii
pères. Ils regardaient, à coup sûr, la loi juive comme contenant des vérités supérieures à toutes les autres croyances , mais ils ne firent pas dépendre de son observation le salut éternel.
N'y avait-il donc pas de vertu , n'y avait-il pas de morale, n'y avait-il pas de mérite digne des récompenses que Dieu réserve à ses élus, avant la révélation du Sinal ? La tradition répond affirmativement à cette question avec une unanimité significative.
Elle exprime la conviction qu'il y a eu pour l'humanité plusieurs révélations successives. D'abord, celle d'Adam; c'est la loi naturelle dans sa plus simple expression ; ensuite celle de Noé, après le déluge ; c'est la loi de la morale universelle ; puis celle d'Abraham, lors de sa vocation ; c'est la loi du monothéisme et de l'élection d'Israël ; enfin, celle de Moïse sur leSinaï ; c'est la loi du Décalogue et l'organisation complète de la société religieuse ' .
Dans la large hypothèse des docteurs pharisiens, tous les peuples se rattachent plus ou moins directement à ces diverses révélations, et tous peuvent rire
i. Cette croyance a fait Tobjet d'une intéressante parabole : « I'd prince, y eet-t-il dit, passe en revue ses plus fidèles senritenrs et leur accorde & chacun des présents, à Tun une pierre précieuse, à Tautiv un riche bijou ; mais quand son fils parait, il lui donne tout ce qu'il possède. — Ainsi a agi rÊtemel dans la révélation de ses lois, il enseigna à Adam, puis à Noé six commandements fondamentaux: il en ajouta de nouveaux pour Abraham, Isaac et Jacob ; maispour Israël, il a épuisé tout le trésor de ses vérités. » (Schir-ra-scbiiii, Rabha, 5 b.)
également sauvés en observant les principes essen* tiels qui furent établis à chacune de ces phases de rhumanité. Si Israël, initié à toute la loi divine, est tenu d'en accomplir tous les devoirs, il n'en est pas de même pour les autres nations. Les justes qui, même dans l'idolâtrie, pratiquent les lois morales ensei'gnées à Noé, (les Noachides) ont le même mérite et peuvent espérer les mêmes récompenses que les fils d'Abraham, adorateurs du Dieu unique et fidèles à la loi du Sinai.
Cette doctrine est attestée par trop de textes pour qu'il soit nécessaire d'y insister. D'ailleurs, dès qu'on se déclarait impuissant à rien affirmer dans l'ordre éternel et infini, on ne pouvait se reconnaître le droit de condamner, en ce monde ni au delà, ceux qui professaient, sur ces impénétrables problèmes^ d'autres opinions que les Pères de la Synagogue. Tout devait se réduire, dès lors, à une question de morale universelle.
L'enseignement pharisien est allé plus loin encore dans cette voie de tolérance. Il admet que chaque peuple a, ici-bas, sa mission à remplir et son œuvre à exécuter, et que tous, en accomplissant la loi de leur destinée, ont un droit égal à la bienveillance du souverain maître. C'est ce qu'explique en ces termes une de ces paraboles qui plaisent tant à l'esprit des docteurs juifs.
« Au jour du jugement. Dieu siégera, la main » appuyée sur le livre de la loi, et il dira : — Que
» tous ceux qui ont observé mes commandements vien- » nent chercher leur récompense! — Alors tous les )) peuples accourront à la fois ; mais l'Éternel leur près- » crira de se présenter chacun à son tour et d'exposer )) leurs titres à la rémunération céleste. La puissante » race d'Édom ouvre la marche; puis vient celle des » Perses, puis successivement toutes les autres na- » tions. — Qu'avez-vous fait sur la terre ? leur de- » mande le juge suprême. A cette question, elles » répondent par l'énumération de leurs institutions » politiques, de leurs gigantesques monuments, de » leurs exploits guerriers, de tous les progrès maté- » riels qu'elles ont réalisés dans le monde. — Dans » tout ce que nous avons fait, ajoutent*elles, nous )) avons secondé la mission d'Israël. Nous nous » sommes chargés de la besogne matérielle pour » qu'il pût librement se livrer a sa tache particulière^ » l'étude et la propagation de la loi divine •. »
Ce curieux interrogatoire est la proclamation solennelle de la solidarité qui unit et associe tous les eCTorts des familles humaines dans un même but d'in* térèt universel. Toutes ont leur génie propre et leur sphère d'action. Celles-ci sont vouées aux arts de la paix ; celles-là, aux arts de la guerre ; les unes, aux travaux matériels ; les autres, aux œuvres morales ; mais toutes, par des moyens différents, concourent
1. Cette intéressante parabole se trouve dans leTalmud, Abodah Zarah 2.
au développement de la civilisatmn qui rapproche, pou à peu, les hommes de l'idéal divin. Quant à Israël, si dans ce faisceau de forces civilisatrices, il est plus exclusivement le représentant de Tidée religieuse, ce n'est pas pour lui un mérite exceptionnel, car tous ses frères de l'humanité travaillent en même temps à aplanir la voie par où doit passer, tôt ou tard, la vérité et préparent le champ où doit mûrir un jour la moisson providentielle.
tt Si Dieu avait donné la loi en Palestine, ajoute » une troisième parabole qui est l'éloquent commen- » taire des principes qui précèdent, on aurait pu dire u aux autres nations : « C'est un privilège exclusif et » vous n'y pouvez prétendre. » Aussi l'a-t-il donnée n dans un désert qui n'est la propriété de personne. » II Ta donnée à la clarté du jour et non dans Tombre )) de la nuit, aux lueurs des éclairs et au bruit du » tonnerre et non dans le mystère et le silence, pour )) indiquer qu'elle est accessible à tous les hommes » et que quiconque veut la recevoir en a le droit *. »
Il est inutile de faire ressortir le caractère élevé de cette doctrine de tolérance universelle. Le Pharisaïsmo ne fait d'Israël un peuple élu que pour en faire un peuple à mission; mais son élection n'enlève rien au mérite des autres peuples. Tous ont leur grandeur , tous auront leurs récompenses. Si les justes de tous les cultes peuvent aspirer au bonheur de la vio