Matthieu, cb. xxiv, 29. — xxv
quand on lui demande comment se fera Tavénement du règne divin, ressemblent singulièrement à celles que Yéhoschoua aurait reçues du Messie, à qui Élie l'avait renvoyé : « Le règne de Dieu, » dit Jésus, c ne » viendra pas d'une manière sensible. On ne dira pas : « Il est ici, » ou : a II est là, » car le règne de Dieu est en » vous-même ' ! » C'est exactement la même pensée. Ce qui Test également, c'est la réponse du prophète galiléen touchant l'heure où se produira l'apparition du fils de l'homme. Nul ne le peut savoir avec certitude ; il faut toujours l'attendre, sans préciser d'avance à quel moment ce fait providentiel se produira*. Néanmoins Jésus afOrma, en même temps, que la génération contemporaine ne passerait pas sans que tout fût accomplit'. Or^ sous ce rapport, il faut bien avouer que l'événement donna un singulier démenti à ses paroles.
Les termes apocalyptiques par lesquels l'Évangile décrit, à son tour, les phénomènes qui précéderont le règne divin, sont empruntés, comme les légendes traditionnelles du Pharisaisme, àtoutesles apocalypses populaires qui, depuis Daniel^ avaient cours en Judée. « Il y aura alors d'épouvantables calamités, la guerre, » la peste, la famine, les tremblements de terre. Ce
{. Luc, ch. xvii, 20 et eaiv.
2. De die aatemilla et horanemo scit, neque angeli cœlorum, niai 3 •olas pater (Matthiiu, xxiy, 36).
3. NonpnBteribit generatio hœc, donec omniabœc fiant {ibid., 34).
» sera le commencement des douleurs messianiques, » initia dolorum \ »
Cependant le messianisme de Jésus s'écartait des données de la tradition sur un point important. — Tandis que le Pharisaïsme, d'accord avec les idées des prophètes, ne cessait d'affirmer que l'époque mes* sianique donnerait au monde une ère de paix et d'harmonie universelle, Jésus disait au contraire à ses disciples : « Ne croyez pas que je sois venu porter la paix à la terre; je n'y apporte pas la paix, mais le glaive *. » £t, tandis que la parabole pharisienne, décrivant le règne de Dieu, promettait aux pécheurs le pardon et le salut, l'apocalypse chrétienne les menaçait, au contraire, de la damnation éternelle ^
Mais, sauf ces divergences, qui sont de dogmatisme abstrait plutôt que d'intérêt pratique, Jésus et ses disciples se sont très-nettement posés sur le terrain pharisien pour tout ce qui pouvait établir la vérité du messianisme chrétien ; ils ont accepté toutes les idées qui, à cet égard, avaient cours parmi le peuple et les ont appliquées scnipuleusement aux paroles, aux actes et à renseignement tout entier du Messie dont ils furent les apôtres.
1. Mattbibu, XXIV et xxt. —On remarquera surtout cette expression caractéristique « les douleurs », qui reproduit le mot même de la légende pharisienne.
2. Nolite arbitrari quia pacem venerim mittere in terram ; non Teni pacem mittere sed gladiom (Mattbibu, ch. x, 34 et 35).
3. Ibunt in supplicium sternum, justi autem in vitam œternam (Matthiku, cb. xxYi, 46).
lU ne parvinrent cependant à convaincre en Judée ni les masses ni les esprits d'élite. Nous avons exposé ailleurs les raisons très-sérieuses de Tincrédulitédes Juifs \ Cependant, s'il ne s'était agi que do savoir si Jésus était ou non le Messie attendu, la lutte entre les apôtres du Christ et les pères de la Synagogue n'aurait pas eu, sans doute, le caractère de violente hostilité qu'elle prit bientôt. La croyance, plus ou moins justifiée, à un messie ne constituait pas, aux yeu^ des Pharisiens, une question de doctrine ou de dogme, de nature à créer un schisme radical. C'était un point de fait que chacun était libre d'envisager à sa manière sans qu'il en résultât une atteinte fondamentale aux principes du Judaïsme. On en a vu plus tard une preuve bien autrement décisive. Akiba, le plus grand nom du Pharisa'lsme après celui d'IIil* lel, a affirmé, lui aussi, l'avènement du Messie dans la personne de Bar Kochebah. 11 s'est dévoué pour sa cause ; il a subi le martyre pour attester sa conviction, lia fait plus; il a provoqué, pour faire triompher le prétendu héritier de David, une formidable insurrection qui a répandu des flots de sang. Les docteurs pharisiens l'ont blâmé et se sont hautement prononcés contre le pseudo-messie ; néanmoins, Akiba est restée à leurs yeux et dans l'histoire du Judaïsme, un des maîtres les plus respectés et les plus illustres de son
1. Voir notre ouvrage des Déicides, consacré tout entier à cette •iémoQstration.
4S LKS PHARISIENS.
siëclo. Il en eût été de même pour les disciples de Jésus.
Mais il s'agit, au bout de très-peu de temps, de la divinité de ce dernier et non plus de son messianisme. Alors, les gardiens de l'Unité de Dieu résistèrent énergiquement.
Toutefois le conflit ne s'engagea pas à l'origine. Ces prétentions à la majesté divine, peut-être même au titre de Messie, furent moins explicites, pendant la vie du prophète de Galilée, qu'on ne le croit généralement. L'Évangile lui-même témoigne qu'il se révéla plus exclusivement à ses apôtres qu'à la foule qui l'entourait. Mais, quelle qu'ait été son attitude, il est manifeste qu'il adopta, sur le caractère et les conditions du messianisme, toutes les idées traditionnelles, et qu'il ne s'éloigna pas plus de l'enseignement pharisien sur ce point capital que sur les autres.
L'analogie des deux doctrines est également complète sur le dogme essentiel du Pharisaïsme, la résurrection et le monde futur. En affirmant cette croyance, les docteurs du second temple avaient introduit dans le Judaïsme une innovation considérable dont il était difficile de trouver le germe dans la loi écrite et qui avait été leur arme la plus puissante contre le Sadducéisme. Jésus partagea hautement leur foi à cet égard et combattit, aussi vivement qu'ils l'avaient fait eux-mêmes, le scepticisme sadducéen ^ L'es-
1. Matthieu, ch. xziu 23 et euiv. — I^es réponses que Jésus fait aux
pérance en la résurrection, pour Taffirmation et la démonstration de laquelle il semblerait presque, à bien apprécier le récit évangélique, que Jésus ait voulu mourir, certain de revivre le troisième jour, est devenu le dogme de l'Église chrétienne comme il était et est encore celui de la Synagogue pharisienne.
Le Christianisme naissant apparaît donc, dans la doctrine de son fondateur, comme un mélange d*Essénisme et de Pharisaîsme, plus près cependant de l'idéalisme ascétique du premier que de Tesprit pratique du second, mais ne se séparant cependant ni de l'un ni de l'autre et mettant son originalité à les combiner en une magnifique synthèse morale, sociale et religieuse, qui renfermait tout ce qu'ils avaient de plus pur, de plus généreux et de plus sublinie.
Aussi, quand on examine impartialement le récit évangélique, on reconnaît qu'en réalité, Jésus eut avec les Pharisiens des rapports moins hostiles que ne le font supposer, au premier aspect, quelques incidents orageux et quelques paroles irritées.
Sadducéens qai niaient la résurrection, s'appuient sur les mêmes arguments qu'employaient les Pharisiens envers leurs adversaires. Nous le constaterons plus loin. (Voir la partie intitulée, les ooctrixbs rnARiBiKr.TES.)
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N'oublions pas qu'il existait à cette époque deux Pharisaïsmes très-distincts, celui d'Hillel et de son école, tolérant, libéral, pacifique, enclin à l'indulgence et supportant, avec beaucoup de mansuétude et de patience, les contradictions de ses adversaires; et celui de Schammai et de ses disciples, violent, fanatique, intolérant, partisan de la répression rigoureuse, n'admettant pas d'opposition. Il est possible que les Schammaîstes se soient plus ou moins ouvertement associés aux ennemis de Jésus ; mais on peut affirmer que les Hillélistes ont tenu une conduite beaucoup plus modérée ; l'Évangile lui-même en fournit la preuve en des occasions importantes.
N'oublions pas non plus que, par suite de la nouvelle organisation de l'État juif, les grands prêtres étaient redevenus les chefs du pouvoir. Lç parti des docteurs avait, encore une fois, perdu beaucoup de son influence et de son autorité dans le gouvernement. Il n'avait plus ni l'initiative des poursuites en cas de délit, ni le pouvoir de les arrêter. L'admi* nistration était tout entière aux mains du Sacerdoce et du Sadducéisme, son éternel allié. Or, les véritables ennemis de Jésus étaient les Sadducéens, c'est-à-dire le parti des riches contre lesquels il tonnait avec tant d'énergie et le parti pontifical qu'il attaquait sans ménagement. Mais ses plus grands dangers venaient du parti Hérodien, mélange des deux autres, parti essentiellement politique qui s'effrayait de l'agitation que
la parole du fils de Marie provoquait parmi le peuple.
Hérode, le tétrarche de Galilée, dont le prophète de Nazareth et ses disciples étaient plus particulièrement justiciables, avait incarcéré Jean-Baptiste qui, à ce qu'il parait, le censurait vivement pour avoir épousé la femme de son frère Philippe * . Il voulut de même faire saisir Jésus '. Or, ce furent les Pharisiens qui vinrent avertir ce dernier des mauvais desseins du tétrarche et lui fournirent les moyens de se sauver à temps *. Une telle démarche prouve que ce parti était loin d'être malveillant à l'égard de Jésus.
L'Évangile avoue d'ailleurs que les Pharisiens étaient divisés sur la conduite à tenir envers lui. Ce dissentiment est notamment signalé dans une circonstance caractéristique où éclate la divergence des écoles d'Hillel et de Schammaï. Il s'agissait de l'observation du ^abbath sur laquellç les Schammaïstes étaient très-rigoureux, a Certains Pharisiens, rapporte l'Évan- » gile, disaient: « Cet homme ne peut parler au nom de » Dieu car il transgresse le sabbath. » — Les autres » disaient au contraire : «Comment un homme pourrai th il être pécheur et accomplir des actes aussi mer- » veilleux? » — Aussi n'étaient-ils pas d'accord *. » Les paroles mises dans la bouche des premiers carac-