‹ Les Pharisiens [microform]Chapitre 126 sur 500 · Talmud, Bérachoth · texte numérisé non relu

Talmud, Bérachoth

Telle est l'influence que les docteurs pharisiens exercèrent dans les maisons de prières et dans les maisons d'éducation. C'est ainsi qu'ils ont donné au peuple juif cette supériorité intellectuelle qui étonnait tant les hommes d'État et les philosophes des autres eultes ' ; c'est ainsi qu'ils l'ont si fortement façonné à ce spiritualisme religieux qui, en l'élevant à la notion et à la pratique des plus hautes vérités morales, en a fait l'incarnation de ridée monothéiste dans le monde entier.

En même temps que les chefs pharisiens consolidaient leur œuvre par Forganisation puissante des Synhédrins, par le développement du culte synagogal et par l'enseignement public, ils se préoccupèrent aussi de la masse énorriie de Juifs qui s'était, dès cette époque, répandue déjà sur presque tous les points du monde connu.

Les hommes du Grand Synode avaient eu la conscience du sort qui attendait Israël. Ils ne s'étaient fait,

1. Sénèque, surpris de l'instruction et de la science des Juifs, disait d'eux : « Ils connaissent très-bien la raison des pratiques qu'ils ob- » servent ; tandis que le peuple romain ignore absolument pourquoi » il fait tout ce qui lui est prescrit. » Illi causam ritus stii noveruni; et major populi [Romani) facit, quod cur faciat ignorât. » (Senèque, . apud Saint-Augustin, civil. Dei, cb, vi, 11.)

comme on l'a vu, aucune illusion sur la précarité de l'État juif. Ils pressentaient que rien ne pourrait le préserver d'une catastrophe finale. C'est dans cette conviction qu'ils firent tant d'efforts pour raffermir l'idée religieuse afin qu'elle pût survivre à la puissance politique. Les Pharisiens, leurs héritiers immé-' diats, ne purent que partager leurs prévisions et suivre la voie qu'ils avaient tracée.

Dans l'intervalle, en effet, l'émigration juive avait pris des proportions extraordinaires. La merveilleuse faculté de cosmopolitisme qui est le caractère distinctif de la race juive, excitée d'ailleurs par les malheurs de la patrie, avait poussé les habitants de la Judée, au dehors de leur pays, à peu près dans toutes les directions. La dispersion, si étonnamment prédite par Moïse lui-même à quatre reprises différentes^ et obstinément annoncée ensuite par tous les prophètes, avait commencé depuis longtemps. Sans parler des dix tribus restées au delà de l'Euphrate et du nombre considérable de Juifs qui demeurèrent en Chaldée, on comptait alors des populations hébraïques par milliers en Egypte, en Syrie, dans l' Asie-Mineure, en Lydie, à Cyrène, en Grèce et dans toutes les îles de la Méditerranée. Nahardée et Nisibis chez les Parthes étaient le foyer d'un grand enseignement doctrinal. Alexandrie regor-

i. LÉviTiQUE, cil. xxvr, 33. — Deutéronome, eh. iv, 27. — xxviii, 64, XXX, 3 et 4.

geait d'Israélites et Rome en avait déjà attiré assez pour former le noyau d'une colonie importante. Josèphe cite un passage de Strabon où il est dit « que les » Juifs sont répandus dans toutes les villes et qu'il » serait difficile de trouver "un endroit sur la terre qui )) ne les ait reçus et où ils ne se soient puissamment » établis'. »

Un tel mouvement d'émigration réclamait des mesures efficaces. Le Pharisaïsme, prévoyant, à son tour, que la Judée serait impuissante à résister, tôt ou tard, aux ennemis dont elle était entourée et dont elle venait à peine de briser le joug, la voyant d'ailleurs se dépeupler peu à peu sous l'influence de tant de causes diverses, comprit que le premier devoir était moins de préserver le centre officiel de l'État juif, que d'organiser le Judaïsme de la dispersion.

Nous devons à cette préoccupation la plus originale et la plus féconde des institutions pliarisiennes , la commune religieuse, Kéhilah.

Chose remarquable ! de même que, pour sauvegarder l'idée juive, le Pharisaïsme n'avait rien trouvé de mieux que de décentraliser et dlrîdividualiser le culte, de même il ne vit rien de plus efficace, pour maintenir l'unité du Judaïsme, que de proclamer l'indépendance de chaque communauté Israélite. Ce fut la constitution du municipe religieux. Pour employer des

■ï, ÂnUquités,\\v. ^ly, oh. ^n.

expressions modernes, ce fut la proclamation du

« self-government » en matière de foi.

Aussitôt que dix Israélites sont réunis et partout où ils se réunissent, ils forment ce que les docteurs pharisiens désignent sous le nom de « Minian » (le nombre). Le Minian est un corps moral, une société en miniature, qui résume la puissance, les droits et les devoirs du peuple entier. En quelque lieu qu'il soit, il représente tout Israël. De même que le vaisseau emporte avec lui la mère-patrie dans les plis de son pavillon^ de même tout minian porte avec lui la Judée et le Judaïsme. Ceux qui le composent ne sont plus des individus isolés ; ils sont le peuple juif lui-même ; ils en ont le caractère collectif ; ils en exercent la souveraineté, solidarisés par le lien puissant de l'association, de la loi et de la foi commune.

Lorsqu'un minian s'installe quelque part, il doit immédiatement s'organiser dans les conditions nécessaires à la vie sociale et religieuse, c'est-à-dire, avoir une maison de prières où le culte soit célébré et la parole de Dieu prêchée , une école où l'enseignement soit libéralement donné, un chef civil, un chef religieux, en un mot tous les organes indispensables au fonctionnement d'une communauté régulière.

Chaque Kéhilah, grâce à cette organisation, acquiert une puissance qui lui est propre. Image résumée de tout Israël, elle a, dans sa sphère restreinte, la même liberté, la même autorité que l'ensemble de la nation.

Chacune est indépendante de toutes les autres, et nulle, fût-ce celle de Jérusalem, ne peut lui dicter des lois ni exercer à son égard une suprématie quelconque. Elle élit, par le libre suffrage de ses membres^ ses administrateurs et ses prêtres. Le chef préposé au service du culte est chargé de la direction morale et spirituelle de la communauté , mais son pouvoir ne vient que de l'élection. Il est, en fait, le simple mandataire de l'assemblée qui l'a élu, toujours révocable s'il se rend indigne de son ministère sacré ou s'il est incapable d'en accomplir les devoirs. La science donne sans doute à tout docteur de la loi^ à tout disciple des sages, — Talmid' Eacham — une autorité morale aussi légitime que respectable devant l'opinion; mais, il ne peut exercer de pouvoir effectif dans une kéhilah que s'il a été placé à sa tête par un vote formel. L'élection populaire revêt l'élu d'un véritable sacerdoce ; elle lui confère, au sein de sa communauté, un droit personnel dont il ne doit répondre qu'à sa conscience, à Dieu et à la réunion qui l'a nommé. Dans l'ordre ecclésiastique, il ne reconnaît aucun supérieur. Aucun pouvoir religieux n'a, vis-à-vis de lui, ni droit de contrôle, ni droit de remontrance, ni droit de répression. Il est absolument libre de dire et d'enseigner tout ce qu'il croit juste , bon et vrai , sans avoir à craindre d'autre censure que celle de l'opinion.

Et ce n'est pas aux familles des prêtres et des lévites, descendants d'Âaron , qu'est confié le ministère

religieux de chaque kéhilah ; c'est à tout homme que son mérite, son caractère et sa moraUté désignent aux suffrages de ses égaux. Il n'y a pas même d'école spéciale où se recrutent les fonctionnaires du culte. Tout Israélite est apte à toutes les fonctions religieuses comme à tous les emplois civils. Il peut officier sans avoir besoin d'aucune ordination particulière ; il peut bénir les naissances, faire entrer les enfants, par la circoncision, dans l'alliance d'Abraham, célébrer les mariages, dire les dernières prières au chevet des agonisants, et réciter^ devant la tombe qui se ferme à jamais, les tristes offices des morts. L'autel est partout où il y a des fils d'Israël et chacun d'eux en est le gardien et le prêtre.

Il est difficile de méconnaître la hardiesse et la grandeur de ces conceptions. Le Pharisaïsme, convaincu que les Juifs ne tarderaient pas à s'éparpiller par le monde, en butte à tous les hasards et à tous les périls de cette vaste émigration, substitua le régime communal au pouvoir central déjà si aiffaibli. L'unité matérielle dii temple fut remplacée par l'unité spirituelle de la foi. Aussi Jérusalem peut périr; mais le Judaïsme ne périra pas avec elle. Il n'y aura plus de sanctuaire dans la cité de David; mais il y aura, dans le monde entier, des milliers de sanctuaires élevés et conservés par toutes les kéhilahs. La patrie territoriale peut tomber dans un grand désastre national; la patrie morale est créée; elle survivra.

quoi qu'il arrive, malgré la dispersion, malgré la persécution. Que de nouveaux Pharaons veuillent anéantir encore les fils errants des tribus de Jacob, cette proscription universelle épargnera bien un Minian, nouveau Moïse sauvé des eaux^ qui sera Téternelle protestation du Monothéisme contre toutes les idolâtries.

Telle est la grande pensée qui présida à l'organisation de la communauté juive. On y trouve l'application de tous les principes libéraux qui sont l'essence de la doctrine pharisienne. L'élection, l'autonomie^ le droit individuel, prennent désormais la place de l'autorité héréditaire et privilégiée aussi bien dans l'organisation politique que dans la pratique de la religion.

Ce que ce système devait produire, Thistoire nous l'a appris. Il a^ d'abord, donné une force d'impulsion immense au prosélytisme ardent des Pharisiens et des premiers apôtres chrétiens ; il a ensuite été le type de la réforme que Luther, au xv^ siècle, a accomplie dans l'Église catholique; mais, par-dessus tout, il a sauvé lé Judaïsme quand la Judée a été définitivement vaincue. ,

L'apôtre des Gentils, le disciple du pharisien Gama-

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liel, saint Paul, dont l'esprit était si profondément imbu des traditions du Pharisaïsme, trouva partout^ dans ses voyages, les communautés juives établies d'après les règles qu'on vient de lire. Il en fit le théâtre de ses premières prédications et la base de sa propagande. Ensuite, il les prit simplement pour modèle de celles qu'il organisa à son tour dans l'esprit de l'Évangile. Le nom d'églises qu'il leur donna n'est que la traduction grecque du mot hébreu; Ecclesia, Kéhilah^ même signification, même chose. Les églises de l'Asie Mineure, de la Macédoine, de la Galatie, d'Éphèse etc. , dont il est question dans les Actes et dans les Épitres, formaient autant de kéhilahs chrétiennes, liées entre elles par le Paulinisme, sur le plan de celles que le Pharisaïsme avait depuis longtemps instituées. Elles couvrirent le monde romain d'un immense réseau de sociétés secrètes qui renversèrent bientôt l'empire et le paganisme en décadence.

Et même, quand, après les jours orageux de la persécution, l'Église chrétienne vit enfin arriver les jours de triomphe, elle régla s a première organisation suivant la tradition de la synagogue pharisienne. Élection, autonomie, titres et fonctions, tout est analogue dans les premiers siècles du Christianisme. Ce n'est qu'à l'avènement du Catholicisme, avec sa colossale centralisation, son principe d'autorité absolue et son paganisme transformé, que l'institution originaire se modifia essentiellement. Mais la résistance de l'esprit

libéral contre la théocratie poûtificale recommença alors dans le monde chrétien, comme elle avait éclaté dans le monde juif contre Tancien sacerdoce. La foule de schismes et de révoltes qui ont marqué le développement de la papauté, atteste combien la nouvelle organisation du pouvoir religieux contrastait avec l'esprit et les doctrines de la primitive Église.

Les Pharisiens du Christianisme, sans avoir sans doute la conscience du lien qui les rattachait à ceux de raûcien Judaïsme, poursuivirent, pendant tout le moyen âge, au nom delà liberté religieuse, une lutte obstinée contre la suprématie du pape; puis, un jour, Luther, le chef du Pharisaïsmë moderne, triompha contre Rome et replaça le Christianisme dans les conditions de son origine évangélique. Or, que fit-il pour cela, sans, peut-être, s'en bien rendre compte luimême? Il renoua la chaîne des temps et proclama, à dix-huit siècles de distance, tous les principes fondamentaux de l'antique réforme pharisienne.

L'organisation protestante est calquée en effet sur la vieille organisation de la kéhilah juive. Rien li'y manque. Chaque église est indépendante ; chaque pasteur est élu ; chaque fidèle est apte au ministère sacré ; il n'y a aucun pouvoir suprême et infaillible qui, dominant les communautés protestantes, fasse de leurs ministres religieux une milice aux mains et aux ordres d'une autorité centrale ; il n'y a plus aucun intermédiaire entre Thomme et Dieu, imposant la foi au

nom de l'Éternel, opprimant les consciences, liant et déliant ici-bas. La liberté d'examen est le fondement même de la réforme du xvi° siècle', comme eUe le fut à l'époque du grand Synode et des Macchabées ; enfin, à côté du chef spirituel qui enseigne la parole divine, une administration laïque, également élue, préside à tous les intérêts de la circonscription pastorale.

Le Protestantisme a cru, en accomplissant cette réforme, rétablir simplement la tradition évangélique des Apôtres; mais ceux-ci, du moins celui d'entre eux à qui était dû le système de la première église, tout en croyant au Christ rédempteur, avaient respecté et s'étaient assimilé l'organisation même de la Synagogue de leur temps ; de sorte qu'en remontant à la source du Christianisme, c'est le Pharisaïsme que la réforme moderne ressuscitait dans sa conception la plus profonde et la plus originale.

YI

Nous plaçons, sans hésiter, à l'époque où le Synhédrin se reconstitua sous la direction du parti pharisien, sinon Rétablissement, car la chose était déjà ancienne, du moins la consécration de l'autonomie des communautés juives. Il n'est pas douteux^ en elTet, qu'elles existaient depuis longtemps avec la plupart

des droits que nous venons d'analyser. Les Juifs émigrés n'avaient certainement pas vécu à l'étranger sans s'organiser de façon à protéger tout à la fois leurs intérêts religieux et politiques. Leur éloignement même de la Judée eut pour conséquence naturelle leur indépendance. Aucun lien direct ne pouvait rattacher à la capitale de l'État juif toutes ces petites colonies éparses dans tant de contrées lointaines. Les Juifs n'avaient pas, comme les Romains, des forces colossales à mettre au service de leurs nationaux partout où ils allaient s'établir, de manière à faire des divers groupes colonisateurs un point d'appui pour le développement incessant de leur puissance et de leur dominatipn hors delà métropole. Les émigrés d'Israël étaient nécessairement abandonnés à eux-mêmes, libres de s'administrer à leur gré.

La force des choses fit donc, généralement, des communautés juives établies au sein du monde païen, autant d'États indépendants; mais une égale nécessité les entraîna toutes dans le mouvement pharisien. Ne pouvant participer au culte officiel du temple, elles adoptèrent toutes avec enthousiasme le culte réformé et édifièrent partout des synagogues où l'adoration et la prière suppléaient aux victimes et aux oblations. L'usage, l'exemple, Tidentité des besoins concoururent à donner à l'organisation de ces colonies éloignées une certaine uniformité. L'autonomie de la commune religieuse fut ainsi naturellement un fait avant de devenir un droit .

Quoi qu'il en soit, la reconnaissance de ce droit ne saurait être fixée à une autre date qu'au temps des ïïasmonéens. La vaste décentralisation qui en fut la conséquence, est un principe éminemment pharisien ; il est impossible de ne pas la regarder comme contemporaine de l'époque où les Pharisiens prirent le pouvoir synhédrial. En tout cas, elle est certainement antérieure à l'apostolat chrétien, puisque nous voyons alors une foule de kéhilahs vivant, fonctionnant, fortement établies depuis de longues années. Leur existence dut être consacrée, lorsque la Judée, redevenue elle-même un état indépendant, eut naturellement à s'occuper du sort de tous les Juifs dispersés dans le monde.

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