JosÈPHE, ihid., ch. m
avait appris aux princes hasmonéens ce qu'ils pouvaient avoir à craindre, dans leurs entreprises militaires, de leurs querelles avec les Pharisiens. Les cohortes étrangères, groupées sous leurs drapeaux, étaient, à la fois, une sécurité dans les expéditions'à l'extérieur, et une force pour maintenir l'ordre à l'intérieur,; mais l'esprit nationaldu peuple juif en était choqué, tandis que l'esprit religieux s'en offensait également dans la conviction que Dieu ne pouvait se montrer aussi propice pour ces troupes idolâtres que pour des armées fidèles.
Ce fut contre Ptolémaïde qu'Alexandre Yanaï dirigea sa première campagne, la seule ville maritime, avec Gaza, qui restât à prendre alors, d'après Josèphe, pour assurer la domination juive sur les bords de la Méditerranée. Mais, obligé de lever le siége^ poursuivi même dans sa retraite, il éprouva, près d'Asoph, sur les rives du Jourdain, une défaite désastreuse, qui lui coûta, dit-on, 30,000 hommes et il ne put reprendre l'offensive. Pour relever ses affaires, il demanda du secours à Cléopâtre, reine d'Egypte, et celle-ci envoya une armée à son aide sous les ordres de deux généraux juifs, très-influents à la cour égyptienne, nomniés Hilkiah et Hananiah, tous deux fils de cet Onias qui avait construit le temple de Léontopolis ^ Vainqueur, grâce à ces puissants auxiliaires, et maître de
d, JosÈPiiE, Anllq., liv. XIII, ch. 21.
Ptolémaïde où Cléopâtre se rendit de son côté et signa avec le roi juif un nouveau traité d'alliance, Alexandre poursuivit sa campagne si mal commencée. Il prit Gazara et Amatha, une des plus fortes citadelles du Jourdain, ravagea le territoire de Gaza et mit le siège devant cette ville dont la trahison du frère même de celui qui y commandait lui ouvrit les portes ; puis, pensant que ce dernier exploit éblouirait le peuple juif, il revint à Jérusalem, appuyé d'ailleurs sur son armée victorieuse.
Il se trompait. Il y retrouva les mêmes sentiments d'antipathie latente qu'il y avait laissés. La haine réciproque entre les Pharisiens et les Sadducéens n'avait fait que s'envenimer. La crise» arrivait peu à peu à sa période la plus aiguë.
Cependant, pour conjurer ce conflit imminent, la reine Salomé, inspirée par son frère Ben Schétach, conseilla à Alexandre de se faire un regain de popularité en attirant à lui une partie des Pharisiens et en leur faisant une place honorable dans la haute assemblée. Yanaï paraît avoir suivi ce conseil, car on signale vers cette époque un incident qui peint la situation et qui mérité d'être rapporté.
On assure qu'il fit offrir à quelques chefs pharl-
siens plusieurs sièges synhédriaux. Ceux-ci refusèrent de siéger à côté de la majorité sadducéenne, prévoyant, non sans raison, qu'il n'y aurait pas moyen de' s'entendre. Simon ben Schétach ne partagea pas ces scrupules. Il consentit à entrer auSynhédrin, bien qu''il fût seul à y représenter le Pharisaïsme; mais, il avait son projet et s'apprêta à le mettre à exécution. Dans ce but, il souleva, dans les délibérations, des questions difficiles de droit, de coutumes et de principes, avec lesquelles on sait que les Sadducéens étaient fort peu familiarisés, leur science se bornant généralement au texte littéral et leur insouciance n'en poussant jamais bien loin le commentaire. Nous avons dit que les séances, tenues dans la grande salle du Temple, étaient publiques et c'est devant un auditoire curieux et malveillant que les synbédristes sadducéens tombaient en confusion ou restaient court, lorsque ben Schétacb les mettait au pied du mur avec toutes les ressources de la dialectique pharisienne. Un jour, entre autres, la reine, sans doute d'accord avec son frère, amena le roi à une de ces intéressantes séances. Simon ben Schétacb, profitant de la présence du souverain, fit ressortir avec tant d'habileté l'ignorance de ses collègues sur les points les plus importants, et les erreurs radicales qu'ils commettaient dans l'interprétation et dans l'application des lois, que les principaux d'entre eux furent obligés de donner leur démission. Cette ma-
nœuvre eut le succès qu'en avait espéré l'adroit Pharisien, Tous les Sadducéens se retirèrent successivement du Synli^drin où Simon ben Schétach les fit remplacer par des membres de son parti '.
Mais alors recommencèrent les intrigués de palais. Les Sadducéens, vaincus sur le terrain du droit, cherchèrent à prendre' leur revanche sur celui de la force.
Alexandre avait pour favori un certain Dio gène, ennemi irréconciliable duPharisaïsme, dont la funeste influence précipita la crise que Salomé faisait, au contraire, tant d'efforts pour éviter. Au fond, les sentiments du roi ne s'étaient pas modifiés. Tout en suivant, à contre-cœur, les conseils prudents de la reine et de Ben Schétach, il nourrissait toujours contre les Pharisiens des dispositions hostiles que Diogène s'appliquait à aigrir dans l'intimité. Il ne demandait pas mieux que de se délivrer d^un parti dont les prédications lui aliénaient de plus en plus Tesprit des masses. On ne peut guère douter que l'événement où il trouva un prétexte pour s'en défaire par la violence, n'espérant pas le ramener autrement, n'ait été prémédité. Comme tous les pouvoirs compromis devant l'opinion, Alexandre et ses conseillers avaient besoin d'une émeute qui pût justifier des mesures de rigueur. Elle
1. Cet événement fat considéré comme un tel triomphe, que la date (28 Thébet) en fut consacrée, suivant l'habitude pharisienne, par un jour de îèle, {Méguilîaih Taanith, x. 1. — Voir sur, ce point le récit du Scoliaste.) — Le fait a laissé d'ailleurs de vivaces souvenirs dans les traditions de l'époque.
ne serait peut-être pas née d'elle-même ; ils la firent naître en jetant publiquement un défi aux traditions que les Pharisiens maintenaient si religieusement et auxquelles le peuple tenait le plus.
C'était à l'époque de la fête des Cabanes, qui se célèbre dans le mois de Tischri (octobre). En analysant les divergences rituéliques qui existaient entre les Pharisiens et les Sadducéens, nous avons mentionné les libations d'eau sur l'autel, lesquelles, d'après le Pharisaïsme, devaient se faire, lors de cette solennité, en signe de fertilité et d'abondance. Les Sadducéens repoussaient cet usage comme n'étant pas formellement prescrit par le Pentateuque ; mais le peuple s'y était habitué et y attachait autant de prix qu'à la procession qui se faisait, le même jour, dans le temple avec des palmes, des branches de saule et des cédrats.
Or, le jour de cette grande fête, l'une des trois solennités où les Juifs de toutes les contrées affluaient en pèlerinage à Jérusalem, Alexandre Yanaï, officiant en sa qualité de grand prêtre, au lieu de verser l'eau de la libation sur l'autel, la jeta à ses pieds avec une affectation dédaigneuse. A cet outrage calculé fait aux sentiments populaires, l'orage, si longtemps contenu, éclata. La foule se souleva tout entière-; elle jeta à la tête du roi les cédrats {étroguim) qu'elle tenait à la main et une émeute bruyante remplit le temple de désordre et de cris.
Alexandre, qui s'attendait à cette explosion si manifestement provoquée par lui-même, avait pris ses précautions en conséquence. Ses troupes mercenaires étaient postées près des murs de l'édifice sacré. A un signal elles firent irruption dans l'enceinte et massacrèrent impitoyablement tous ceux qui s'y trouvaient. Josèphe évalue à 6000 le nombre de personnes qui furent tuées dans ce jour, néfaste K. Cette espèce de Saint-Barthélémy des Pharisiens eut lieu en l'an 95 avant Jésus-Christ. Elle fit naître une haine implacable entre Alexandre Yanaï et son peuple.
L'insurrection qui en devait être la suite, n'éclata pourtant pas immédiatement. Après la tuerie de la fête des Cabanes, il y eut un moment de stupeur parmi les Juifs. La plupart des docteurs pharisiens cherchèrent un refuge à l'étranger contre les périls qui menaçaient leur liberté et leur vie. Sa haute position à la cour ne préserva pas Simon ben Schétach luimême. Il émigra, à son tour, et se retira à Alexandrie où^ réduit à la situation la plus précaire, il vécut du produit modeste de travaux de filature, tout en trouvant encore le temps d'instruire les disciples qui l'avaient accompagné ^.
Pendant ce temps, Alexandre Yanaï vivait à Jérusa-
î. Josèphe, AnUq.,\iY. XTII cli. xxi, — Talmud, Sukka i8. h, 2. Talmud, BabaMetzia, ch. viii. — On cite à cette époque un trait qui peint la probité du savant docteur. — Ses disciples, ayant acheté à son intention une ânesse, trouvèrent aux rênes de l'animal une
lem, comme tous les rois qui ont mis entre eux et leurs sujets une barrière teinte de sang, dans une atmosphère malsaine de défiances et d'inquiétudes. On raconte même qu'ayant demandé à certains Pharisiens ce qu'ils voulaient donc qu'il fit pour les contenter, ceux-ci se seraient écriés unanimement « qu'il » n'avait, pour cela, rien de mieux à faire que de se » suicider, et de débarrasser ainsi la Judée de sa per- » sonne '. » <
Devant ces dispositions qui lui faisaient craindre des complots régicides, Alexandre ne jugea pas prudent de rester à Jérusalem. Il recommença les guerres extérieures qui avaient occupé les premiers temps de son règne, espérant, par le prestige de la gloire, éblouir le peuple et désarmer son ressentiment.
Les débuts de cette nouvelle expédition furent favorables. Il vainquit les Arabes, imposa des tributs aux Moabites, à l'est de la mer Morte, et aux habitants de la Galadite ou Gaulanite, au sud-est du lac de Tibériade. Mais les Arabes reprirent bientôt l'offensive sous la conduite de leur roi Obed ou Obadas; ils firent tomber l'armée d'Alexandre, près de Gadara, dans une embuscade d'où le roi juif et ses soldats eurent
perle fine d'une grande valeur qu'ils se croyaient en droit de garder. Mais Ben Schétach exigea qu'elle fût aussitôt rendue au vendeur, donnant ainsi à un étranger un témoignage éloquent de la morale juive. (/&irf.)
L JOSÈPHE, i4w%., W&J5W^,
grand'peine à ise tirer sains et saufs '. Il retourna alors à Jérusalem; mais, en son absence, le peuple s'était insurgé et avait pris les armes pour le combattre et le cbasser du trône. Ce fut le point de départ d'une guerre civile ([ni ne dura pas moins de six années, (de 94 à 89 avant Jésus-Christ.)
Les Juifs ne se sentant ni assez forts ni assez bien organisés pour lutter contre les troupes pisidiennes et ciliciennes d'Alexandre, appelèrent à leur secours le roi de Syrie, Démétrius Eukaros, qui vint en effet avec une armée de 3,000 cavaliers et de 40,000 fantassins. Yanaï fut battu et s'enfuit dans les montagnes. Mais bientôt la crainte de voir les Syriens abuser de leur victoire pour replacer la Judée sous leur autorité, ramena vers le roi vaincu une partie de la population juive, chez qui le patriotisme dominait les passions politiques. Devant ce revirement inattendu, le roi de Syrie abandonna les révoltés à eux-mêmes et Alexandre poursuivit de nouveau la conquête de sa capitale. Il ne lui fut pas facile cependant de venir à bout de rinsurrection. Réduits à leurs seules forces, les insurgés tinrent en échec, pendant six ans, ses troupes aguerries; mais, presque toujours défaits et, enfin acculés dans Béthon ^ qu'Alexandre prit de force, ils furent faits prisonniers et envoyés à Jérusalem où