JosÈPHE, Antiq., liv. XV, ch. xiii
triomphe des Macchabées \ et il en avait poursuivi l'exécution avec une persévérance étonnante.
Ne pouvant renverser d'un seul coup une institution aussi fortement assise que le pontificat dans les lois, dans les mœurs et dans l'histoire du peuple hébreu, il mit tous ses soins à l'affaiblir. Le pouvoir légal du Synhédrin, l'autorité morale des docteurs, l'établissement des synagogues, l'autonomie religieuse des communautés, la réforme liturgique, la prédication publique, le droit reconnu à tout Israélite de célébrer les offices divins et de s'élever ainsi spontanément au ministère sacerdotal, la substitution de la prière à l'offrande des sacrifices sanglants, avaient constitué tout un ensemble d'innovations larges et fécondes qui ne laissaient aux descendants d'Aaron qu'une place désormais bien étroite dans la vie religieuse de la société juive. Les nouvelles institutions, tout en respectant leurs privilèges légaux, les avaient isolés et avaient attiré à elles toutes les sympathies populaires. Les prêtres officiels n'avaientconservéquelesfonctions les plus matérialistes du culte et les attributions les moins faites pour relever leur crédit auprès des masses. A l'autel c'étaient des bouchers sacrés qui immolaient des victimes; au sein de la nation, c'étaient des oisifs qui s'enrichissaient des dîmes prélevées
1. Rappelons le fameux passage du second livre des Macclaabées que nous" avons plusieurs fois cité : «Dieu a rendu à tous, l'héritage, » le sacerdoce et la sanctification. » (ch. II. 17.)
366 LES PHARISI.ENS.
sur le travail de tous, et qui employaient toutes sortes de violences pour pressurer le peuple.
Le terrain manquait ainsi chaque jour de plus en plus sous les pieds du Sacerdoce. Du reste, depuis plus de quatre siècles, il s'était déshonoré lui-même par sa criminelle conduite. Méprisé pour les fautes de ses représentants, haï pour son alliance avec tous les oppresseurs d'Israël, il ne jouait plus un rôle influent ni dans le mouvement des faits ni dans celui des idées. Aussi le jour où il tomba brusquement dans les ruines du temple, personne ne songea à lui. Il disparut de l'organisation religieuse comme de la mémoire du peuple, sans laisser un seul regret. Depuis longtemps il était mort moralement; sa fm matérielle n'étonna et n'affligea personne.
Or, parmi les machines de guerre que le Pharisaïsme dirigea contre le pontificat, on doit noter les agapes ou grands repas en commun auxquels les docteurs attachaient un caractère de haute sanctification, en les plaçant à l'égal des repas sacerdotaux. -
Souvenons-nous que les prêtres juifs ne vivaient pas seulement de l'autel ; on peut dire plus exactement qu'ils se nourrissaient de l'autel. Une partie de la chair des victimes leur appartenait en effet et servait à leur alimentation et à celle de leurs familles. De là ils avaient été amenés à considérer leurs repas comme une extension du service divin et leur table elle-même comme un autel consacré. De même
que les prescriptions sabbatiques, si sévères et si restrictives pour Tensemble du peuple, n'étaient pas imposées aux prêtres officiants ', de même ils ne les observaient ni pour la préparation et le transport de leurs mets, ni pour leurs repas pendant le jour de repos.
Lorsque le Pharisaïsme fut arrivé à cette large conception que le véritable pontife n'était pas Théritier . d'Aaron, versant le sang des victimes, mais le peuple entier épanchant son âme dans la prière et dans la foi, il se trouva entraîné, par la logique de son prin^ cipe, à déclarer que ce qui était permis au grand prêtre devait l'être égalemement au peuple. Dans cette conviction, il organisa à son tour des repas sacerdotaux où tout le monde put être admis avec les immunités que s'était réservées le sacerdoce.
Déjà les confréries religieuses iflahéroth), faisaient, dans leurs réunions, de véritables cérémonies, les purifications, les ablutions, les sanctifications, la communion sur le pain et le Ym^{Ha-Motsi et Kiddousch) que Jésus, dans son dernier repas avec ses disciples, éleva à la hauteur d'un touchant symbole et que le christianisme transforma, plus tard, en un sacrement mystérieux. C'est dans ces confréries que l'on immo-
1. En effet, le jour du sabbat comme les jours de fêtes, le prêtre immolait les victimes, les faisait brûler, allumait le feu de l'encens, et accomplissait une foule de travaux matériels interdits, ces jourslà, au reste du peuple.
lait aussi l'agneau pasiîal et que se célébraient les rites exceptionnels du premier soir de la Pâque. C'est là enfin qu'on institua les agapes sabbatiques et celles des grands jours de fêtes.
Trois offices solennels avaient lieu à la table commune : le Kiddousch ou sanctification sur le pain et le vin ; au milieu du jour, la MirChah ou offrande, qui rappelait celle de l'autel; à la nuit tombante, Id. Abdallah ou cérémonie de clôture, dans laquelle on allumait les lampes et on répandait Tencens \
Dans ces agapes fraternelles, que l'Église naissante s'appropria comme une des plus saintes traditions du passé, les Pharisiens avaient la prétention d'être les égaux des prêtres et de jouir, au point de vue des prescriptions sabbatiques, de franchises analogues.
Mais ils firent plus encore. Ces repas religieux ne pouvaient évidemment réunir qu'un petit nombre d'assistants dans des locaux nécessairement étroits. Or, les confréries pharisiennes étaient nombreuses et c'est par milUers que se comptaient les adhérents et les disciples. Que faire pour procurer à ceux qui restaient en dehors de ces pieuses assemblées, les avantages de l'agape sacerdotale? Le Pharisaïsme était ingénieux à tourner les difficultés légales lorsqu'il ne pouvait les résoudre. Il inventa un système singulier qui peint bien Pesprit de ce temps. Il imagina de
1. La synagogue moderne a conservé ces cérémonies qui se font à la fois dans les temples et dans l'intérieur des familles.
réunir, au moyen de poutres et de certains travaux^^ extérieurs, les maisons, les cours et les rues où habitaient les divers membres des confréries^ de façon à ne considérer l'ensemble que comme une seule demeure, et toutes les tables particulières, idéalement réunies Tune à Tautre, comme une seule table gigantesque autour de laquelle tous sanctifieraient Dieu en même temps et communieraient dans les conditions où leur prérogative plaçait les grands prêtres euxmêmes ^
Il ne faut pas juger l'époque curieuse que nous décrivons, à travers le prisme de nos idées. Il faut la voir telle qu'elle était avec ses bizarres procédés de polémique. Ce qu'il importe d'apprécier ce n'est pas la forme originale que prenait la lutte, c'est le but qu'elle poursuivait. Or, ce but, c'était, on ne saurait trop le redire, l'abaissement, l'annulation, le renversement, par tous les moyens possibles, du sacerdoce officiel. Dès lors la question s'élève et, sous l'enyeloppe étrange qui la couvre, apparaît la forte machine de guerre dressée par le Pharisaïsme contre le pontificat.
Le parti des Boëthusiens et des Sadducéens ne s'y trompa point. C'est pour cela qu'usant du regain d'autorité que lui avait procuré le mariage de la fille de
i. On donna à cette fiction le nom d'J?row&. Deux traités de la Mischnah et du Talmud sont consacrés à l'explication des règles et des conséquences de cette étrange institution qu'on pourrait appeler (( la suppression imaginaire des distances. » (Traités Eroubim, Mischnah et Talmud.)
,^,.|f §imon avec Hérode, il obtint de ce prince la mesure ■ Çpppressive qui prohiba à la fois les réunions et les
agapes pharisiennes.
Ces actes tyranniques ne suffisant pas pour sa sécurité, Hérode exigea du peuple un serment de fidélité à sa personne. Il l'imposa surtout aux Pharisiens, convaincu que leurs sentiments religieux les empêcheraient de se parjurer. Schémaïa^ Abtalion et plusieurs de leurs disciples furent cependant affranchis de cette formalité ainsi que les Esséniens à qui leur doctrine interdisait toute espèce de serment. Hérode favorisait d'ailleurs ces derniers, non-seulement parce que c'étaient des ascètes contemplatifs qui ne se mêlaient pas des affaires publiques, mais encore par déférence pour l'un d'entre eux, nommé Ménahem, qui, dit-on, lui avait prédit, lorsqu'il était tout jeune, qu'il deviendrait un jour roi des Juifs \
La plupart des Pharisiens refusèrent de prêter serment et leur résistance amena un incident d'une certaine gravité.
Josèphe porte à six mille ie nombre de ceux qui résistèrent. Le roi les condamna alors à une grosse