CHAPITRE PREMIER
LE PROSELYTISME JUIF
Ce peuple juif, si étrange dans sa vie religieuse, si agité dans sa vie politique, commençait à s'emparer vivement dé l'attention du monde entier. Les philosophes étudiaient avec une curiosité croissante cette loi du Sinaï aux lumières de laquelle s'éclaircissaient d'un jour nouveau toutes les vérités entrevues par les sages de la Grèce et de Rome. Les hommes d'État s'étonnaient delà résistance imprévue que la domination romaine rencontrait en Judée et cherchaient, non' sans inquiétude, le secret du patriotisme exalté qui
poussait une poignée de fanatiques à entrer en lutte ' contrôles invincibles armées auxquelles tous les peuples avaient cédé ' . La foule elle-même murmurait sourdement contre ces contempteurs des dieux de l'Olympe, ces adorateurs d'une divinité mystérieuse qui semblait leur inspirer un mépris si hautain envers toutes les autres races et tous les autres cultes.
Mais le Judaïsme,, ayant conscience de sa mission^ sans s'effrayer des périls qui pouvaient l'arrêter, poursuivait, dans l'ombre, le dessein prodigieux de convertir les païens à la foi monothéiste, et mettait à cette œuvre colossale l'énergie et la ténacité qui ont toujours distingué les fils d'Israël.
Il choisit, dans ce but, avec beaucoup de perspicacité, comme centre de son action, les deux points où se résumait la vie politique et intellectuelle de la société d'alors : Rome et Alexandrie. Rome avait en ses mains l'empire universel: triompher à Rome, c'était triompher dans le monde entier. Alexandrie était l'âme du mouvement philosophique; triompher à Alexandrie, c'était conquérir d'un seul coup tous les esprits d'élite. ,
Le Judaïsme commença, dans ces deux capitales du monde des faits et du monde des idées, une propagande active et puissante qui est, à cette époque, un
1. Tacite a peint d'un mot l'irritation que causait à Rome l'inflexibilité du peuple juif : « Augebàt iras quod soli Judeei non cessissent. » Liv. V, ch. i. —
élément très-caractéristique de rèsprit pharisien étqui
se lie ainsi très-directement à rbbjet essentiel de notre étude. Mais, si le Pharisaïsme fut l'initiateur du mouvement de prosélytisme ' qui éclata alors de toute part, ce n'est pas lui qui devait y remporter la dernière victoire. La conversion de la société païenne était réservée à un autre apostolat, fortement empreint de la doctrine pharisienne, que nous allons voir surgir et grandir rapidement. Le christianisme, héritant partout du prosélytisme juif et plus habile à se plier aux exigences du succès, eut la gloire d'achever l'œuvre que le Pharisaïsme ne put qu'ébaucher.
La colonie juive de Rome était nombreuse, remuante et influente \ Une cause célèbre qui, peu de temps avant Tavénement des Césars, fit retentir le Forum et à laquelle Gicéron prêta l'éclat de son éloquence, atteste l'importance de la population juive dans la cité reine. .
On jugeait lé préteur Flaccus , qui avait gouverné en Asie Mineure et y avait appliqué en grand le système de déprédations qui signalait partout l'administration avide des proconsuls. Entre autres exactions, Flaccus
i. Tacite, Annales II, 85. — Cicero, pro Flacco, XXVIII, §§ 66 et 67, -- Renan, rAîife'c/imi, p. 7-
428 LES PHARISIEiNS.
S était emparé du montant de l'impôt du demi-sicle établi par le Synhédrin au temps de Jean Hyrcan, et que les communautés juives de cette région centralisaient, où s'en souvient, à Apamée, Laodicée, AdramythiuDâ et Pergame, pour l'envoyer ensuite, sous bonne escorte, à Jérusalem. C'était un des principaux chefs de l'accusation dirigée contre Flaccus. A ce point de vue, le procès offrait beaucoup d'intérêt pour les Juifs de Rome. Ils affluèrent dans l'enceinte. Leur attitude même ne fut pas sans inquiéter le grand orateur, qui, malgré l'énergie des Catilinaires et la résignation avec laquelle il tendit plus tard la gorge au fer de ses assassins, ne se distinguait point par le courage, témoin le fameux procès de Milon. Ses parôles, en défendant Flaccus, trahissent ses alarmes et montrent l'influence des Juifs de son temps. Il avoue qu'il lui faut une certaine hardiesse pour s'attaquer à eux; il ne dissimule pas qii'il s'expose luimême en agissant ainsi'. Il va même jusqu'à insinuer que c'est pour leur plaire que l'autorité supérieure a traduit Flaccus en justice et a donné à la cause une portée exceptionnelle, en la déférant au Sénat, en plein Forum, devant une foule intéressée, convoquée tout exprès pour exercer une pression sur
1. Scis quanta sit manus, quantum valeat in concionibus (v^ 66.) Nec enim desunt qui in me et in optimum quemque excitent {ibid) \ — Multitudinem Judaeorum flagrantem, non nunquam in concionibus etc. (ibid).
l'esprit des juges \ Aussi déçlare-t-il que ce qu*il plaidera en faveur de son client sur ce sujet délicat, il ne veut le dire qu'à voix basse, afin de n'être entendu que des magistrats et non pas du public^. Les raisons qu'il avait, en effet, à faire valoir, pour justifier Flaccus, étaient de nature à irriter les Juifs. C'était le résumé des préjugés et des haines qui, déjà, s'agitaient contre eux dans l'ombre. A en croire l'orateur, c'est un peuple à qui sa religion apprend à détester lés institutions, les mœurs et les croyances des autres nations. 11 est l'ennemi implacable de Rome et il le montre bien par ses perpétuels soulèvements ^ Sa loi religieuse n'est d'ailleurs qu'une superstition barbare à laquelle Flaccus a bien fait de résister en empêchant "que des subsides fussent envoyés de l'Asie Mineure au temple de Jérusalem pour entretenir un culte sacrilège.
Ces sentiments, qui prouvent à quel point on se préoccupait alors du Judaïsme et de ses tendances, exprimaient à coup sûr les préventions du peuple contre les Juifs; mais ils n'étaient pas partagés par le gouvernement. Au contraire, dans les régions officielles, les Juifs de Rome trouvaient beaucoup de bienveillance, qu'elle fut réelle ou affectée. La politi-
i. Ob hoc criinen; hic locus atque illaturba quaisita est (§ 67).