GrvETz, ibid
L'inexplicable inaction des Romains pendant ce temps donne évidemment raison à ceux qui imputent à la politique romaine le perfide dessein de laisser se développer l'insurrection pour mieux l'écraser quand elle aurait atteint son apogée. Les Romains n'étaient peut-être pas fâchés d'avoir l'anarchie intérieure pour auxiliaire. Ils ne pouvaient voir qu'avec joie les Juifs se déchirer entre eux.
Néanmoins, Cestius Gallus, gouverneur de Syrie, ne fût-ce que pour sauver les apparences, sembla vouloir sortir de cette inertie et reprendre l'offensive. Rien n'est plus étrange que son expédition. Assisté d'Agrippa qui, naturellement, espérait reconquérir son trône par la force des armées romaines, il fait une pointe en Galilée, livre au pillage Andron, une des villes fortes de cette province, qu'il trouve abandonnée de ses habitants, y met le feu, puis retourne à Ptolémaïde, sans vouloir aller plus loin. Quelque temps après, il fait attaquer Joppé, ville à peu près ouverte, dont ses soldats massacrent la population. Puis, il envoie Gallus, un de ses lieutenants, ravager en Galilée Séphoiis et piller Antipatride. Enfm, il se décide à marcher sur Jérusalem, en ayant soin de
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brûler, au passage, la ville de Lydda, comme pour se faire la main à une action décisive.
C'était alors l'époque de la fête des Cabanes. La ville sainte regorgeait de Juifs. Tous coururent aux armes à l'approche de Cestius, sans observer cette fois les devoirs du repos sabbatique ^ Par une chance inattendue, ils firent subir aux Romains un premier échec et leur tuèrent beaucoup de monde. Il est vrai qu'ils avaient dans leurs rangs Monobaze et Sénébée, princes de l'Adiabénie, Niger, de la Pérée, et Sylas, de la Babyloniè, tous hommes de guerre très-expérimentés ^, dont la présence dans l'armée juive révèle l'importance que la rébellion avait prise. Agrippa envoya deux de ses officiers, Phœbus et Borée, auprès des insurgés, pour leur porter des paroles de conciliation et leur promettre une amnistie sans réserve s'ils voulaient déposer les armes. Les parlementaires furent assailHs par la foule furieuse qui ne leur permit pas même de parler. Phœbus fut tué ; Borée se sauva couvert de blessures. Cet acte de trahison, énergiquement flétri par 'les hommes modérés, provoqua dans la ville de nouveaux désordres. Cestius, jugeant le moment opportun, eut alors l'air de vouloir frapperun coup décisif. Il s'avança sur Jérusalem le 13 octobre, avec toute son armée. Les rebelles effrayés
i. JosÈPHE, Guerre des Juifs, liv. II, ch. xxvu. 2. Ibid.
abandonnèrent, sans combattre,, les faubourgs et la haute ville, pour se fortifier dans le temple et dans les tours qui le protégeaient.
Josèphe affirme que, si le général romain, profitant de la situation des assiégés et des dispositions pacifiques d'une partie de la population, eût alors donné l'assaut, la guerre aurait été finie d'un seul coup. Il n'en fut rien. Cestius perdit son temps à des opérations sans but. Il s'amusa pendant cinq ou six jours à faire le siège des forteresses. Il repoussa même l'ofTre, que certains des principaux du peuple lui adressèrent, de lui ouvrir les portes ; puis, subitement, sans cause appréciable, il retira ses troupes et décampa avec armes et munitions.
Cette inconcevable manœuvre, dont l'histoire n'a pu découvrir la raison, ranima le courage des assiégés. Ils poursuivirent Tarroée de Cestius dans sa périlleuse retraite, la harcelant sans trêve, lui infligeant des pertes réitérées, lui enlevant ses bagages par des coups de main audacieux, recrutant partout des auxiliaires avec lesquels ils tombaient sur les derrières des troupes romaines qui n'échappèrent que par miracle à une extermination totale.
Ce succès fanatisa au plus haut point les hommes de la révolution. Par un de ces effets d'opinion, si fréquents en temps d'anarchie, il entraîna même le parti pacifique lequel crut l'occasion favorable pour se rapprocher de celui de la guerre et tâcher, ne pouvant plus arrêter le mouvement,, de le diriger et de le contenir. Les Zélateurs, voyant venir à eux les modérés, eurent l'habileté de leur faire bon accueil et se montrèrent disposés à leur laisser prendre le pouvoir.
Une grande assemblée fut tenue dans le temple, ayant pour but de constituer un gouvernement national. Les représentants de la bourgeoisie furent généralement élus. On confia les hautes fonctions publiques aux membres des grandes familles. Le Synhédrin resta investi de la puissance souveraine et Simon ben Gamaliel en conserva la présidence. Hanan, ' véritable chef de l'opinion modérée, fut proclamé grand prêtre. Éléazar ben Hananiah alla, comme commissaire, en Idumée, avec toute .autorité sur les généraux de cette province. Jésus, fils de Saphas, un des membres influents du sacerdoce, y fut investi du commandement des troupes. Joseph, fils de Simon, fut envoyé à Jéricho ; Manassé, au delà du fleuve ; Jean, un Essé-
nien égaré au sein de ces orages politiques^ à Tamna, dont on fit, avec Lydda, Joppé et Ammaus, une sorte de toparchie. Jean, fils d'Ananias, eut la Gophnitique et l'Akrabatane. L'historien Josèphe fut nommé gouverneur de la Galilée et de Gamala. C'étaient des espèces de représentants du peuple, délégués auprès des armées et des administrations civiles. Leurs pouvoirs étaient illimités comme ceux de la convention nationale dont ils. étaient les mandataires *. Tous les partis se trouvaient ainsi représentés dans la nouvelle organisation ; toutefois on en exclut Éléazar fils de Simon, un démagogue dont la présence au pouvoir était de nature à offrir de graves dangers.
La révolution parut entrer ainsi dans Un6 voie régulière ; mais on sait ce que durent, en de pareils moments, ces victoires de la modération. Il faudrait l'omnipotence d'un Neptune politique pour fermer tout d'un coup les antres d'Éole des tempêtes populaires. Ce semblant d'organisation ne pouvait être de longue durée. Les chefs élus furent bientôt suspects et peut-être n'était-ce pas sans raison. Les modérés jouaient, en effet, un double jeu. Ils afflchaient publiquement un grand patriotisme, mais^ au fond, ils désiraient la paix et se gardaient bien d'imprimer une trop vive impulsion à la conduite de la guerre. La populace, ne trouvant pas que les choses allaient
1. Voir sur ces détails Josèphe, Guerre des Juifs, liv. II, cli. xi.u.
assez vite à sou gré, commençait à murmurer et criait, comme toujours, à la trahison.
Dans les provinces l'anarchie était à son comble. Il y avait partout une foule de petits dictateurs locaux qui rivalisaient de zèle et de fureur avec les démagogues de Jérusalem. Irrités du rôle subordonné auquel les avait réduits l'arrivée des commissaires du Synliédrin, ils excitaient contre ces derniers l'hostilité des populations et les dénonçaient chaque jour au gouvernement central comme des traîtres. Josèphe , en Galilée, était aux prises avec un de ces énergumènes, Jean de Gischala, qui, appuyé on ne sait pourquoi, par Simon le président du Synhédrin, obtint qu'une enquête fût faite sur les actes du gouverneur, Jean, fils d'Ânanias, avait, de son côté, à combattre dans l'Akrabatane, un certain Simon fils de Gioras qiii remplissait le pays de meurtres et de dévastations.
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Rome, cependant;, finit par comprendre que le mouvement était arrivé à un point où il ne pouvait plus continuer sans péril pour l'Empire. L'Orient, en voyant l'immobilité des troupes romaines, commençait à croire à leur impuissance. Il s'agitait sourdement et des signes menaçants y appa^'aissaient à tous les II. 9
yeux K Néron chargea du commandement des légions dé Syrie Yespasien un des plus, grands généraux de ce temps, que l'armée devait bientôt élever au pouvoir suprême. La guerre allait maintenant entrer dans sa dernière phase. L'heure de la destruction de Jérusalem était proche.
Secondé par son fils Titus, aidé des troupes de Trajan, Yespasien réunit à Antioche des forces considérables et commença résolument les opérations. Son plan était simple et sur : Attaquer l'insurrection par ses grands côtés et la pousser peu à peu vers le centre où on l'anéantirait définitivement. C'est en Galilée que l'armée romaine, unie aux forces d'Agrippa, mit ce plan à exécution. La résistance y fut héroïque. Josèphe nous l'affirme ; il est vrai qu'il est, en ce cas, témoin et partie et qu'il a pu vouloir donner à la postérité une haute idée de sa valeur et de ses aptitudes militaires. Quoiqu'il en soit, Jotapat, où il s'était réfugié en dernier lieu , dut se rendre après des actes de courage qu'il signale comme admirables de part et d'autre. Ce qui est moins brillant, c'est le récit de sa reddition personnelle. Caché avec quarante de ses compagnons d'armes dans une
1, « Il ne s'agissait plus seulement, dit Josèphe, de châtier la rti- » volte des Juifs, mais de maintenir dans le devoir le reste de l'Orient » en empêchant les autres nations de chercher à secouer le joug » des Romains, comme elles y paraissaient entièrement disposées. » » [Guerre des Juifs, liv. III, ch. i.)
caverne où ceux-ci décident, en martyrs émules des soldats hasmonéens, de se tuer les uns les autres plutôt que de se rendre, il fit si bien qu'il resta le dernier vivant dans ce vaste suicide. Puis, au lieu d'imiter, à son tour, ces fanatiques du patriotisme, il se sauva auprès du général romain, qui le reçut avec tous les honneurs dus à son rang et le garda auprès de sa personne.
Pendant ce temps, Titus et Trajan s'emparaient de Joppé ; Céréalis tiiait onze mille Samaritains sur la montagne de Garizim et occupait Samarie. La Galilée entière ne tarda pas à être au pouvoir des Romains.
Jean de Gischala s'était enfui à Jérusalem. Là, il surexcitait le peuple, déclarant que Josèphe était un traître qui avait livré la Galilée à Yespasien. En même temps toutes les bandes qui couraient la campagne, effrayées de l'approche des troupes impériales, affluaient dans la ville sainte, grossissant le nombre des hommes de désordre.
De tous côtés, on accusait ceux qui étaient au pouvoir. On prêchait partout « la guerre à outrance. » A Jean de Gischala s'était joint ce Simon ben Gioras qui dévastait l'Âkrabatane et qui, lui aussi, s'était
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replié avec ses bandits sur Jérusalem. Tous deux deviDrent les chefs du mouvement populaire, s'appuyant sur tous les brigands qu'ils avaient amenés avec eux. Ce n'était plus le peuple , c'était la populace qui régnait sous leur nom et décrétait la terreur.
L'aristocratie fut frappée impitoyablement. Antipas, qui était de race royale et gardien du trésor, fut, un des premiers^ incarcéré comme suspect. Avec lui, les prisons furent remplies des personnages les plus considérables. Puis, nn jour, comme dans les septembrisades de notre révolution, on envoya quelques sicaires massacrer dans les cachots tous ceux qui y avaient été entassés.
La révolution déchaînée portait ainsi le dernier coup au patriciat déchu. Le sacerdoce ne fut pas épargné davantage. Les Zélateurs élurent au sort un grand prêtre. Le hasard désigna un certain Phanias ben Samuel du bourg d'Haphtasi. Il n'avait absolument aucune notion des devoirs de ce ministère sacré, n fallut l'affubler grotesquement de son costume sacerdotal comme un acteur qui ne sait pas son rôle» ^ . Cette profanation souleva, même parmi la foule, un sentiment de réprobation dont le parti modéré chercha à profiter pour tenter une réaction contre les terroristes. Le grand prêtre Hanan parvint un moment à rallier, dans ce but, une partie de la popula-