CHAPITRE CINQUIÈME
LE GAONAT
La Mischnah avait fermé le cycle des Tanaïtes ; le Talmiid avait clos l'ère des Amoraïtes ; la révision de cette" grande encyclopédie ferma l'époque des Saboraïtes. Après eux, le Judaïsme réformé sortit complètement de sa phase organique, pour entrer dans sa période d'application. Depuis l'établissement du second temple, le savant avait succédé au prophète; le philosophe allait maintenant succéder au docteur.
Entre la fin de l'époque doctrinale et ravénement du cycle philosophique, entre la disparition des docteurs et l'apparition des penseurs, il s'écoula cependant unassez long espace de temps pendant lequel l'organisation du Judaïsme reçut un nom particulier. Elle s'est appelée alors le Gaonat, du titre de G«o?i (chef suprême)^ qui fut donné au directeur de l'Académie du Sura, au lieu du titre de Resch Métibta qu'il portait auparavant.
1 . Ce mot de Gaon vient probablement de la racine hébraïque Gaoh, (n»S*M) s'élever, exprimée sous une forme araméenne ou persane; mais il signifie certainement une dignité supérieure. IT. 24
Les attributions du Gaon restèrent toutefois à peu près semblables à celles de l'ancien Resch-Métibta ; mais il eut en outre, éventuellement^ un rôle politique. En cas de vacance de l'Ecmalotarchat, c'e^t lui qui en exerçait provisoirement les fonctions. Son pouvoir, dans l'ordre spirituel, était aussi étendu que celui de l'Ecmalotarche dans l'ordre temporel. Il lui était néanmoins inférieur en hiérarchie, car c'est de TEcmalotarche qu'il recevait son investiture ; mais il lui était à son tour supérieur en ce que le Resch-Galouta ne pouvait édicter aucune mesure touchant plus ou moins aux intérêts religieux, sans le contre-seing du Gaon.
S'il était possible de comparer des situations d'une importances! diverse, onpourrait dire que le Gaon était une sorte de Pape et le Resch-Galouta une sorte d'Empereur juif, formant un duumvirat politique et religieux qui se partageait, avec une égale puissance, le gouvernement de l'État et de l'Église dans le Judaïsme oriental. Mais la différence radicale qui empêche une telle comparaison d'être juste, est moins encore dans la grandeur des pouvoirs que dans la nature des principes.
En Babylonie, comme en Judée, l'organisation sociale et religieuse de la société juive, telle que l'avait faite la réforme pharisienne, gardait toujours son caractère essentiellement démocratique. La souveraineté n'y appartenait qu'au peuple et les plus hauts fonc-
tionnaires n'y étaient que des mandataires délégués, sortis de l'élection, toujours responsables devant ceux qui les avaient élus.
Le Resch-Galouta, bien qu'il dut être invariablement choisi dans la descendance royale de David, était cependant élu par les suffrages des représentants des communautés juives. Sa nomination était soumise à la sanction du chef de l'État. Le Gaon était élu par les membres des Académies talmudiques. Son élection devait être ratifiée par l'Ecmalotarche. Le directeur del* Académie de Pumbédita remplissait, à ses côtés, le rôle de coadjuteur, avec une situation analogue à celle que VAb-beth-din avait autrefois en Judée, à côté du Nassi, président du Synhédrin.
Ces pouvoirs supérieurs étaient pondérés, comme jadis, par une espèce de représentation nationale. La Babylonie se considérant comme l'héritière légitime de la Terre Sainte, on avait établi à Sura une haute assemblée, composée de soixante-dix membres, h l'exemple de l'ancien Synhédrin. Elle délibérait, sous la présidence du Gaon, sur toutes les questions de législation et de doctrine qui lui étaient soumises. Les membres en étaient choisis parmi ceux qui portaient le titre de iî«6 (Rabbin) et à qui une ordination spécialei dont l'origine remontait, paraît-il, à l'Académie de Yabné, avait conféré un brevet de science et de moralité *. On les désignait sous le nom d'Alouphim
1 . L*ordînation, appelée 5^wi2cM, était, en quelque sorte, un certi-
(maîtres, chefs). Il y avait, en outre,;un petit Synhédrin, composé de trente membres, simples auditeurs stagiaires, formant une pépinière de candidats au Synhédrin supérieur {Béné-Kioumé). Comme aux temps du Resch Métibta, l'assemblée tenait deux, sessions régulières par an, l'une au printemps, dans le mois d'Adar, l'autre en automne, dans le mois d'Éloul.
C'était, comme à cette époque, un véritable synode permanent, souverain en matière, dogmatique et doctrinale. Non-seulement les communautés .babyloniennes, mais celles du monde entier s'adressaient à ce corps de docteurs pour éclairer leurs doutes et résoudre leurs difficultés pratiques. Les solutions que recevaient les questions posées par les Kéhiloth les plus lointaines, ont été conservées en très-grande partie sous le nom de « Demandes et réponses » {Schééloth ou-teschouboth). ^W.QS éX^iQXii transmises aux pétitionnaires sous une forme solennelle, par des messagers spéciaux, dans des dépêches signées du Président de l'assemblée et portant un sceau officiel. Ces consultations juridiques ont éclairci beaucoup de points obscurs et fixé des principes importants ; mais, œuvres de jurisconsultes et non de législateurs, simples do-
flcat d'aptitude sans lequel il était interdit de se livrer à l'enseignement ni d'occuper des fonctions synhédriales. Chaque maître eut d'abord le droit d'ordonner ses disciples ; {Synhédrin 19, a) puis ce droit fut conféré au 5?/nfte'rfnïi lui-même ; (iôid.) enfin, sous le pouvoir dictatorial de R. Yehoudah le Saint, il appartint au Nassi. (Mischnah, Yébamoth xii, § 7.)
currienis de jurisprudence, elles s'en sont tenues serupuleuseméut iau texte de la il/McAn^A et de la Guémarah^ sans rien ajouter ni rien modifier f^u monument élevé par les Tanaïtes et les Amoraïtes.
Celte organisation, qui a subsisté jusqu'au dixième siècle, se complétait par un système judiciaire fondé également sur Félection. Dans chaque circonscription il y avait un tribunal dedistrict dont les juges^ nommés par les communautés, étaient investis par l'autorité supérieure du titre de Dayan (juge) et recevaient un diplôme spécial appelé Pikta di dayanoutha \
Le Christianisme eut, dans ces contrées, pendant la même période, une organisation analogue à celle du Judaïsme. Le Katholikos, chef supérieur du patriarcat chrétien, auquel les évêques étaient subordonnés , a plus d'un trait de ressemblance avec la situation du Gaon combinée avec celle de l'Blcmalotarche.
Les deux filles de la Bible, la Synagogue et l'Église, se trouvaient alors, en Orient, en présence d'un troisième « héritier de la promesse » qui, s'appropriant tous les grands principes du Pèntateuque et de l'Évan-
1. Voir sur cette intéressante période, que nous ne pouvons ici .qu'el'tleurer, les savantes recherches de GrtEtz, Geschichte der Juden, t. V, passiin.
gile, formulait une nouvelle croyance et prétendait dominer le monde. Le Mahométisme était né. Le Chamelier de la Mecque, poursuivant la grande mission du Berger de l'Horeb, transfuge de l'Egypte, et du Fils du Charpentier de Galilée, mort sur la croix, avait prêché, à son tour, l'unité de Dieu aux Arabes, descendants d'Ismaël, et aux vieux Chaldéens des bords del'Euphrate. Le prosélytisme musulman^ aidé du sabre, avait pris, en peu de temps, un développement extraordinaire. Les Khalifes, commandeurs des Croyants, avaient succédé aux Mages de Perse, tandis que le fougueux Omar allait conquérir et dévaster l'Afrique septentrionale, ouvrant la voie par où passa bientôt l'Islamisme pour envahir l'Espagne et menacer l'Europe entière.
Ainsi, un nouvel ouvrier, suscité par cette force mystérieuse qui semble invinciblement pousser, peu à peu, le monde vers un but dont elle a, seule, le secret, venait de son côté préparer le sol universel à recevoir la semence monothéiste. Les Musulmans se rapprochaient, à cet égard, beaucoup plus des Juifs que des Chrétiens. Leur grande formule : « Il n'y a pas d'autre » Dieu que Dieu » est l'essence même de la révélation du Sinaï. Gomment le second fils du Judaïsme n'a-t-il pas montré pour son père plus de piété et plus de tolérance que le Christianisme vainqueur ? Les Juifs, en effet, sous l'influence du fanatisme qui passionne toujours les sectateurs des religions nouvelles, ne
LES PHARISIENS. 37b
tardèrent pas à subir, dans les pays convertis au Corail, des persécutions où devaient périr les derniers éléments de l'organisation qui s'était maintenue en Bâbyloniè.
Chaque fois que l'op'pression étrangère pesait sur les enfants d'Israël, les indestructibles espérances qu'ils portaient avec eux dans l'exil, éveillaient partout la conviction que l'heure de la délivrance messianique allait sonner. Naturellement aussi, il se trouvait toujours alors quelque ambitieux ou quelque enthousiaste, habile à exploiter la disposition des esprits et à se présenter audacieusement comme le Messie.
Vers l'année 718, un bruit se répandit tout à coup parmi les communautés de Syrie, et delà se propagea, franchissant rapidement les mers, jusque dans l'Espagne et dans la Gaule. «Le Messie est arrivé! On » l'a vu! Onle nomme lllvientbriserle joug d'Israël! » ' En effet, im aventurier que plusieurs écrivains de ce temps appellent Sérène, d'autres, Séréja, et la^ plupart des chroniques, simplement « le Syrien » * avait paru et affirmé son prétendu messianisme de-
1. Saint Isidore, continuateur de la Clirôùique espagnole d'Idacius, e nomme Sérène, ainsi que le Gaon R. Nitronaï, qui fut élevé au Gaonaten l'an 719 et qui répondit alors à une question qui lui fut posée au sujet des adeptes du prétendu Mes?,ie.{IsidoniPacensisEpiscopi, Ghronicon. § 53) — Saint Athanasè, (Histor. Eccles. p. 617) le nommé Quidam jSî/riws. Peut-être Sérène, Séréja.et Syrius sont, au fond, le même mot désignant plutôt la nationalité que le nom propre du Pseudo-Messie.
vant des populations fanatisées par sa parole et
toutes disposées à l'écouter, à le croire et aie suivre.
Le moment était bien choisi pour cette audacieuse tentative. De même que les Zélateurs, lors du grand soulèvement de l'an 66, et Bar-Kochebah, lors de l'insurrection de Tan 133, avaient cru à la dislocation de . l'Empire romain etclierchéà profiter de ses embarras intérieurs, de même Sérène put croire que les États oppresseurs des Juifs subissaient une crise suprême^ favorable au rétablissement de la nationalité d'Israël on Judée.
L'Orient et l'Occident étaient en guerre. Les Sarrazins,marchant de l'Espagne à la conquête de l'Europe, s'avançaient en vainqueurs dans les Gaules. Le sort du monde allait bientôt se décider dans les plaines de Poitiers où le courage de Charles Martel arrêta l'invasion musulmane ; mais la Chrétienté tout entière tremblait en voyant triompher partout les successeurs de Mahomet.
A ce inoment le trône pontifical était occupé par Léon risaurien, un pape réformateur, qui, après avoir I3U à lutter lui-même contre les Musulmans, dont les armées l'avaient assiégé dans Constantinople, soutenait une querelle ardente contre Germain, patriarche deByzance, au sujet du culte des images. Il semblait donc que les grands conflits de peuples et les grands déchirements, prédits comme le signe des temps messianiques, fussent arrivés, tandis que l'Église
chrétienne elle-même subissait : une crise sérieuse.
D'autre part, la situation des Juifs en Orient était devenue insupportable. Omar II avait résolu de contraindre par la violence ceux que la prédication et la persuasion ne convertiraient pas àla loi du prophète. Les Juifs, inébranlables dans leur foi religieuse , avaient été victimes, sous, ce khalife, dé la plus effroyable persécution. A leurs yeux, Omar personnifiait le monstre terrible que les livres prophétiques avaient: annoncé sous le nom de.Croy et de Magog et dont le règne devait précéder la venue du Messie.
Tout se réunissait donc pour inspirer à ces opprimés le. désir de la délivrance. Aussi saluèrent-ils avec enthousiasmé celui qui vint alors à eux comme un libérateur providentiel.
On vit de tous les points du monde, de la Gaule, de l'Espagne, de l'Italie, ainsi que de tout l'Orient^ accourir vers la Syrie une foule de croyants fanatiques, convaincus que Sérène était le véritable messie. Tous abandonnaient leurs familles et leurs biens, animés d'une ardeur religieuse aussi grande que celle qui bientôt poussa les Chrétiens eux-mêmes aux Croisades.
Chose remarquable ! comme au temps des Zélateurs et de Bar-Kochebab, les docteurs juifs, héritiers des sages principes du Pharisaïsme", se tinrent à l'écart de ce mouvement insensé qui ne pouvait aboutir qu'à
des désastres et à un redoublement de rigueurs. Il
est vrai qu'ils eurent cette fois un autre motif plus
personnel.
Le nouveau Messie se présenta, en effet, non-seulement comme le libérateur, mais aussi comme le ré formateur du Judaïsme. Il avait la prétention de rétablir dans toute son intégrité la loi écrite et de mettre de côté la loi orale, du moins d'en abolir les institutions et les traditions les plus respectées. — Il est difficile, dans l'obscurité des documents historiques, de bien définir sa doctrine; mais ce que l'on en connaît ne permet aucun doute sur sa tendance à contester l'autorité de la tradition *. C'était un héritier des Sadducéens et un précurseur des Karaïtes. Il est donc naturel que les docteurs talmudistes aient vu en lui un adversaire et se soient déclarés contre lui autant par un juste sentiment de la situation que par esprit de parti.
Sérène, en se voyant entouré de partisans plus exaltés peut-être que lui-même, arbora hardiment le drapeau de l'insurrection et marcha à la conquête de la Palestine. Mais, ceux qui le suivirent
1. Le GaonR. Nitronaï fut consulté, après l'insurrection, sur le point de savoir si on pouvait admettre de nouveau les partisans de Sérène dans la Synagogue, sans leur imposer le baptême comme aux prosélytes étrangers. C'est dans la réponse du Gaon^qu'on peut se faire une idée 'de la doctrine du pseudo-messie. {Sehaaré Tsédek p. 24, et Tesch'oubath Mabith de Moïse de Trani, 1. 1, 19.)
étaient plutôt des croyants que des soldats. Sa troupe, mal armée, plus mal disciplinée et nullement aguerrie, fut dispersée au premier choc. Lui-même fut fait prisonnier et paya de sa vie sa folle entreprise '.
Cette téméraire aventure eutpour résultat une aggravation des mesures rigoureuses dont les Juifs étaient Tobjet. L'organisation de la Babylonie n'eut plus qu'une existence précaire. EUe subsista, tant bien que mal, près de deux cents ans encore, au milieu de périls sans cesse renaissants. Puis, vers la fin du dixième siècle, FEcmalotarchat fut violemment supprimé et le Gaonat s'éteignit lui-même avec les Académies de Sura et de Pumbédita.
Le Judaïsme s'éparpilla alors définitivement dans le monde, sans puissance collective, sans force de cohésion, sans aucun centre d'où il pût recevoir, désormais, l'impulsion générale, réduit aux communautés isolées que le Pharisaïsme, en prévision de cette dispersion universelle, avait organisées avec tant de prévoyance.
1. Voir sur l'entreprise de Sérène, une intéressante notice de M. Ab Cahen, grand rabbin de Constantine, sous ce titre : Un Messie au vme siècle. (VérUê israélite, année 1861, t V, p. 302.)
Cependant le Gaonat ne tomba point sans laisser aux siècles futurs un legs précieux de l'héritage que lui avaient transmis à lui-même le s grands docte,urs pharisiens.
Les hommes du grand Synode avaient inauguré la réforme religieuse ; les Tanaïtes en avaient promulgué la législation ; les Amoraïtes en avaient déterminé l'interprétation; les Gaons ouvrirent l'ère philosophique du Judaïsme. Un 'des derniers d'entre eux, mais, en même temps, le plus illustre, Rabbi Saadya El Fayoumi, a laissé, au milieu d'une foule d'écrits remarquables, un livre qui fut le point de départ de tout un mouvement d'idées et de doctrines par lesquelles se couronne dignement le vieux monument de la réforme pharisienne.
Le nom d'El Fayoumi, que lui ont donné ses biographes, vient de sa ville natale, Fayoum, située dans l'Egypte moyenne, où il naquit en l'année 892 ^. Il s'était fait par son enseignement une grande réputation
1. Fayoum a été confondue avec l'ancienne Pithôm dont il est question dans l'Exode ; mais celle-ci se trouvait dans la basse Egypte. La date de la naissance de Saadya est controversée. (Voir sur ce docteur célèbre les beaux travaux de.Munk, IVoiiee sur R. Saadya Gaon et Additions. — Voir aussi Rappoport, Biographie de Saadya, 1829. B'(HoHré-hn-Itlm.)
sur les bords du Nil, lorsque le Reseh-Galouta de Babylonie l'appela pour prendre la haute dignité de Gaon.
Les écoles babyloniennes, depuis rachèvement du Talmud, étaient tombées en décadence,? comme celles dé la Palestine, après la création de la Mischnah. On trouvait peu de docteurs assez éminents pour occuper ce poste important. Le Resch-Galouta d'alors, -David ben Zakkaï, esprit étroit et â,utoritairev s'était aliéné à là fois ropiniOn publique et les sympathies de l'assemblée de Sura, en faisant élire au Gaonat et en imposant violemment des individus peu dignes de cette grande fonction. En 928, la voix unanime du peuple ♦ et des docteurs le contraignit à investir Saadya du titre de Gaon. Sàadya n'avait pas plus de trente- six ans. Sa science, son caractère et, aussi le retentissement de la polémique qu'il soutenait depuis quelque temps contre la nouvelle secte des Karaïtes ^ lui avaient acquis une popularité universelle. Il ne put demeurer longtemps d'accord avec le despotique Ben Zakkaï. Deux ans s'étaient àpeine écoulés quand ce dernier refusa brutalement sa sanction à une décision légale du Gaon en matière d'hérédité. La querelle s'envenima. Le Resch-Galouta destitua R. Saadya, sans autre forme
1. Les principaux écrits de Saadya contre les Karaïtes, sont : le Xture de discernement, la Réfutation d'Anam, (fondateur de la secte) la Réfutation de Ben Zouta; la. Réfutation de Ben Zàkouyeh. Il existe encore des Karaïtes, mais en très-petit nombre, dans le sud de la Russie, particulièrement en Crimée.
de procès, le frappa d'excommiinication et nomma à sa place un Anti-Gaon. Saadya excommunia, à son tour, rEcmalotarche et intrigua auprès du Khalife dans le but de le faire remplacer ; mais, vaincu dans cette lutte, il dut s'enfuir pour échapper à des dangers personnels et resta sept ans en exil. — C'est dans sa retraite qu'il composa les beaux traités qui ont immortalisé son nom. Au bout de ce temps, un ami commun, Baschar ben Aharon, le réconcilia avec Ben Zakkaï, mais il ne rentra plus dans la vie publique et mourut peu de temps après.
Saadya est le véritable chef de l'école rationaliste et c'est ce qui en fait une personnalité éclatante. Écoutons-le parler dans la préface de son remarquable traité Des croyances et des opinions : {Ha^Emou- . notk vé-ha-Déoth.)
« Si l'on nous fait Tobjection suivante : Comment » osez-vous passer les choses de la foi au crible du » raisonnement et soumettre les croyances aux pro- » cédés de la raison humaine, lorsque le commun » des hommes prétend que l'emploi de ces moyens » d'investigation aboutit à l'apostasie et à l'athéisme? » — nous répondrons que cette opinion n'a cours que » » chez des ignorants qui n'admettent que des absur- » dites et s'attachent à des superstitions stupides..... » Pour nous , la méditation et la réflexion en » matière religieuse ont undouble but : d'abord, pos- » séder la révélation au moyen de la certitude ration-
» nelle ; ensuite, avoir toujours une réponse logique
» aux attaques de nos adversaires
» Mais, s'il est vrai que la vérité religieuse puisse » s'acquérir par la démonstration logique, à quoi bon » Lieu a-t-il établi la révélation par des signes et des » prodiges visibles au lieu de la faire reposer sur des » preuves métaphysiques ? C'est que la Sagesse infi- » nie n'ignore pas que le but auquel doit arriver ce » travail de la pensée, ne saurait être atteint qu'après » un temps plus ou moins long. Ne poser la religion » que sur des bases rationnelles, c'eût été forcé- » ment nous laisser sans religion tout le temps que )) prendrait, pour chacun de nous, la mise en œu- » vre des opérations plus ou moins lentes de la » raison individuelle. Et puis, ce qui est bien plus » grave, c'eût été livrer en proie à l'irréligion tous » ceux qui n'arriveront jamais au terme de cette » tâche laborieuse, soit par impuissance spéculative, » soit par défaut de persévérance, soit enfin par suite » des doutes qui viennent assaillir et troubler leur » esprit. C'est pourquoi la bonté divine, afm d'obvier » à ces dangers, a révélé sa volonté en y ajoutant la
» sanction visible et palpable des miracles mais
» l'obligation de nous livrer, avec toutes les forces de » notre intelligence et de notre raison, à la recherche » de la vérité, n'en subsiste pas mohis. En attendant » que cette étude rationnelle soit menée à bonne fin, » nous avons une loi, une religion ^ui nous oblige
» tous, hommes et femmes, esprits vulgaires et es-
» prits d'élite. »
Ces remarquables paroles résument la doctrine de Saadya et montrent que la dernière école pharisienne était aussi énergique que la première à proclamer et à défendre les droits de la raison et la liberté d'examen. ,
L'école philosophique que Saadya fondait sur ses larges bases, ne dévia plus de la voie rationaliste qu'il lui avait tracée.
Lisez' Ba'hya,, son disciple, dans son ouvrage « Des devoirs du cœur » {'Hobboth ha-lébaboth). Voyez ce qu'il dit du plus grand dogme, on peut même, dire du seul dogme juif, le monothéisme : « Il importe de sa- » voir, s'il faut l'étudier avec notre raison ou s'il suffit » de l'admettre sur la foi traditionnelle, en répétant, » sans examen, avec les ignorants : « Notre Dieu est » un ! .... » — Or, il n'y a point de doute que cette étude » ne soit obligatoire, aussi bien que celle des autres » devoirs du cœur, pour lesquels la foi doit se com-
» pléter par l'étude et par Faction » Et plus loin
il dit avec plus de netteté encore : « Un jour, j'inter- » rogeais un de ces prétendus théologiens sur les
') questions que soulève la science deï devoirs du l'or » intérieur. Il me dit qu'en cette matière, il fallait se » contenter de la fol traditionnelle. — C'est bon, lui n répliquai- je, poiir les femmes, les etifants, les es- » prits obtus dont la faible raison n'est pas capable » de méditations profondes. Mais l'homnae qui pos- » sède une intelligence propre à. contrôler la foi, et » que la paresse ou l'indifférence détourne de ces » recherches, est responsable de son inaction et coh- » damnable pour son ignorance. »
Il suffit de prononcer le nom de Maymonides ^ , pour dire à quelle hauteur s'est élevé, dans l'école philosophique du Judaïsme j le culte de là raison individuelle. Il faudrait citer toutes ses œuvres, surtout ce Giiide des Effarés qui est la synthèse de sa vie et de sa doctrine. Gontèhtons-nous d'extraire de ces pages savantes qui sont une revendication perpétuelle des droits imprescriptibles du libre examen , ces maximes où se résume
1. Moïse ou Mouça ben Maïmoun, né à Cordoue en 1135 et mort en 1204, est considéré par les Chrétiens cornme par les Juifs nonseulement comme l'Aigle de la Synagogue, mais encore comme un des penseurs les plus remarquables du moyen âge. M. Franck, dans le Dictionnaire des sciences philosop/nques, lui a consacré une notice qu'il faut lire. Ses écrits sont nombreux. Le plus important est le Guide des Egarés qui fut écrit eu arabe, Dalâlat el Chayrin, et dont le savant M. Munk a entrepris la traduction française malheureusement inachevée. — L'admiration de ses contemporains, rapprochant son nom de celui du législateur du Sinaï, l'a dépeint par ce jeu de mots caractéristique : « Depuis' Moïse jusqu'au Moïse actuel, il » ne s'est pas levé un homme plus grand en Israël. »
sa pensée : « Tout homme jouit du libre arbitre;.... » c'est là un grand principe qui est le fondement » même de la religion '. » — « L'homme ne doit ja- )) mais être indifférent pour sa propre opinion ni ré- » gler sa vie entière sur l'autorité, car il a les yeux » sur le front et non sur les épaules. » — « Le mira- )) cle lui-même ne doit pas empêcher l'hotame d'user » de la raison que Dieu lui a donnée, car notre raison » est un témoin plus sur que notre œil ^. »
Écoutons encore Yéhoudah-ha-Lévi, ce grand poëte quifut aussi un grand philosophe : « A Dieu ne plaise, » s'écrie-t-il dans son livre du Khozari^^ à Dieu ne » plaise d'enseigner dans sa loi une seule chose qui )) soit incompatible avec la raison ou rejetée par elle » comme mensongère ! » •