Nombres, cli. xi, 16 et
exposer son œuvre naissante, initia plus spécialement des esprits d'élite au but réel qu'il s'était proposé. Il dut leur indiquer, dans cette intention, les moyens propres à préserver de toute atteinte le principe essentiel de sa loi et à en faire prévaloir un jour les idées éminemment spiritualistes sur les formes transitoires auxquelles les circonstances l'avaient contraint de les plier.
Le législateur hébreu se fit, ainsi, lui-même l'initiateur de la réforme qui, plus tard, devait donner à sa pensée fondamentale sa véritable expression. Dé sorte que le mouvement réformateur, lancé par la même main qui avait écrit sur les tables de pierre l'alliance de Dieu avec le peuple élu, se trouva contemporain de la promulgation même de la loi. Par une singularité inouïe^ celui qui apportait aux Hébreux la législation révélée, organisait, en même temps, les instruments et instruisait les hommes destinés à la transformer. — On conviendra qu'uii pareil fait, qui serait considérable dans le domaine purement civil, est un phénomène, sans exemple, dans lé domaine religieux.
Dès ce moment, le prophétisme fut consacré. Moïse en avait fait, surtout, un contre-poids moral aux impulsions mauvaises qui pouvaient entraîner Israël vers toutes les idolâtries ; Samuel, qui fut le premier prophète, en fit une institution.
On regarde, en général, le voyant juif comme un
homme inspiré que l'exaltation de son âme ou une puissance mystérieuse douent, avec la perception des plus hautes vérités, d'une sorte de seconde vue grâce à laquelle il. pénètre et peut prédire l'avenir. C'est cela sans doute, mais c'est aussi autre chose. L'extase, avec ses manifestations étranges, a certainement une grande place dans la vie des prophètes hébreux; mais la raison froide et sévère y a une place plus grande encore. Ce sont bien moins des pronostiqueurs du temps futur que des censeurs du temps présent. L'enthousiasme ne les emporte qu'accidentellement dans les sombres régions de l'avenir. Et même, si l'on apprécie bien les bizarres apocalypses que leur imagination enfante dans ces heures de rêverie, il est, à coup sur, plus raisonnable de n'y voir qu.e des allégories et des symboles où leur pensée réelle revêt une forme mystique afin de n'être comprise que d'un petit nombre d'initiés*. — Mais, presque toujours^ les prophètes restent des moralistes austères, des croyants inébranlables, des hommes de bien et des hommes de cœur qui viennent, au milieu des âges de corruption, faire entendre la voix de la justice et de la vérité.
1. Il n'y a pas de doute que la vision du chariot dans Ezéchiel ne soit la légende kabbalistique de^la création ; la vision des ossements qui reprennent vie , d'après le même prophète , est la légende de la maison d'Israël qui ressuscitera. Les visions de Daniel ne sont qu'un pamphlet politique contre les divers empires oppresseurs de Juda, etc., etc.
Tels nous apparaissent Isaïe, Jérémie/Michée, Malachie, bien autrement émouvants dans leurs belles exhortations morales qu'Ezéchiel et Daniel dans leurs incompréhensibles visions. — Tandis que le peuple, les pontifes et les rois altèrent à l'envi lé principe fondamental de la loi divine, ces héroïques champions de la foi ne cessent d'en proclamer les vérités éternelles. Avec un courage qui brave tous les périls, ils attaquent en face la royauté, ils combattent le sacerdoce, ils s'opposent aux masses déchaînées, dénonçant, flétrissant, condamnant tous les abus, tous les vices, tous les méfaits. La tâche à laquelle ils se vouent constamment a pour but de redresser les mœurs publiques, de relever le culte de ses tendances matérialistes et d'y faire prédominer l'esprit sur la forme, de réprimer les crimes des grands, de dissiper les erreurs populaires, de répandre partout les saines idées morales, de prêcher l'amour de Dieu et l'amour du prochain, d'être les sentinelles vigilantes du monothéisme contre l'idolâtrie, du droit contre l'oppression, du progrès contrôla décadence, de la vertu contre la corruption.
Pour accomplir cette œuvre, aucun d'eux n'avait besoin de s'élever^ en de mystérieuses extases, vers les sphères de l'infmi. Le courage, la foi, la conscience devaient suffire. Du reste, c'est par l'étude et la méditation^ bien plus que par une vocation surnaturelle, que lés tribuns religieux se formaient aux difficiles
devoirs de leur apostolat. On ne naissait pas prophète; on le devenait par le travail, par la pureté, de la vie, par rélévation de l'intelligence, parla rectitude d'un esprit voué àla recherche de la vérité^ Le prophétisme n'était pas seulement l'élan d'un enthousiasme personnel ; c'était une science et une mission. Le titre lui-même de prophète ne s'acquérait que^par une préparation longue et sérieuse.
Il y avait dans ce but, en Palestine, de véritables écoles de prophètes. Ce fut Samuel qui les fonda pour en faire une pépinière d'orateurs sacrés appelés à être, en tout temps, les défenseurs et les propagateurs des grands principes moraux et religieux.
Comment s'organisa cette institution originale qui fut, en face du sacerdoce officiel, une sorte de sacerdoce spirituel bien autrement influent que le premier ? C'est ce qu'il est difficile de préciser dans le silence et l'obscurité des textes. Mais le fait lui-même n'est pas douteux. Nous voyons paraître, pour la première fois, des confréries de Nébiim^ au temps de Samuel. Le fils de Hannah les préside lui-même ^ Elles jouent un
1. « Un homme, dit Maimonides, ne pouvait être appelé à devenir » prophète que s'il le méritait par sa science, sa piété, sa tempérance, » son intelligence et son caractère. » (Introduction dMSéder Zéraïm. ~- Voyez aussi Talmud, Schabbath, 92. a.)
2. Le Prophète, en hébreu, se nomme Nabi, d'où le pluriel Nébiim.
3. « Alors Saiil envoya des gens pour prendre David, lesquels virent » une réunion de prophètes et Samuel, qui les présidait, se tenait » là. » (I, Samuel, ch. xix, 20. — Munck, Palestine, page 247.)
rôle fréquent dans tous les événements de cette époque*.
Ces associations - prophétiques se maintinrent pendant toute la période des Rois. Elles furent persécutées, décimées et dispersées par les ordres de Jézabel, femme d'Achab, qui partageait la haine de son mari contre les fidèles d'Israël. Plusieurs de leurs membres se réfugièrent alors dans le désert, se cachant dans des cavernes pour échapper à la mort ^ Lorsque Élie, suivant le récit biblique, fut enlevé au ciel/une troupe de prophètes assistaient, avec Elysée, à cet événement merveilleux*. Enfin on voit Elysée présider, à son îtbur, comme Samuel, une réunion de Nébiim*, et donner des ordres à certains d'entre eux pour accomplir diverses missions importantes ^
1. Notamment au moment dé l'élection de Saûl comme roi, il est parlé de compagnies de prophètes qui viennent au-devant de lui, avec des instruments de musique. (I, Samuel, ch. x, 5, 6, 10.)
2. « Quand Izebel exterminait les prophètes de l'Éternel, Abdias » prit cent prophètes et en cacha cinquante dans une caverne et cin- » quante dans une autre caverne ou il les nourrit de pain et d'eau. » (I, Rois, ch. xvni, 4, 13.)
3. « Les fils des prophètes qui étaient à Béthel et les fils des pro- » phètes qui étaient à Jéricho vinrent vers Elysée pour lui annoncer » qu'Élie allait être enlevé. » (II, Rois, ch. ii, 3 et 5.) Il y avait donc des confréries semblables dans diverses villes.
4. « Elysée, dit le texte, revint à Guilgal et les fils des prophèlea » siégeaient devant lui. » (II, Rois, ch. iv, 38.) v
5. « Alors Elysée appela un des fils des prophètes et lui dit : Ceins » tes reins, prends cette fiole d'huile et va à Ramolh de Galaad. » Il s'agissait d'oindre Jéhu et de le sacrer roi d'Israël. (II, Rois, ch. ix, 1 et suiv.J (
oO LES PHARISIExNS.
Tous ces faits révèlent une organisation particulière. Nous sommes certainement ici en face d'une sorte de séminaire prophétique, et ceux qui en sortaient étaieiit de véritables missionnaires chargés de poursuivre, dans un esprit invariable et d'après une constante tradition, un but élevé auquel, au besoin, ils n'hésitaient pas à sacrifier leur vie.
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Ce qui s'enseignait dans ces corporations d'inspirés • il est facile de le dire d'après tout ce que l'histoire dix peuple hébreu et les magnifiques écrits des grands prophètes nous font connaître.
Les jeunes prophètes étaient nourris des plus hautes croyances spiritualistes. On les habituait à mettre ce qui est l'essence même de la religion, c'est-à-dire l'amour de Dieu et l'amour du prochain, bien au-dessus des formes du culte. On leur inspirait la haine vigoureuse de tout ce qui est mal, l'amour ardent de tout ce qui est bien. On en faisait des stoïciens impassibles, capables d'affronter tous les périls et tous les supplices pour défendre le droit violé. On leur apprenait à ne pas craindre les grands de la terre, à considérer Bien comme le seul Roi à qui on dut obéir sans réserve, à revendiquer au profit de tous la liberté naturelle et iinprescriptible de l'homme, à protester énergique-
ment contre tous les despotismes, contre tous les abus de la force. Surtout on s'efforçait de les élever au-dessus des faiblesses humaines par le désintéressement, . par la vertu, par le dévouement le plus sublime.
La vie etles écrits des prophètes que nous connaissons furent l'écho fidèle et la pratique vivante de cet enseignement. On comprend l'influence que de tels hommes devaient exercer sur l'opinion, lorsqu'ils parlaient au nom de l'Éternel. Mais tout indique que cette influence n'était pas seulement morale ; elle paraît avoir eu aussi une force légale très-sérieuse.
L'ensemble des faits historiques, d'accord avec les données de la tradition, tend, en effet, à prouver que le prophétisme, qui était une institution dans son principe, était un véritable pouvoir dans son application. On ne s'expliquerait pas l'action prépondérante que, pendant toute la période des Juges et des Rois, les prophètes ont exercée dans l'ordre politique, si leur autorité n'avait eu d'autre hase que le respect et la superstition des masses. Samuel, après avoir sacré Saûl, prononce la déchéance de ce prince. Ahia proclame la déshérence du trône de Réhabéam et condamne Jéroboam, roi d'Israël. ÉHe formule l'arrêt d'extermination contre Achab et sa race impie. Jéhu voue Baasa et sa famille entière à la mort. Elisée sauvegarde et délivre une troupe ennemie qui, dans la guerre contre les Syriens, était tombée aux mains des Hébreux. Jérémie, après la destruction du royaume de Juda et la I. 6
fuite de ses habitants, s'oppose au retour de ces derniers dans leur patrie. Souvent les prophètes commandent la guerre ou imposent la paix, proscrivent ou conseillent certaines alliances étrangères. Toujours, ils sont écoutés et obéis avec une docilité qui atteste une puissance effective. Les tyrans qu'ils accusent publiquement frémissent de colère en entendant leur voix irritée, mais, sauf de rares exemples de révolte, ils courbent la tête et laissent à l'homme de Dieu la liberté absolue de tout dire et de tout ordonner.
Le prophète était, en effet, supérieur à tous les pouvoirs ; il était même au-dessus de la loi ^ . On lui reconnaissait le droit de suspendre la législation toiit entière pourvu qu'il ne prescrivît ni l'idolâtrie ni l'adultète ni le meurtre ^ Tout ce qui concernait l'État et le culte était de son domaine. 11 pouvait mêmOj suivant les circonstances, ordonner la violation du jour de repos et des pratiques les plus solennelles ^
Par là, le sacerdoce lui-même était entièrement subordonné au prophétisme. Si le descendant d'Aaron était le pontife de l'autel, lé Nabi était le pontife de Dieu lui-même, et la mission toute spirituelle de celui-
1. Cette suprématie résulte des paroles mêmes de Moïse, disant formellement « qu'il faut obéir aux prophètes», sans mettre de limites à ce devoir de soumission. (V. Sup. Deutéronome, ch.XYiii, 15.)