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T. BéRARD. — II. 15

laires, laisse le volcan tranquille, souffla avec impétuosité le 11 et le i 2 octobre. Il fut précédé et accompagné d'explosions, qui s'entendirent dans les autres îles, et d'une fumée qui couvrit la moitié de Stromboli. J'ajouterai que, pendant des temps de calmo parfait, le volcan parut néanmoins très courroucé. Ces remarques me porteraient à ne pas adopter entièrement les aphorismes des habitants de Stromboli, d*autant plus que les autres insulaires pensent différemment. Me trouvant un jour à Felicuda, Ton voyait d'une vue distincte, pendant la nuit, les éruptions de Stromboli, qui, malgré la tranquillité de l'air, étaient alors très fortes, presque continuelles et suivies chacune d'une détonation qui se faisait entendre parfaitement a cette distance. Je demandai a un marinier de l'endroit ce qu'il pensait des présages du volcan; il me donna cette réponse courte et sage : « Stromboli ne fait pas le matelot ».

Toutefois, pour décider s'il existe des rapports directs et immédiats entre les vicissitudes de l'atmosphère et celles du volcan, et pour connaître la nature de ces rapports, il faudrait avoir, ce qui nous manque absolument, une longue suite d'observations faites sur les lieux par un physicien aussi éclairé qu'impartial*.

Quand un observateur aussi sagace, quand un savant aussi critique que Spallanzani tient encore au xvni*^ siècle un pareil langage, on peut imaginer la créance générale qu'a toujoui*s rencontrée, chez les Anciens et chez les Modernes, « le dire des insulaires ». Il faudrait citer vingt passages des Modernes et des Anciens, remonter de citations en citations, à travers le Moyen Age et l'antiquité romaine, jusqu'aux origines grecques les plus reculées; on trouverait à chaque génération la môme croyance : « Les flammes et fumées de Strongulè permettent de prédire quel vent il fera; aujourd'hui encore — c'est un fait certain — les insulaires annoncent les coups de vent par avance », dit Martianus Capella (livre VI, 648). Le périple qui servit au poème odysséen rapportait déjà ce dire des insulaires. VOdyssëe nous le répète à sa façon, c'està-dire en le pliant à une aventure de son héros. Car si Ton prête quelque attention aux détails de celle aventure, on verra bientôt qu'il faut, pour l'expliquer, recourir aux opinions rapportées plus haut par Spallanzani.

Les insulaires prétendent que, d'après les vents, le volcan s'irrite ou s'apaise, s'exaspère ou se calme : les vents de la partie Nord le mettent en belle humeur et en paix; les vents de la partie Sud le courroucent et le font mugir. Or, Ulysse, arrivant du pays des Kyklopes, — donc poussé par les brises de la partie Nord, — trouve d'abord un Aiolos charmant, qui l'accueille et le choie, qui le caresse et le retient, qui n'a pour lui que bonnes paroles et présents d'amitié, qui « l'aime tout un mois »,

(jLYjVa oà 7:àvTa çiXst [jlê...,

et dès qu'llysse en témoigne le désir, Aiolos le laisse mettre à la voile et lui donne les vents favorables :

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7w£[JL7ré[JL€V, O'Jôé Tl Xeïvo^ àvTjVaTO, TÊUyE Sa TCO|JLTOr,V. 1. Spallanzani, Voyage, etc., II, 10-1^2.

yiLE AIOLIÈ. 195

Ulysse s'embcirque. Aiolos, toujours charmant, lui procure un bon vent de la partie Nord, une brise du Nord-Ouest, un Zéphyre qui doit pousser la flottille vers la terre natale :

aùiàp sjJLoi irvoiTjV Zs^pupou iroosTiXSV aT^vat otppa çipot vïià; ts xal auTOu;.

Ulysse vogue neuf jours et neuf nuits : le dixième jour, il apercevait déjà la terre delà patrie.... Par cette seule numération décimale, nous pouvons deviner que ceci est une invention du poète grec, une fantaisie surajoutée au périple sémitique, lequel devait compter plutôt par semaines. Mais nous retrouvons bien vite les données du périple.... Le dixième jour, les compagnons d'Ulysse ouvrent le sac des vents donné par Aiolos : tout aussitôt les brises se renversent et la flottille est ramenée chez Aiolos. On était parti par un vent du Nord-Ouest : c'est donc un vent du Sud-Est qui ramène. Aussi trouve-t-on Aiolos et ses fils en pleine rage : « J'essayai de les fléchir par de douces paroles, mais eux se turent et il me répondit : « Décampe de mon île, plus « vile que cela, ô le plus vil des hommes. Je n'ai pas le droit d'accueillir et « de convoyer un individu que délestent les dieux fortunés. Décampe! tu viens « nous apporter la malédiction des dieux! » Et, sur ces mots, il me chassa de son palais, malgré mes lourds sanglots »,

w^ sl7ro)v kniTzt^Tzt 86[jlo>v ^apéa orevàyovTa.

« Les observations démontrent que les vents exaspèrent les flammes du volcan et que les calmes les apaisent. Cela n'a rien d'absurde. Car le vent prend naissance et accroissement des souffles de la mer; il est tout naturel que la même matière et la même cause allument le feu des foyers et les flammes (les volcans. Polybe dit que le Notos est annoncé par une nuée noire qui couvre toute l'île et l'empêche d'être vue des côtes siciliennes. Le Borée fait clairer et dresser la flamme, et gronder les bruits. Le Zéphyre produit des effets moyens. Mais, grâce à ces phénomènes, on peut trois jours d'avance prédire le vent qui soufflera*. »

C est Strabon qui nous donne ces détails à propos d'un autre cratère des îles Lipari, à propos de l'île Hiéra ou Thermésia. Cette île ressemble à Stromboli : c'est aussi un volcan en pleine activité; nos marins l'appellent Vulcano : « Le mont Vulcano annonce le changement de temps vingt-quatre heures avant son arrivée, par un bruit extraordinaire semblable à celui d'un tonnerre lointain. Si l'on fait attention à la fumée qui sort alors avec plus d'abondance, on connaîtra de quel côté doit souffler le vent, par la plus ou moins grande densité de la fumée, par sa couleur plus ou moins obscure. Lorsque le vent doit tourner au Sud ou au S.-E.(le Notos d'Ulysse), la fumée est épaisse et noire. Elle s^élèvc

i. Slrab., VI, 275-276.

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à une si grande hauteur qu'elle répanil partout 1 épouvante; on entend aloi^s des mugissements (cf. la colère d'AioIos et ses discours irrités), accompagnés parfois de secousses capables d'eiïrayer ceux-là môme qui y sont le plus habitués. Quand le vent passe au Nord, au N.-E. ou au N.-O. (le Zéphyros d'Ulysse), la fumée s'élève doucement; elle est moins dense et parfaitement blanche; les mugissements ne sont pas aussi forts et les secousses n'ont pas lieu (cf. la douceur accueillante d'Aiolos), etc.* ».

Vulcano possède donc les mômes propriétés que Stromboli. Dans l'estime des indigènes, les deux volcans se font concurrence pour la prédiction des teinpûtes et pour la connaissance des temps. Suivant les époques, la clientèle de l'un grandit aux dépens de l'autre. Aux temps odyssécns comme aujourd'hui, les périples et les Instructions nautiques ne parlent que de Stromboli. Aux temps gréco-romains, Polybe et Strabon ne parlent que de Vulcano. Celle alternance nous est expliquée par les changements politiques de l'archipel, qui tour h tour s'appelle archipel des Lipari ou archipel des îles d'Éole, suivant que la capitale, tour à tour, s'installe à Lipari ou dans notre île d'Aiolos. A travers l'histoire, en effet, il est facile de voir comment et pourquoi se déplace le centre politique et commercial des Sept Iles.

Aujourd'hui, c'est Lipari qui est « la principale du groupe ». Elle possède la cathédrale, le collège et le bagne. « Son commerce est actif avec les autres Iles aussi bien qu'avec Messine, Païenne, Naples', etc. » Au siècle dernier, il en était de môme : « Lipari, la plus grande des îles, est aussi la plus peuplée : on y compte neuf à dix mille habitants. Son état civil est composé d'un juge criminel, du fisc, d'un gouverneur militaire qui est pour l'ordinaire un vieux invalide, et d'un juge civil. Un évoque, dix-huit chanoines du premier ordre, quatorze du second, cent vingt à cent trente prôtres, forment l'état ecclésiastique. Les Lipariles sont persuadés que leur [île était la patrie d'Éole] et leur ville le siège de son petit empire.... On y compte trois édifices un peu apparents : le logement de l'évoque, celui du gouverneur et l'église cathédrale, qui renferme un mobilier précieux, des vases et une belle statue en argent de son patron saint Barthélémy. Les mariniers se livrent à un petit commerce extérieur : plusieurs d'entre eux font trafic de galanteries, comme ils disent, à la foire de Sinigaglia; ils achètent des toiles, des mousselines, des voiles ou autres marchandises du môme genre, et ils les vendent à Messine, Catane, Palerme et autres lieux de la Sicile'. » Aux temps gréco-romains déjà, Lipari, seule, attire l'attention des historiens et géographes : elle possède la ville, les cultes communs et le commerce*. Ce règne de Lipari remonte jusqu'aux premiers temps de la colonisation grecque. Du jour où les Knidiens et les Rhodiens, chassés de la côte sicilienne par les Phéniciens et les Élymes, vinrent coloniser l'archipel dépeuplé ou

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