‹ Les Phéniciens et l'OdysséeChapitre 157 sur 343 · V. BF.RARD. — II. i · texte numérisé non relu

V. BF.RARD. — II. i

Les premiers navigateurs devaient donc se tenir sur leurs gardes : leurs périples devaient recommander la prudence; avant de s'engager trop avant ou même d'entrer en cette souricière, ils conseillaient sans doute d'explorer le pays du haut des guettes environnantes. Je dis « souricière » : cette comparaison est la plus familière à notre langue de « terriens •. Nous empruntons parfois aussi à la poche fluviale la comparaison de la « nasse ». Pour rendre la même idée, les marins songeraient plutôt à quelque métaphore tirée de la pêche maritime. Or, sur les côtes de Sardaigne, il est une pêche célèbre qui de tout temps a fait la fortune des indigènes et l'admiration des étrangers : la pêche du thon. Pour cette pêche, les côtes sardes sont bordées aujourd'hui de gigantesques souricières que l'on nomme thonnaires, ionnares ou madragues. Il semble que notre poète odysséen ait cette comparaison de la thonnaire dans l'esprit, — à moins que son périple ne la lui ait mise devant les yeux, — quand il nous décrit le massacre des Achéens en cette baie des Lestrygons. Lapidés, assommés, harponnés par les sauvages, nos malheureux Achéens sont emportés « comme des poissons »,

•//6'j; o' fi>; Tîsipovreç TZtpTzin oaÏTa cplpovro.

Ce sont là des poissons de forte taille : dans la Méditerranée, il n'est guère que le thon que l'on harponne et que l'on emporte ainsi. Quand Eschyle voudra décrire la flotte perse écrasée, fracassée, et les soldats perses assommés, éventrès, transpercés dans le détroit de Salamine, sur la mer couverte de débris et de cadavres, il ne trouvera pas d'autre comparaison que celle des thons dans In madrague :

'EÀÀr,vuai t£ vfie; oùx àçpaTjjiovw^

X'JxXcO TlipiÇ lÔElVOV, UTTTIO'JTO 8è

(Txà'^Tj vewv, ÔàXao-Ta o' oùx et' t,v loslv va'javtcjv TcAr^ôO'jTa xal cpovoj fJpoTwv... TOI 8" Ûtts Ô'jvvo'j^ t; tiv' lyOùcov ^ôXov àyaiTt xwTTwv ôpa'jffjjiaTtv t' spsi-twv STiaiov, sppàyi^ov, oijJLwyr, 8' oulo'j xwxùtJLao-iv xaTelys TreXayiav Sl\ol\

Il n'est pas de voyageur en Sardaigne qui n'ait consacré nombre de pages cl de gravures à cette émouvante pêche du thon. L'Espagne a ses corridas de taureaux; la Sardaigne a ses madragues : le spectacle est, de part et d'autre, aussi cruellement barbare et sanguinaire. En face des relations modernes ou contemporaines, si l'on met notre description de VOdyssée, je crois que le massaci'e des thons et le massacre des Achéens pourront présenter de nombreux points de ressemblance :

i. Aesch.. Pers., V. 417 et suîv.

Pour favoriser celte pèche, la ville entrelient pendant toute la saison deux hommes entendus, qui se tiennent sur deux promontoires élevés au bord de la mer, pour observer quand les thons abordent la côte, car il s'en montre quelquefois en si grand nombre qu'on les y voit par bandes de deux à trois mille à la fois....

— Les Anciens parlent de ces BuvvooxoTtsIa, guettes du thon, qui bordent les rivages de la mer Occidentale. Ulysse, tout à l'heure, montait sur Tune de ces hautes Guelles :

a-xoTTiTiv s; 'nat.TîaÂosor^av àvsXOwv.

Quand le temps est beau, ces gardiens, apercevant venir de loin ces poissons qui se trouvent à la surface de Teau, en avertissent les pêcheurs et les habitants par un petit pavillon blanc. Aussitôt qu'on aperçoit ce signal, tous les enfants, parcourant les rues avec des cris de joie, annoncent cette pèche au peuple. Alors, jusqu'au moindre habitant, bourgeois, marchand, les artisans et même les troupes quittent leurs occupations, courent à la marine et les patrons reçoivent dans leurs bâtiments autant de monde qu'ils en peuvent contenir pour les aider à faire cette grande pèche*.

— Le roi des Lestrygons se met k crier dans la ville, et les Lestrygons, par dizaines de milliers, de ci de là, se précipitent à sa voix :

auTap 0 TS'jys pOTjV ôti aTreoç- ol 3' àtovT£^

[JL'Jp'loi.

La madrague ou thonnaire a été préparée d'avance : c'est une enceinte de filets repliée en plusieurs couloirs et divisée en plusieurs « chambres ». Les barques cernent la bande de thons et la poussent vers la façade, puis vers rentrée de la madrague. On la fait pénétrer à coups de rames, en poussant des cris, en jetant des pierres :

Nos mandragues ont sept compartiments. La première entrée des thons se fait dans celle qui est appelée gran caméra, dont la porte ou foratico reste toujours ouverte. De là, les thons entrent dans les autres chambres, qu'ils trouvent pareillement ouvertes et que l'on ferme quand leur nombre est suffisant. Le raïs, quand il juge en avoir assez pour son opération, ouvre l'avanl-dernière chambre qu'on appelle di ponente ou du couchant, dans laquelle il fait passer le nombre de thons destinés à la chambre de mort, qui est la seule dans laquelle on doit exécuter la pèche sous le nom sarde de maltanza, la tuerie. Le lendemain, si le temps est favorable et la mer calme, le ra:is se porte sur la mandrague avant l'aube et là, pour déterminer les poissons à entrer dans la chambre de mort, il jette parmi eux une pierre enveloppée d'une peau de mouton, qui, en les effrayant comme une tète de Méduse, les oblige à entrer dans leur tombeau.... Des barques, remplies des hommes nécessaires à la manœuvre, et d'autres barques, qui conduisent les marchands pour acheter et les curieux pour jouir du spectacle d'une pèche aussi fameuse, voguent rapidement, poussent des cris de joie et font

Page 1