Inslnict. vaut., n" 731, p
que nous retrouvons toujours en nos études topologiques, elle n'était pas sur la même côte. Sassari, au voisinage occidental des Bouches, n'est la grande ville des Sardes que depuis les temps aragonais : « Le château de Sassari fut bâti en 1530 par Raymond de Monte Pavone, premier gouverneur général du Lugodoro sous les Aragonais; parmi les écussons sur la façade de cet édifice, conjointement avec l'armoirie barrée des rois d'Aragon, on en remarque un où se trouve figuré un paon*. » Ce fut pour la commodité des Aragonais, venus de l'Occident, que Sassari vint s'asseoir au voisinage de la mer occidentale. Au temps de nos premières marines, les thalassocrates arrivaient du levant : les Sardes avaient donc leur grande ville sur la façade nord-orientale de l'île, à l'entrée levantine des Bouches, non loin du Puits qui leur servait d'échelle, et non loin de la Source de l'Ours qui leur servait de fontaine.
La province sarde qui borde l'entrée levantine des Bouches s'appelle la Gallura. C'est une région particulière, une province isolée, qui tient à peine au reste de la Sardaigne : « Les habitants de cette province passent pour les plus intelligents parmi les Sardes. Ils ont plus de facilité pour certaines études, pour la poésie et pour les chansons improvisées. Leur langage se rapproche plus de l'italien que du sarde; c'est-à-dire, il tient du dialecte corse, ce qui d'ailleurs est tout naturel. Car jusqu'à ce jour la Gallura, privée de ponts et de routes, communiquait plus difficilement avec les autres provinces de l'île qu'avec la Corse, qui n'en est séparée que par un fort petit détroit*. » Le détroit, en effet, grâce au pont des flots, établit une intimité permanente entre la Corse et la Gallura. Mais avec le reste de la Sardaigne la Gallura jusqu'à ces dernières années n'avait en réalité aucune communication, à cause de l'infranchissable barrière des monts Limbarra.
Cette barrière, coupant la Sardaigne septentrionale d'Est en Ouest, depuis la mer italienne jusqu'à la mer espagnole, du golfe de Terranova aux plages de Castel- Sardo, est un mur de granit dont la hauteur moyenne dépasse douze cents mètres. Vers le Sud, vers le reste de la Sardaigne, ce mur tombe à pic dans la vallée marécageuse de Terranova ou dans les gorges du fleuve Coghinas, si bien que, de ce côté, c'est un véritable rempart et comme un front continu de forteresse, longé par une ligne de fossés: au flanc de ce rempart, à grand'peine, les Italiens aujourd'hui ont accroché les lacets de leur petit chemin de fer pour rejoindre la Gallura à leur port de Terranova sur la mer du levant. Vers le Nord, au contraire, vers les Bouches, les monts Limbarra descendent longuement par cinquante ou soixante kilomètres de croupes, de vallées creuses, de chaînons secondaires, de dômes isolés, de massifs et de plainettes, bref par cette .« Arcadie » de la Gallura, dont une rivière assez importante, la rivière Liscia, amène les eaux dans le voisinage de notre Puits. Comme ses torrents, la Gallura a sa pente naturelle vers les Bouches. Jusqu'à ces dernières années, jusqu'à
1. De la MaiMiiora, Itinéraire, II, p. 532. *i. De la Marmora, Itinéraire^ II, p. 440.
î25i LES PHÉNICIENS ET L*ODYSSÉE.
rétablissement du petit railway de Terranova, c'est vers les Bouches seulement que la Gallura tournait son commerce et sa route.
Cette Arcadie a maintenant sa grande ville au pied même des monts Limbarra, à Tempio : « Ce n'est que depuis une trentaine d'années que le village de Tempio fut mis au rang des villes de la Sardaigne. Il faut dire cependant que c'était déjà depuis bien longtemps le siège d'un évoque, de l'intendant de la province, d'un commandant militaire et d'un tribunal et que, malgré son nom de village, on l'a toujours considéré depuis deux siècles comme le chef-lieu de toute la grande région de Gallura.... Toutes les autres populations de cette province, sans compter celles des îlots voisins, sont éparses dans des siazzi ou espèces de bergeries isolées, groupées entre elles sous le nom de cussorgie^ » Cette capitale actuelle de la Gallura est assez éloignée de la côte des Bouches, — à plus de quarante-cinq kilomètres. Elle a pourtant sur cette côte ses deux échelles, Santa-Teresa près de Porto-Longone, et Palau ou Parau au pied de l'Ours, en face de la Maddalena.
Avant le railway de Terranova, c'est par ces deux échelles de Santa-Teresa et Palau que la Gallura faisait tout son trafic. Grâce à la vallée de la Liscia, une route naturelle, que l'homme ne fit qu'accommoder, descendait vers ces échelles : « En sortant de Tempio pour se rendre à Santa-Teresa ou à l'ile de la Maddalena, on suit d'abord un seul chemin jusqu'à un lieu nommé Luogo Santo, qui se trouve à cinq heures de marche à cheval loin de la ville. On y trouve quelques stazzi groupés ensemble, formant un embi'yon de village. De Luogo Santo, partent deux chemins, celui de gauche qui conduit au village de Santa-Teresa, et celui de droite que l'on parcourt pour se rendre à la Maddalena. Ils traversent tous les deux un pays fort accidenté et boisé, dont le sol est granitique. Pendant ces deux trajets de quatre longues heures achevai, on ne voit rien qui soit digne d'être mentionné*. » L'embranchement de gauche vei*s Santa- Teresa atteint la côte des Bouches au fond même de notre Puits : en réalité Tempio devrait avoir son débarcadère de l'Ouest à Dispensa, sur la plage sablonneuse qui termine Porto-Pozzo. L'embranchement de droite vers la Maddalena atteint le bord de la mer à Palau : « dans cette anse de Palau, il y a une source où l'on peut faire de l'eau et qui a longtemps approvisionné farchipel de la Maddalena. » C'est notre Source de l'Ouïes : l'embranchement de droite conduit donc à la fontaine Artakiè vers laquelle descendait la fille du roi des Lestrygons.
Aux temps de VOdyssée, les deux embranchements existent déjà. Au fond du Puits, le héraut et ses deux hommes ont trouvé l'embranchement de gauche et l'ont remonté. A la bifurcation, ils ont rencontré la forte fille d'Antiphatès, qui descendait à la fontaine Artakiè, où les citadins s'approvisionnent. La princessa leur a indiqué la ville. Ils y sont allés.... La ville des Lestrygons était alors moins éloignée de la côte que Tempio ne l'est aujourd'hui. La ville d'Antiphatès
1. Dr la Mariiiora, Itinéraire, If, p. 446. îi. Do la Mannora, Itinératre, U, p. 452.
LES LESTUYGONS. 255
(levait être proche de la hifurcalion des routes, dans le voisinage de la source : xo'jpirj ôè $'j[x6)//iVT0 Trpo àorso^ ûSps'JO'jo'ri.
Le poète odysséen nomme cette ville Télépylos, TrjîiTrjXoç. Les commentateurs et scholiastes ont beaucoup discuté sur la valeur et sur le sens du mot. Est-ce un nom propre? n'est-ce qu'une épithète? Je crois pour ma part que Télépylos, comme Nèsos Lakheia ou Nèsoi Thoai dans ce même poème odysséen, est un nom propre. L'onomastique grecque nous oflre des Pijlos et Thermo-pjjlae, que nous avons appris à bien connaître : « Télé-pylos, disent les scholiastes, est la ville dont les portes sont distantes ou très larges, ou bien c'est la Po?*/^ habitée quelque part au loin, r, (5)xi(j[jLÉvTi rr^lé tuo'j* ». Ce nom grec est obscur : peutêtre deviendrait-il plus intelligible si nous retrouvions l'original dont il n'est qu'une exacte traduction. Dans cette région nord -orientale de la Sardaigne, les géographes gréco-romains connaissent une ville de Erycion ou Erycinon, ^Epjxivov, 'Ep'jxiov, Erucium. Nous n'en savons pas l'emplacement exact. Mais nous voyons par le texte de Ptolémée que ce n'était pas un port : c'était la première des villes continentales, tcôXsi; [iso-oyeioi, en partant du détroit*. Les éditeurs du Coiyus Inscriptionum Semiticarumoniy avec raison, je crois, rapproché cette Eruc'ion ou Emc-inon sarde de tels noms siciliens, Eryx, Ei^jc-è, Eric-inè, qui semblent de môme origine*. Sur les côtes occidentales de Sicile, Enjx est une montagne où l'Astartè phénicienne a planté son sanctuaire et son nom de Eruk Wïmy Dm"3lN. Ce nom est une épithète divine, que nous font connaître les inscriptions phéniciennes du lieu et qui rentre dans une catégorie de titres analogues, Oz-'Aïm, par exemple. Le sens de cette épithète divine est : Notre*Dame « Longueur de Vie » ou « Prolongation de Vie ». Car la racine "]1k, arak, exprime les idées de longueur y (Vexlension, d'éloignement; les formes participiale et adjective -jiin, erouk, et ^in, erek, seraient exactement rendues par longus ou longinquus en itin, par niakros ou tèlos, jxaxpo^, TTiXoç, en grec. La Bible, comme les inscriptions de TÉryx, nous donne plusieurs exemples d'épithètes ou de substantifs composés, faits de cet adjectif tn^ouk ou erek et d'un complément : si les inscriptions phénicieimcs disent erek-aïnij vitae longae, nous trouvons dans la Bible erek-naphes, long-animis, crek-iamim, loug-aevus, erekrouahy erek-aphim, etc.
Je crois que la Tclé-pylos odysséenne nous donne le véritable nom complet de VEryC'ion sarde : c'était la ville slux larges portes, erouk'a-saarim, Dnvtt?"n3'îiN. Ce nom complet s'abrégea dans l'usage courant et, surtout, d'âge en âge. Quand, les Phéniciens disparus, le véritable sens fut oublié, le second terme tomba, ainsi qu'il arrive fréquemment dans les onomastiques transmises. Il est possible même que, dès l'origine, ce second terme fut le plus souvent omis, sous-