Valéry, Voyage, H. p
238 LES PHKNrClENS ET Ï/ODYSSÉE.
Celte taille des montagnards et montagnardes du Nord frappe d'autant plus les navigateurs en Sardaigne que les plaines méridionales de Tile sont malsaines, infectées de paludisme. Dans le Sud et l'Ouest, V intempérie, la malaria, abâtardit la race et, minant les individus, les rend maigres et malingres. La Gallura, au contraire, est indemne de marais et de fièvres. Sauf quelques plages au fond des rades sablonneuses, toute cette région est remarquablement saine. Pays de hautes montagnes et de grands vents du Nord, de forêts et de clairières, de pâturages et de troupeaux, de sources et d'eaux courantes, c'est une Arcadie véritable, un coin de Suisse méditerranéenne, dont les bergers ont gardé jusqu'à nous leur libre vie au grand air et leurs mœurs d'autrefois. La gaieté de ces montagnards, leur goût pour les chansons et pour la poésie a toujoui^s été vanté des voyageurs : « Ce goût est inné chez les Sardes et surtout chez les gens de la campagne, qui charment le temps de leurs travaux et de leurs voyages à cheval avec des chants continuels. Bien souvent leurs chansons sont improvisées. Elles roulent alors sur les événements récents du pays ou du canton, et môme sur le voyageur que les Sardes accompagnent, si le chanteur est un guide ou un cavalcante.Lc^ femmes, dans la Gallura, prennent parti contre les hommes dans une lutte galante en chansons improvisées, qui sont remarquables par la finesse des allégories.... Lorsque dans la province de Gallura on vient d'achever la tonte, on épluche la laine brute en commun. Les femmes et les filles s'asseyent en cercle et les hommes rôdent autour. Pendant le travail, ce n'est que chants ou succession de strophes chantées. Ces strophes sont quelquefois improvisées et il s'établit des dialogues rimes au sujet d'une fleur offerte el souvent refusée, d'une déclaration, etc.* » Les bergers de Virgile ne chantent pas autrement :
malo nie Galatea petit, lasciva pnella,
el ftigit ad ialices, et se cupit ante vider i^.
tt Le perfectionnement social et le progrès des bergers de la Gallura n'ont point altéré leur caractère ni leur physionomie poétique. Us continuent de chanter leurs vers improvisés. Quelquefois deux de ces bergers, à la manière de ceux des BncoliqueSy se mettent à lutter par des chants alternatifs,
alternis igitur contendere versibus ambo coepere,
et ils se font, avant de préluder, les mêmes politesses. Les compositions de ces Corydons et de ces Thyrsis sardes sont fort peu répandues, car il n'y a point là