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V. BÉRARD. — II

tii2 LES PHÉNICIENS ET L'ODYSSÉE.

«ritaiie, (le Provence et d'Espagne en ont toujours convoité les chênes, les sapins et les châtaigniers. Mais l'exploitation de ces forêts sardes a toujours été malaisée, presque impossible, faute de routes ou de pistes commodes |X)iir amener le bois du sommet des hautes montagnes jusqu'au bord de la mer :

Toute la région [du mont l'rticu, sur la côte occidentale,] était couverte d'uiic magnifique forêt. Mais depuis quelques années celle-ci a été fortement endommagée par les coupes faites à plusieurs reprises avec peu de soin. On a abattu alors tous les chênes qui pouvaient servir comme bois de construction, et il n'est plus guère resté que des chênes verts. La forêt de St^ano, que j'ai connue fort belle, fut exploitée en I8î2l par des spéculateur génois, qui ne tirèrent pas de celle coupe un profit équivalent au dommage qu'ils y ont causé. Ceci peut se dire de toutes les coupes que l'on a faites dans les autres parties de l'Ile et que l'on continue à faire aujourd'hui. La grande difficulté qu'éprouvèrent les concessionnaires de la forêt de Scano fut pour charrier les immenses pièces de bois jusqu'à la côte la plus voisine, qui est très mauvaise pour les bâtiments. Les patrons de ces bâtiments se faisaient payer un nolis énorme, en raison du péril qu'il y a de rester sur cette côte en chargement. Une autre forte dépense fut celle d'ouvrir, dans cette forêt et dans tout le trajet jusqu'à la nier, des routes praticables au chariot*.

Cette côte occidentale de la Sardaigne fournil encore aujourd'hui des chargements de bois aux vaisseaux de Gênes et de Livourne : les Instructions mmtiques disent « qu'on exporte de Bosa des bois de construction ». Pour établir ce commerce, il a fallu percer de grandes routes entixi les ports occidentaux el les montagnes de Fintérieur. Ces percées furent longues et coiiteuses à faire, la structure et la pente générale du pays ne s'y prêtant pas. Sur la côte seplentrionale au contraire, les pentes de la Gallura el la vallée de la Liscia tracent une route naturelle, que les chars indigènes ont dû suivre toujours.

Le chariot actuel des Sardes est au moins aussi ancien que leur charrue. Il est divisé en deux parties, qui sont simplement posées l'une sur l'autre. Les roues sont lixées à l'axe, qui roule entre deux pièces échancrées. Elles sont pleines el formées de trois morceaux de bois joints ensemble. Le chariot sarde ressemble parfaitement au ptnustrum des Romains el même à l'âaaîoc des Grecs. Les roues pleines, formées de trois pièces, que lient encore deux traverses, el fixées à un axe mobile par un trou carré, sont exactement conformes à celles que les Romains appelaient tympana. On attelle des bœufs au chariot comme à la charrue.... Ce chariot sert à tous les travaux des agriculteurs : (]uand ils veulent transporter de la paille, de la terre, etc., ils placent contre rinlérieur des parois une espèce de natte, qui forme comme un grand panier. Celte voilure marche assez difTicilenient : le frottement de l'essieu produit un bruit très désagréable,

.... montesqiie per altos contenta cervice traliunt Hridentia plaustra^.

I. De la Marinora, Uiuéraire, IL p. fô-W. ± Virp., Gvor(j.,\\\, 530.

Les compagnons d'Ulysse rencontrent ces chariots, ces amaxes des Lestrygons, qui, du haut des monts, amènent le bois vers la ville :

^ TTsp àixaçai àffT'Jo' àîp' U'irjXwv opscov xaTayivsov uXtjV.

Quel était le nom véritable de ces Lestrygons? Nous avons vu que Opiques ou Oinotriem était le nom historique des Kyklopes. En ce Nord de la Sardaigne, les plus vieux noms de peuples indigènes que les Hellènes aient connus sont le nom des Balares, BàXapot, et celui des Korses, Kopo-oi. Ceux-là seuls, au dire de tous les géographes et historiens, sont des noms de peuples autochtones. Toutes les autres populations de l'ile, Sardes, loléens, Iliens, Libyens, Ibères, etc., sont venues de la mer. Mais les Hellènes savaient aussi que BaAapoi, Balares. n'est pas, à vrai dire, un nom propre ; ce n'est, dans la langue des Korses, qu'une épithète signifiant fugitif, exilé, échappé, cpuyà;, ou, comme diraient les insulaires actuels, bandit, banditto, A travers tous les siècles, nous voyons en effet la Gallura et les îles voisines se peupler d'exilés, de bandits corses : le dialecte de la Gallura est bien plus voisin du corse que du sarde. Ralares n'étant (|u'une épithète, le nom de Korses, déjà connu des Hellènes, était donc, dès l'origine, le seul véritable nom du peuple établi sur les deux rives corse et sarde des Bouches.

l^a Maddalena et toutes les îles qui ravoisinent du côté de la Sardaigne, au Sud du détroit, n'avaient jamais été ivgardées comme dépendantes du royaume sarde avant Tannée 1767. Alors seulement le vice-roi Des Hayes y envoya une force navale pour en prendre possession au nom du roi. Ces îles étaient à peine habitées par quelques ramilles de bergers originaires de Corse.... Celles-ci firent alliance avec les familles de bergers de la Sardaigne septentrionale et en fort peu de temps, il y eut en ce lieu une population de gens robustes |Tçp6ijxoi Aai<iTpuYov£;J, formée du sang des deux nations'... La colonie corse, qui s'établit il y a un siècle environ à la Maddalena, occupa d'abord le soimnet, au point où se trouve aujourd'hui la petite église de la Trinité. Celle colonie s'accrut, depuis, des réfugiés fuyant la conscription de l'Empire*.

Dans l'archipel de la Maddalena, nos cartes connaissent encore le Cap des Réfugiés, Pimfa Banditti : les Grecs et Romains auraient dit « le Cap des lia lares ». Si l'on voulait chercher quelle put être pour les premiers navigateurs sémitiques l'exacte traduction de balaros, banditto, 'fjyà;, on verrait aussitôt qu'il faut recourir à la racine "niiy, s.r.d, qui signifie tout à la fois s^en/uii* et s'échapper, quitter sa maison et éviter le damfcr. Les Hébreux et les Arabes ont Fadjectif t^W, sarid, pour désigner le fugitif, Verrant, ce qui reste d'une tribu ou d'une armée après une razzia ou une défaite. Cette forme intt?, sarid, ou des formes équivalentes, Tlw, saroud, iltT, sared, etc., traduiraient donc banditto et balaros. Les Hellènes savaient que le héros Sardos, venu de Libye, était un

I. De la Marmora, lUnérahr, H, p. i"î. "2. Valéry, Voyage, H, p. 4.

24i LES IMIÉiMCIENS ET I/ODYSSÉE.

descendant d'IIérakiès. Je crois qu'en effet le nom des Sardrs vint de Libye : ce ne fut que la traduction phénicienne de Balares. Les premiei's navigateurs eurent ici leur pointe des Balares, des Sardes : non loin de la source Artakiè, celle pointe jusqu'à nous a gardé le nom de Punta di Sardegna; ce n'est, je crois. (|u'une antique Pointe des Bandits. Car cette pointe Sardegna n'est pas, comme le cap Corse dans l'autre lie, la première extrémité de la terre insulaire qui s'offre aux navigateurs. Mais, derrière l'abri des îles de la Maddalena, ce dut être la pointe des Sardes, des Fuyards, des Korses fugitifs, qui, dès les temps phéniciens, venaient débarquer en ces rades de Liscia ou de Mezzo-Schiffo, comme aujourd'hui ils viennent à Porto Longone et Santa-Teresa.

Je nie rendis par une détestable embarcation à Longo-Sardo. Je fus reçu dans la maison d'un Corse, M. Antoine Peretti, fixé en Sardaigne après avoir été obligé de quitter la Corse, par suite d'une rixe qui avait éclaté le jour de Pâques dans Féglise d'Olmeto, sa patrie, scène du Moyen âge où deux houunes périrent, plusieui*s furent blessés, et qui valut h Peretti un coup de stylet. Après dix-huit ans d'exil, Peretti a été récemment acquitté par la cour royale de Bastia et il pourrait rentrer dans son île natale. Cet homme extraordinaire, dont je savais le courage et les aventures ol que depuis longtemps je désirais connaître, était en fuite à mon arrivée en Sardaigne et caché à cause d'une affaire entre la douane et tes contrebandiers, à laquelle il s'était, disait-il, mêlé accidentellement et où il fut atteint d'une balle dans le ventre. A mon passage par Longo-Sardo, Peretti était encore obligé de garder la campagne après sa querelle avec un médecin qu'il taxait d'impertinence et que, trop susceptible, il avait fortement contusionné à la tète, du manclie de son stylet.

Je crois que le poète odysséen avait déjà, dans son périple, ce Cap des Fuyards: à sa mode ordinaire, c'est de ce nom de lieu qu'il a tiré l'aventure de son roman. Car nous savons comment il procède. Nous avons vu comment le périple lui racontait les colères et les apaisements du Stromboli, les changements d'Aiolos, suivant la direction des vents, et comment le poète en imagina le double voyage d'Ulysse chez Aiolos et la double réception, bienveillante par le vent du Nord, irritée par le vent du Sud. Dans notre île des Sardes, près de la Pointe des' Fuyards, le poète n'imaginera que fuites. C'est d'abord la fuite des hommes envoyés pour explorer le pays :

C'est ensuite la fuite d'Ulysse lui-môme qui ne tire sa vaillante épée que pour couper ses amarres et s'enfuir en abandonnant le gros de sa flotte :

aï'^a 5' £[jLoI; sTapoiTiv eTtoToJva; èx£Âsu7a èjxêaXée'.v xwtt^j^, ïv' uTtex xaxoTr^Ta ©'jyoi.[JLSv.

Si l'épisode de Kalypso est la Captivité d'Ulysse, si l'épisode de Charybde et Skylla est le Naufrage, l'épisode des Lestrygons est la Fuite :

oLTizoLviio^ 3' s; TTOVTOV ETTAjpeçsa; çùy£ TTSTOa;

LES LESTRYGONS. 2i5

Dans Tensemble et dans les détails, tout l'épisode des Lestrygons a été combiné pour cette fuite : le gros de la flotte, qui ne devait pas en rëchappevy est allé mouiller dans le port creux; le seul bateau d'Ulysse, qui devait s'enfuir, est resté en dehors. Ni chez le Kyklope, ni chez Kirkè, ni chez Skylla, Ulysse n'abandonne ainsi ses compagnons : d'ordinaire, quand il tire son sabre, c'est pour défendre ses équipages et non pour les trahir. Mais ici nous sommes dans l'île de la Fuite, en Sardaigne.

Le périple devait aussi fournir à notre poète le nom des Korses. Pausanias (OU l'auteur copié par lui), après nous avoir renseignés sur le vrai sens du mot balaro8 et sur l'origine libyenne des héros sardes, ajoute que l'ile nommée Kumos par les Hellènes avait reçu des Libyens son nom de Korsika^ Si Korsos est de môme origine que Sardos, il faut le rapporter à la racine sémitique \np, k.r.8, qui signifie mordre, déchirer^, tant au propre, c'est-à-dire couper et broyer avec les dents, qu'au figuré, c'est-h-dire mordre par des insultes, des raillei^ies ou des critiques. En arabe, le verbe k.r.s a tous ces sens : en hébreu, pour le sens figuré, on emploie plutôt la tournure mordre le morceau, ekal keres, pp h^H, ce que les traducteurs grecs de la Bible traduisent par TsoSpw^ êo-ôiio, manger terriblement, o-^oSpa xaxw? Xsyco, médire terriblement, ô'jTOTjjjLio, décrier : l'équivalent le plus exact serait encore parler contre. àvT'lçvijiL'.. On comprend alors pourquoi le roi des Lestiygons est un terrible mangeur, qui saisit l'un des envoyés d'Ulysse et s'en fait un repas :

ajT'ly' £va jjiàp'ia; STaptov (OTtXiTTaTO ôcIîTi/ov,

et pourquoi, en même temps, il est l'accusateur, le médisant, le contra-dicteur, Anti'phatès, AaKrrpuyovo; 'AvTi-^àTao. Le poète odysséen a su que les Korses, D'ïip, Korsim, étaient des déchirants, des mangeurs de morceau, pp D'»S:n. okelim keres, ou, comme disent encore les Arabes, des mangeurs de viande, anS D^bsN» okelim laham : il se peut que, traduisant d'une part en Anti-phalès, le poète ait transcrit de l'autre en Lamos, et c'eèt peut-être ce qui nous expliquerait pourquoi Télépylos, ville d'Antiphatès, est aussi la ville de Lamos, comme Pylos, capitale de Nestor, est aussi la ville de Nélée :

Aà[xot> aliî'j TTToXUÔpov.

A l'origine de toutes ces belles choses, il ne faut placer peut-être que la phrase transmise de périple en périple jusqu'à Diodore : « les indigènes de Tile usent comme nourriture de lait, de miel et de viandes », ol o' ey^copio». Tpoîpai^ ;-t£v ypwvrai yàXaxTi xal [aIXiti xal xpéaT»/'. Ce ne sont pas des Mangeurs de Pain ni des Mangeurs de Lotos; ce sont des Mangeurs de Viandes, des Déchireurs de Chair, des Korses : « le nom de Koi'ses vient de Korsis, femme esclave,

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