‹ Les Phéniciens et l'OdysséeChapitre 172 sur 343 · hiêtruct. tmut., n*» 731, p · texte numérisé non relu

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i. luntruct. naut., n" 751, p. 158.

SÔO

LKS PHÉNICIENS ET !/OI)YSSÉE.

Congiaiius i\ (yhO mètres de hauteur et peut servir comme amer dans la navigation du golfe ». Plus loin, la Testa di Cane, avec sa forme spéciale, et le Cap Ferro, avec « sa nature ferrugineuse et sa couleur rouge foncé », servent encore de guides.

Au détour du cap Ferro, l'Ours apparaît soudain, entre les deux sommets do

son promontoire croulant. Quand une fois ils Tout découvert, les navigateurs venus de TKsI ont toujours en vue cet Ours qui les guidera à travei*s les replis el canaux des Bouches.

Précise, hien détachée sur le ciel, hien plantée sur le piédestal de sa haute presqu'île, la silhouette de ce rocher reproduit d'une façon merveilleuse le profil de l'animal dont il porte le nom : tendant le cou, dehoul déjà sur les deux pattes de devant, le train de derrière encore ramassé el

Fk;. 47. — Ix? Cap de l'Omis*.

FiG. iK. — I/Ours.

demi-vautré sur le sol, l'Ouis va se mettre en marche en dodelinant de la tète. Il est impossihle d'imaginer statue faite de main d'homme, qui donnerait à dislance une pareille illusion de vie. Dans le fouillis de ces promontoires, de ces

I. Cotte pliotoprapliie el h's suivantes [(ijj. 47-55) ont ôiê prises par M-« V. Bérard.

FiG. 49. — La rade de Palau.

golfes, (le ces îles, de ces éciieils, de ces pierres croulantes, au-devant de cette rote uniforme que longe toujours à l'horizon la môme siein^a aux dents égales, les navigateurs sont assurés de leur route dès qu'ils ont mis le cap sur TOui-s. Il leur suffit d'aller à lui et de doubler sa pointe pour découvrir la bonne entrée des Bouches et pour enfiler tout droit le chemin du Couchant. Sur place, on estime à sa juste valeur l'utilité de ce promontoire et l'on comprend la renommée que lui firent les premiers thalassocrates.

Nous avons franchi la passe entre l'Ours et Caprera, puis la passe entre rOui-s et S. Stefano,et pris enlin le canal entre S. Stefaiio el la Maddalena.Nous atteignons la rade de cette dernière île. Ces chenaux insulaires, tous bordés des

mêmes chaos granitiques, seraient un dédale sans issue, n'était encore le salutaire signal de l'Ours. Nous voici enfin dans le port de la Maddalena : sur le (juai, s'aligne une toute petite ville, ceinte de forts détachés, coupée de rues h angles droits. Du vapeur même, sans prendre quai, nous frétons une barque <|ni nous fera traverser à nouveau le canal et nous conduira en terre sarde, dans l'anse de Parau ou Palau, à la Source de l'Ours.

En cette anse de Parau, aboutit la grande route qui, de l'intérieur, du haut des monts, amène les provisions (le la Gallura au marché de la Maddalena. Au bord de la mer et de la source, c|uelques auberges ont planté leurs maisons blanches. A mesure que nous approchons de cette c()le sarde, les blocs de granit, qui paiement la rive, apparaissent plus distincts. Toute cette façade de la Sardaigne est jonchée d'énormes blocs. A l'échelle de Palau, parmi ces blocs, surgissent les dômes de gros tas de charbon. Palau n'a pour commente, outre l'approvisionnement de la Maddalena, que la vente du charbon de bois, qui descend ici des forôts de Tempio et que les petits voiliei*s français et espagnols viennent charger pour Marseille et Barcelone.

Fiff. 50. — L'Échelle de Palau.

Hh"!

Au-devant des auberges, neuf las énormes de charbon bordent la mer : des chars à deux roues, attelés de bœufs, arrivent en grinçant décharger leurs paniers et, devant les façades blanches, versent une brume noire de fine poussière.

Au bout d'un petit môle, nous débarquons à l'échelle de Palau. Nous espérions trouver une voiture qui d'ici nous mènerait à Porto Pozzo. Mais, dans les quatre auberges, il n'est pas de voiture : sur la route, en file, descendent ol remontent seulement les chai*s à bœufs, remplis de charbon ou vides. Depuis le temps de la Marmora, qui nous décrivait plus haut ces véhicules, les Sardes ont fait quelques progrès : leurs chars n'ont plus les roues pleines d'autrefois: mais, sauf les rayons « européens », je crois qu'Ulysse reconnaîtrait encore les « amaxes qui vers la ville descendaient le bois des montagnes ». Une source

abondante jaillit près des auberges: les filles et les bateliers y viennent leinplir leurs cruches et Icui-s tonneaux : la forte lille du roi Antiphatès descendait à cette source Artakiè.

Faute de voiture, nous avons repris une barque pour aller à Porto Pozzo.

Au moment de quitter le petit môle, voici qu'arrive un musicien qui nous demande de le prendre à bord, avec sa guitare, sa mandoline et son flageolet. Il revient de la fête de S.-Pasquale, où il a chanté, joué, dansé deux et trois joui's de suite. Il voudrait passer à Sanla-Teresa. Ayant appris que nous allons de ce côté, il nous demande une place au fond de la barque, sur les cailloux qui nous servent de lest. Télémaque accueillit le suppliant Théoklyménos : nous avons accepté le musicien Antonio. A peine installé, il s'endort et ronfle avec une sonorité qui met en joie nos deux rameui-s: sans avoir jamais lu les vers odysséens, l'un d'eux parle comme le poète : « Voilà un chanteur qui gagnerait deux fois sa vie, avec son nez et avec sa bouche ».

Nous quittons Palau. Un maudit vent d'Ouest contrarie nos rameurs. Lentement, péniblement, nous contournons la rade de Mezzo-Schilïo, puis la pointe Sardegna. Ce rivage est semé des mêmes blocs granitiques, polis, arrondis, chantournés, évidés et troués par les agents atmosphériques. La pointe Sardegna est un éboulis de ces blocs : du sommet jusqu'à la vague, ils chevauchent les uns sur les autres, roulent et s'empilent. La première comparaison qui vient à l'esprit est celle d'un champ de carnage où des géants se seraient battus à coups de rochers. Pour les marins d'Europe, la vue de celte côte n'a rien de suiprenant : nos côtes atlantiques leur peuvent offrir de pareils spectacles. Mais,

FiG. 51. — La pointe Sardegiïa.

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en Méditerranée, de tels chaos granitiques sont rares. Dans la Méditerranée levantine surtout, on en chercherait vainement un spécimen. Venus du Levant, les premici-s thalassocrates n'étaient habitués qu'aux sables ou aux murailles de leurs côtes calcaires ou marécageuses; ils durent être vivement frappés par ce spectacle tout nouveau. C'est en ce détroit sarde qu'ils rencontraient, pour la première fois peut-être, ces éboulis de roches. En voguant au long de cette côte, on comprend mieux, je crois, le vers odysséen « sur les pierres de jet, dont la moindre ferait la charge d'un homme »,

o" p' OLTzo TTSTpàwv àvofayôsTi yspixaSioio-iv

Après la pointe Sardegna qui nous couvrait encore un peu, nous sommes en plein exposés au vent d'Ouest qui nous est contraire. Il nous faut tirer des bordées sans lin. Le musicien réveillé doit se mettre, lui aussi, au dur travail de la rame. Pendant trois heures, nous virons et voltons, le cap sur le Scoglio Colombo y sur le Rocher de la Colombe, sur la Lais-Tri- (joniù, qui, seule, peut nous indiquer l'entrée du

Puits. Car l'entrée du Puits est invisible : la Punta délie Vacche le couvre; sous son éboulis de blocs, cette Punta ressemble à toutes les autres pointes de cette passe. Le vent d'Ouest, toujours plus frais, soulève une forte houle qui se met encore en travers de nos efforts. Nous avons dépensé trois ou quatre heures pour franchir cinq kilomètres.

Knlin, la Punta délie Vacche contournée, voici le Puits. La « bouche » fort étroite a, de chaque côté, une sorte de môle naturel qui, perpendiculaire à la rive, projette dans la passe ses blocs éboulés. Kn travei-s de ce goulet, quelques écueils rendent l'entrée fort difficile, àpair. S' s^tooôç s^rriv.

Nous avons arrêté notre barque en dehors du goulet. Voile carguée, rames rentrées, nous avons attaché l'amarre dans les roches qui, de la pointe, tombent à la mer. Nous sautons sur les rochers de gauche. Derrière nous, dans la mer, au-dessus de la barque qui se balance au gré de la houle, apparaissent les écueils du Rocher Colombo. Devant nous, le Puits ouvre ses deux murailles de roches éboulées. La pente n'est pas très abrupte. Mais l'épithète odysséenne r.A'lÇaTo;, « où l'on ne peut marcher, monter », dépeint avec une parfaite exac-

Fic. 53. — Fia Pierre de la Colombo.

ro{\ LES PHÉNICIENS ET L'ODYSSÉE.

tilude cette pente de rochei-s chaotiques, où la marche est diflicile et l'ascension un peu dangereuse, à cause des glissades et des faux pas sur ces surfaces arrondies, lisses et tourmentées.

l)*en haut, de la Pointe Macchiamala, toute la rade apparaît, unie, sans nii flot, sans une moire. Ce miroir un peu terni fait contraste avec la grande mer étoilee de vagues dansantes, que le vent d'Ouest hérisse en dehoi*s du goulet. Au fond de la rade, une courte plage de sables et de marais limite une plainettc ondulée. Quelques maisons, au hameau de Dispensa, bordent la route qui, par gradins, lentement, monte vei*s les collines lointaines. Ce ruban de grandroute se dessine très net. Le village de S.-Pasquale couronne les premières hauteurs. Par derrière, au loin, la sierra cùtière dresse sa muraille chargée de forêts et de nuages pluvieux. Ces « hautes montagnes » ferment l'horizon d'un cercle continu ; mais la profonde vallée de la rivière Liscia y creuse une large porte. Le ruban de la grand'route apparaît distinctement : sa ligne droite, partant de la rade, coupe la plaine, puis ses lacets repliés s'accrochent au flanc des collines et des montagnes. Cette pointe de Macchiamala est vraiment une guette escarpée, oxotcit; TraiTtaXoefl-fl-a. Jusqu'à la Maddalena, cette « guette » de Macchiamala, haute de 94 mètres et isolée de toutes parts, surveille les chensrux et les iles. A l'horizon du levant, par-dessus la pointe Sardegna, l'Ours profile son inoubliable silhouette : toute cette mer du détroit est dominée par lui.

Nous sommes revenus à notre barque. Nous avons détaché l'amarre. Nous aurions voulu doubler le Cap de TKrèbe et nous en aller sur les chemins du couchant vers Santa-Teresa. Mais le vent d'Ouest, qui fraîchit de plus en plus, nous force de renoncer aux routes de la nuit et de reprendre vers la Maddalena les chemins du jour. Alors, avec ce grand vent arrière qui tape en plein dans la voile, nous laissons « faire le pilote et la brise » : les rameurs tirent le vin du tonnelet; le musicien retrouve sa guitare et, chantant et buvant, nous courons sur le dos de la vague, qui saute et gémit au long du bord. En couplets alternés, le musicien et les matelots chantent une interminable complainte. 011 il est question d'amour et de petits oiseaux.

Le vent fraîchit. Nous fuyons devant la rafale. Nous avons mis le cap sur la rade de la Maddalena. La pluie commence à tomber en grosses et larges gouttes. Brusquement, le détroit se remplit de cris et de sifflements. Une flottille de canots à vapeur accourt sur nous de tous les points de l'horizon. On nous hèle. On nous crie des ordres et, semble-t-il, des menaces. A toute vapeur, un canol rempli d'uniformes arrive au long de notre bord. Un chef de Lestrygons, — je veux dire : un grand officier de marine, — fait abattre un grappin qui nous rend prisonniers.

Sur l'ordre du chef, deux Lestrygons en uniforme viennent s'installer dans notre barque pour surveiller nos gestes et nos paroles. On confisque notre bagage. Avec des sifflets de triomphe, la flottille nous prend à la remorque et nous traîne dans « le port creux », dans la rade militaire. On emprisonne notre

LES LESTUYGONS. roi

('•quipageet même le malheureux musicien. On nous eînmi>ne au poste de police : nous sommes inculpés d'espionnage en ces eaux stratégiques. Par grik'e, pourtant, à cause de nos habits ruisselants et de notre fatigue, — le chef des Lestrygons fut aimable dans Taccomplissement de cette besogne ennuyeuse, — on remet au lendemain notre interrogatoire devant le i*oi suprême de ces « géants de force ». On nous rend même notre bagage. Mais on exige de nous la promesse (|ue nous ne sortii'ons pas du logis assigné et (|ue nous n'adressercnis la parole à personne. Un surveillant s'attache à nos pas.

Le lendemain, l'amiral italien qui commande Tarsenal nous fait longuement interroger. Malgré nos dénégations, il semble convaincu de nos desseins coupables. Quelque méchant calomniateur aura « mangé notre chair», car lamiial contredit a tout ce que nous alléguons pour nous défendre : nous sommes aux mains dWnliphatès. Au bout de quelques heures, pourtant, « Zens lui envoie «les pensées moins cruelles ». Le texte grec de l Odyssée, un Atlas anliquus et un dictionnaire hébraïque de F. Leopold parviemienl à le convaincre (|ue nos éludes ne sauraient être attentatoires à la sécurité des Hottes italiennes. Il décide de nous laisser pleine liberté d'allures, pour ce jour-là du moins : c'est dimanche; demain lundi, il télégraphiera à Home et se renseignera sur nous auprès de notre ambassadeur. Nous sommes donc libres de rester à la Maddalena, mais non (11* circuler dans le détroit.

Que faire en cette rade close où nous n'avons la liberté que sur parole?... Faut-il avouer aussi que j'éprouvais quelques craintes, moins de la cruaulé de ces Lestrygons que du zèle intempestif de nos diplomates? A coup sùi', mon exploration des Houches n'a pas été une entre|)rise suspecte ni déloyale. Malgré les photographies que nous avons prises, jamais je ne pourrai (lémas(|uer le moindre canon ni la moindre torpille. Universitaire, je n'ai jamais été, même pour un an, « géant de force ».... Pourtant je craignis les renseignements trop précis que notre ambassadeur donnerait peut-être sur mon identité : je m'occupe parfois de politique étrangère et j'enseigne la géographie à l'Fcole supérieure de Marine. Si le roi des Lestrygons venait a me connaître en cette qualité, tous les dictionnaires hébraïques pourraient-ils me laver du soupçon d'espionnage?... Dans la journée, un bateau partait pour Livourne. Avec la permission d'Antiphatès, nous le prîmes, ïv' jTwèx •AT.y.ÔTr^-zT. '^jyoiijlsv. Et voilà pour((uoi je n'ai pu donner ici que de médiocres photographies de l'Ours : nos bateliers devaient nous (tonduire à ce promontoire en nous ramenant au golfe d'Aranci. Avant de fuir cette Lestrygonie, j'avais obtenu du moins la liberté de notre équipage. Le musicien quelque jour mettra peut-être en couplets cette aventure de mon Noalos. Ilaimon le Carthaginois nous raconte en son périple comment, un jour, il |)ril aussi la fuite, craignant la férocité des insulaires et suivant les conseils de ses devins, r^ô&o^ ojv IXaêîv y.uiâsxal ol uàvTs^ r/sAs-jov exAcItts'^v tYjV vv^tov'.

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