I. Imtruct. rtaut., n" 751, p. ()8-r»0. "1. Siral)., V
^1{\X LKS niÉMCIKNS ET I/ODYSSKK.
mill(\ » Ces rccominandations ne peuvent convenir quVi nos marines, d(»nl les grands vaisseaux niouillenl en eau piofonde, loin des rives basses. Les marines odysséemies, qui tiraient leurs navires sur les sables, allaient s'éebouer ailleui*s. Au mouillage de la eote orientale, qu(» reeonnnandent nos Insiy^uciions mmtiques, elles préréraient l'autre façade de Tile : là, une cale, que les caries marines nous indiipient encore, était jadis le Port de Civcei, Cette cakî s'offre d'elle-même aux navigateurs, (|ui arrivent de la liante mer occidentale. Pour les petits bateaux des [)reiniers thalassocrates, cette cale est bien plus commode i\\\i\ la rade foraine dt» San Felice. Sous la tour Paola, qui couronne rextrôme pointe de notre île vers Toccident, un étroit cbenal conduit à la lagune de Paola, au fond de lacpielle les indigènes ont encore leur Port du Buffle. Les caries et les histmctiona nautiquen nous indiquent en cet endroit l'ancien port romain.
(Juand les premiers Homains fondèrent une colonie en ces parages fréquentés, ce fut Cil efl'et au bord de cette lagune qu'ils installèrent leurs entrepôts : les l'uines de la ville romaine subsistent autour de ce mouillage, qui s'appelle aujourd'hui Cala (Ici Pescatori, le P(»rt des Pécheurs. Enclos de toutes parts, ce port offre un merveilleux refuge aux barques qui savent y pénétrer. Mais ici. comme dans la Petite lie des Kyklopes, il faut bien manœuvrer: la passe est étroite. Ici encore, c'est un dieu qui pilote le vaisseau d'I'lysse jusqu'à ces grèves du fond, où tout se tait, où le flot vient mourir en silence :
va'jAoyov s; )xî.[jL2va xai ti; Ôso; Y.yeijLÔvsuEv.
Sur celte grève, les marins trouvent de l'eau douce. Au milieu des sables, sourd la Fonte delta Pagnaja. L'ile elle-même a des sources en grand nombre : à mipente, toujours bien fournie, sourd la Fontana di Mezz-o Monte. Autre avantage pour nos marins primitifs : cette île est trouée de grottes ncmibreuses, les unes au ras même du flot qui y pénètre, les autres derrière une grève asséchée. (h'otta délie Câpre, Crotta del Precipizio, Crotta délia Maga. Cette dernière grotte de la Magicienne est de beaucoup la plus grande : elle s'ouvre en face de la mer du Sud, au-dessous de San Felice. Notre poète odysséen connaît ces grottes: « Tirez le navire à terre, va dire Kirkè aux Achéens : cachez le chargement et les agrès dans les cavernes »,
v/.a |jL£v ap TràiJLTTpo^TOV so'jo-o-aTS YjTtsioovos, XT-/;aaTa o' sv ttt/- stti -EAaa-TaTS otzJ.ol tî TtàvTa.
La (irotle de la Magiciemie, avec sa petite grève où vient mourir le flot, se prête bien à cette manœuvre.
Le vaisseau dTlysse est entré dans la « cale », vauAoyov s; Masva. Rompus de fatigue, les honnnes débarquent et se couchent sur le sable. Durant deux jours, roulés dans leurs manteaux, ils ne veulent plus lien entendre. Mais Ulysse ne
L'ÉPERVIÈKE. 271
peut pas rester ainsi dans l'ignorance de ce pays incoinui. Le IroisicMnc jour, il quille le vaisseau el monte au sémaphore:
II arrive au sommet de la Garde. Il domine File tout entière, et la mer cl les terres environnantes*. Devant lui, vers le Sud, se déploie Tocéan sans limite. La fa(,*ade méridionale de l'île plonge brusquement dans la grande mer :
sïôov yàp OTcoTtiTjV e; 7rai7:a).6eo-(Tav àvsXôtov
« L'île est couronnée d'une mer sans limite. » Dans le Icxle homérique, ce vers s'applique à l'ile même de Kirkè et à la terre adjacente. Il est possible que, dans le périple, il en fût ainsi : les premiers navigateurs, mal renseignés sur retendue et la nature véritable de ce continent italien, en ont pu faire une île, comme ils firent de l'Espagne une Ile de la Cachette, I-spania. Le nom même l'talia rentrerait dans la catégorie de ces noms insulaires qui nous sont familiers : l'étymologie que les Anciens donnent habituellement, ilalia = vitalia = terre des veaux, vitulus, est de môme valeur à mes yeux que celle de Oinotria = temr du vin : ce n'est qu'un simple calembour.
Mais une autre explication me semble plus vraisemblable. Je crois qu'à sa mode ordinaire notre poète grec a combiné ici différents détails de son périple sémitique et qu'il a appliqué à l'île même de Kirkè ce que le périple disait peut-être du voisinage. Dans l'épisode de Kalypso et dans celui des Phéaciens, dans plusieurs autres encore, nous avons rencontré déjà ou nous rencontrerons un pareil procédé : chez les Kyklopes, la Petite Ile devient une île aux chèvres, alors que, dans la réalité, deux îles, Nisida et Capri, existent, dont l'une est la Petite Ile, Nesis, et l'autre Tllc aux Chèvres, Kapraia. Ici, devant Ulysse, la grande mer déroule « l'infini de son océan », ttovto; àTrsipt-o;, que rien ne limite, sauf à l'horizon méridional les Iles Océaniennes, les Iles du Pontos IIo^/Tw., Pontiae, disaient les Anciens; nous disons Ponza. De ces îles, je crois, le périple sémitique donnait aussi l'exacte description; mais notre poète transporta l'un des traits de Ponza à sa terre de Kirkè. Strabon, qui pour la description de cette côte italienne copie visiblement quelque périple détaillé, nous dit : « En bonne vue, sont situées deux îles de haute mer, Pandataria et Pontia, petites, mais bien peuplées », sv O'isi ixàÀiTTa TcpoxsivTai ojo vfjdoi TcsAàytat, IlavoaTap'la xal IIo^/Tia*.
Derrière Ulysse, vers l'Est et le Nord, s'étend la terre italienne. Basse, plate, incertaine, coupée de bois et de marais, cette rive italienne déploie, elle aussi, jusqu'à l'horizon montagneux, sa mer de forêts et de maquis, d'où
\. Consulter la description du Monte Circello par A. Tliiébaut de Hcnieaud. dans Amtairs fies Voyagea de Malte-«run, t. XXUI, année 18i4, p. I~i2. 2. Strab., V. 2."v».
mi LES PHÉNICIENS ET l/ODYSSÉE.
monte par eiulroits la fumée des campements de pâtres et de charbonniers .
a'jTT, os y 6a[jLaA7, xeitai • xaiivov o* èvl [Jlsto-Tj eopaxov o^GaXjjioiTt o'.à op'jjxi 7:yxvà xai 'jArjV.
Tout le long de la mer, depuis Astura jusqu'à Terraeine et même au delà, pendant près de cent kilomètres, cette terre italienne présente le même aspect, hans rintervalle qui sépare les flots du large et les montagnes de rintérieun une <'haîne de dunes borde la mer; une suite de lagunes et de marais borde la dune; une succession de forêts et de fourrés impénétrables s'étend entre les lagunes et le pied des monts. Sabl<»s, forêts et marais, c'est une autre mer véritable, une étendue ])lane, monotone et déserte. Selva de Terracina, Macchia (li Hassiano, Macchia di daserta, Macchia dcl Quarto, Macchia del Piano. les façades Nord et Est de notre île de Circei sont entourées de cette selva et de ces maquis, (jiie le poème odysséen nous décrit fort exactement par les deux termes opjjià Tzjxvà, fourrés, et jay,, forêt. Les Inslrucfions emploient encore ces deux mots : « Une ceinture de macpiis borde la plage de sable et. en dedans, on voit de grands massifs d'arbres ». Les descriptions des voyageurs ne font que développer ces deux termes :
Le leiuieinain, notre luMe s'est décidé à nous prêter de pelits chevaux fort espiè<,^le>. mais, au fond, d'un bon caractère, |)Our fiûre une pionienade dans la macchia de Cisterna. Lui-niênie, monté sur le plus fougueux de ces animaux et tenant à la mai» une longue gaule qui semble une lance, à l'aide de laquelle il baissait ou levait Corl habilement les barrières, s'est mis en têle de la caravane. H n'est pas facile de eJu»niiner dans ces terrains coupés de bois et de marécages. Sans un guide, on s'y perdiail et, si notre bote ne nous eut pas donné l'exenqjle en passant le premier, nous n'eussions certainement pas traversé certains ruisseaux on nos ehevaux avaient de Teau jusqu'au poitrail. Nous sommes bientôt arrivés au centre d'une belle forêt qui lî'est que la continuation de celle de Voi^sa Nuova, où croissent des chênes, des chênes vcMis ou lièges, et des ormes de toute beauté. Par endroits de grandes lianes courent d'un arbre à un autre : on pourrait se croire dans quelque foret de l'Amérique. A vrai dire, l'exploitation y est si difficile et le prix du bois si peu élevé, que beauciuip d'arbres meurent sur pied (»t (ju'on ne s(î donne pas la peine' de ramasser ceux (jne le vent renverse. 11 y a donc peu de didërence entre ces forêts el celles du Nouveau Monde. De temps à autre, nous renconli*ions un buffle égaré, que notre guide ciiassait à grands coups de gaule vers l'apparence de sentier que nous suivions. Dans les tMidi'oits les moins fourrés, nous entendions des grognenn^nls et nous avons vu passer, à plusieurs reprises, des bandes de sangliers qui vivent dans ces marécages cunnne dans une terre promise. Des aigles et, je crois, des pyrargues volaient dans les clairières el donnaient la chasse aux palombes et aux canards qui. m plusieurs reprises, se sont envolés par bandes nombreuses au milieu des l'oseaux. Quelle belle chasse nous aurions pu faire, si nous eussions eu des fusils! Mais j'onlilie que, dans ces lorêl> vierges du vieux monde, la chasse est gardée!... De tous les animaux de Circé, il ne reste guère aujourd'hui que des sangliers dont les troupeaux habitent les forêts et les marécages'.
I. De Morcoy, La ToMctuir cl le Midi dv lllaliv. H, p. 201 ol suiv.
L*ÉPERV1ÈRE. 273
La ferme de Campo Morlo, seul bien qui reste ù l'église Saint-Pierre de Rome (1855), est située près des Marais Pontins, entre Velletri et Nettuno. Celte ferme possède 400 chevaux, plusieurs centaines de bœufs, vaches, buflles, etc. En outre, elle a deux mille porcs, nourris de glands dans la forêt, qui continue presque sans interruption, depuis la Toscane Jusqu'au mont Circé, et qui est pleine de chênes blancs. Les marais nourrissent les buffles. La partie la plus élevée de la ferme entretient quatre mille moutons*.... La chasse est très considérable dans ces marais. On y trouve des sangliers, des cerfs, des bécasses. On se sert de petites barques et Ton descend, ou nu-pieds ou avec des bottes, dans les endroits où les barques ne peuvent aller'....
Du haut de son observatoire, Ulysse domine cette mer de verdure. Nulle trace de ractivité humaine. Nul bruit humain :