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M. de la Blanchcrc, op. land., p

Il faut donc oublier la désolation actuelle et concevoir qu'aux temps odysséens, ces terres étaient habitées, cultivées : un peu en dehors de la bande maritime, que ravageaient les corsaires, des villes s'étaient bâties, entre lesquelles des routes traçaient leurs lignes droites. Mais, sous les pieds mêmes d'Ulysse, la plaine n'était qu'une mer de verdure, rayée de grandes routes. La forôt escalade encore les pentes du Monte Circello. Autant la façade maritime de Tile est abrupte, rocailleuse et nue, autant la façade continentale est verdoyante et bocagère. Myrtes, orangers et palmiers nains se mêlent aux chênes et aux yeuses. Des sources et des ruisseaux ont dans le flanc du rocher creusé de frais vallons. Plusieurs ruisselets en descendent vers le Fleuve Tors, Rio Torlo, sorte de fosse toujours pleine, qui, sur le front continental de notre îlot, borde la masse du rocher et mené les eaux boueuses dans le golfe de Terracine. Ce Bosco de San Felice est peuplé de gibier. C'est là, près du Fleuve, qu'Ulysse tuera son cerf : l'onomastique actuelle a encore une Torre Cernna, Tour de la Biche; le périple primitif connaissait peut-être ici un Port du Cerf, comme nos marins y connaissent encore un Port du Buffle.

En haut du sémaphore, Ulysse a réfléchi. Il s'est demandé s'il descendrait tout droit vers les fumées qu'il apercevait dans les bois. Mais il a pensé qu'il valait mieux rentrer au vaisseau, faire manger ses hommes et délibérer avec eux. Il revient sur ses pas et voici qu'en travei-s de sa route, la bonté divine fait passer un cerf, qui, des clairières de la forêt, descendait boire au Fleuve :

6 [JL£v iroTatjLÔvôs xaTTjiev ex vojjloj OXt,^

Ulysse tue le cerf et le rapporte au campement, où les hommes, toujours roulés dans leurs manteaux, n'ouvrent un œil et ne daignent secouer leur torpeur qu'à l'annonce de ce gibier merveilleux. Toute la journée, on mange et l'on boit son saoul. Le soir, on se recouche sur le sable, le ventre plein. Le lendemain seulement, Ulysse fait son rapport et donne à l'assemblée les résultats de son exploration : « l)u haut du sémaphore, on aperçoit une grande terre, plate, boisée, qui doit être habitée, puisque j'ai vii de la fumée monter de lu forêt et du maquis.... » Les hommes l'interrompent de leurs cris de douleur : « Encore une aventure de Kyklope et de Lestrygons! non! non! plus de pareilles histoires! » Mais Ulysse tient bon : il faut aller voir. On se partage en deux escouades, l'une sous Euryloque et l'autre sous Ulysse. On tire au sort pour décider laquelle des deux restera près du vaisseau, laquelle montera à la découverte vers les fumées et l'intérieur du pays. Le sort tombe sur Euryloque, qui part avec sa bande. Ils montent vers le palais de Kirkè. Ils s'éloignent du vaisseau et de la mer; Ulysse, après eux, suivra ce môme chemin :

w; siTTiov Ttapà vTjO^ àw^iov T,Sè OaAaTor^;. Ce n'est pas la route qu'Ulysse avait prise le premier jour pour monter à l'ob-

scrvaloirc. Celte route de Tobservatoire s'éloignait du vaisseau seulement; mais elle ne tournait pas le dos à la mer :

xacTraXtjjia); 7:apà v/jOç àvr/.ov è; TrspwoTr/iV.

Le palais de Kirkè est loin de la mer, à l'intérieur du pays. On y « monte » de la plage, comme des échelles levantines on « monte » à la ville. Voici le second théâtre où va se dérouler la fin de l'aventure.

Entre la « cale » et le palais de Kirkè, s'étendent la forél et le maquis. Euryloque et sa bande s'en vont à travers ce fourré :

Tpojjiev, G)^ èxéXsus;, àvà ôp'jjxà, cpaiStix' 'OSuo-csu.

Ulysse s'en ira de même à travers File forestière, vr^fjov àv' uA-z^so-cav. Au delà des bois marécageux, la montagne offre ses vallons, ^ri^^a^, ses vallons sacrés, Upx; p-z-cTa;. C'est là, dans un lieu découvert, irspioxiitrcj) èvl y'opw, que les palais de Kirkè dressent leurs murailles de pierres polies :

s'jpov 2' èv PriCOTi^n Terjyjxéva oa)|jLaTa Kipxr,ç ÇsttoTtiv ).à£T<n, TrepiTxsTiTCi) evl ywpci).

En ce palais, habite la déesse des fauves, la nymphe des botes féroces. Autour d'elle, se pressent les loups de montagne et les lions, qu'elle a charmés et qui la caressent comme des chiens :

à[JL(pl Si [JLIV X'JXOt T,TaV OpeTTSpOl T,0£ A£0^/T£;,

Toù^ a'JT/1 xaTeSsXÇEv....

Ws '^0'^^ à|Ji'f i X'jxoi xpaTspwv'jys; r^oï Xso^/rs;

(jaïvov Toi 2' soc'.Tav, ItzzX îoov alvà TréîiWpa.

Euryloque et sa bande arrivent chez Kirkè. La déesse des fauves les accueille, mais leur prépare des mélanges, des kyhéons pernicieux. Tous ceux des Achéens qui avalent ces mélanges sont métamorphosés en cochons et enfermés par la déesse. Le seul Euryloque redescend au campement de la côte et raconte la terrible aventure. Alors Ulysse monte, à son tour, « du vaisseau et de la mer ». A travers la forôt et le maquis, il arrive au vallon sacré. Là, sur le seuil delà sainte demeure, Hermès se présente à lui et lui remet une plante merveilleuse, le violu, par laquelle Ulysse, sauvé du maléfice, forcera Kirkè à délivrer ses compagnons et à leur rendre la forme humaine. Grâce au molu, le héros triomphe de la magicienne. Il sauve ses compagnons, puis, redescendant à la côte, il va chercher ceux qui restaient auprès du vaisseau. Tous remontent chez Kirkè. On s'installe en cette demeure bien fournie : toute une année, on

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y fait la fôtc, mangeant, buvant et folâtrant avec la bonne déesse et ses jolies chambrières.

Transportons cetle description odysséenne sur les cartes du rivage italien. On donne le nom de Plaine Poutine ou de Marais Pontins à la grande étendue plane qui, des dunes de la mer et des roches de Kirkè, s'en va jusqu'au pied des premières montagnes continentales. A 20 kilomètres environ des roches de Kirkè, ces montagnes continentales dressent leur muraille abrupte qui, du Sud au Nord, du promontoire de Terracine aux contreforts du mont Albain, s'allonge parallèlement à la cote latine sur près de 100 kilomètres. Cette muraille abrupte est appelée par les Italiens actuels Monts Lepini. Elle est couronnée de faîtes qui dépassent 1500 mètres. Elle présente à la Plaine Poutine une façade continue et droite, qui tombe de 600 ou 700 mètres à pic, si bien qu'au bord de la mer verdoyante des Marais, c'est une brusque falaise et comme le vrai rivage de la péninsule montagneuse. Cette Plaine Poutine n'a pas, ainsi qu'on pourrait croire, sa pente régulièrement inclinée du pied des monts vers le rivage de la mer occidentale : ses fleuves ne descendent pas, perpendiculaires à la direction des Monts Lepini. Tout au contraire, c'est parallèlement à cette chaîne des monts que, lentement, en nappes tournoyantes et huileuses, les eaux s'écoulent vers la plage de Terracine. Quand on monte de Kirkè vers les montagnes de l'intérieur, il faut traverser d'abord la selva et les macchie, la forôt et les fourrés, puis trois et quatre petits fleuves qui, mal contenus dans leurs rives incertaines, bordés de marécages et de flaques, couvrent de leurs inondations ou de leurs lacs cinq à six kilomètres de plaine.

En face de Kirkè, les Monts Lepini pointent l'éperon du Monte Leano. Vers celte Punta di Leano (comme disent les cartes de l'état-major italien), se dirigeait toute droite, avant rétablissement de la grand'route actuelle, l'une de ces Strade dei Pescaiori, Routes de Pêcheurs^ y dont nous avons parlé : nos cartes marines, en môme temps qu'elles indiquent la grand'route actuelle au long de la plage entre San-Felice et Terracine, marquent aussi ce vieux chemin tout droit entre San-Felice et la Punta di Leano. Avec ses 676 mètres d'altitude, ce Monte Leano surveille la plage et le marais. Il est surplombé lui-même par des montagnes bien plus hautes : il n'est que le contrefort avancé de la haute Montagne des Enchanteresses, Monte délie Fate, dont les 1100 mètres dominent l'arrièrepays. Au pied du Monte Leano, s'ouvre dans la chaîne des Lepini un étroit vallon, la Valle de San Benedetto, à l'entrée duquel jadis la Déesse des Fauves, Fer-onia, avait un sanctuaire. Durant toute l'antiquité, le culte de Feronia subsista en ce temple fameux. C'est chez cette déesse des botes féroces que vont monter nos Achéens. Ils traversent d'abord la forêt et le maquis :

Au delà du marais de Lauro, commencent les forêts de Borghèse, où l'on fait tous les neuf ans des coupes réglées. Ces bois, taillés par le pied, repoussent avec une abon-

1. Cf. de Proiii, Mémoire sur les Marais Pontins, Atlas, carte 1.

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dance qui rend la forêt impénétrable. Le chêne vert, le liège au tronc grisâtre et déchiré, le laurier, Tolivier, entremêlés de poiriers et de pommiere, souvent entourés de rosiers, de myrtes, de lentisques, le tout enlacé de lierre, de vigne ou de chèvrefeuille, formaient des massifs impénétrables, entre lesquels on découvrait çà et là de sombres sentiers, peut-être primitivement l'ouvrage des sangliers ou des troupeaux sauvages. Cependant le chant de mille oiseaux semblait verser la vie dans la nuit de ces épaisses ombres ; leurs cris et leur fuite subite, quand on venait à passer, animaient ces solitudes profondes*

Nos Achéens vont à cette fumée que, du haut de son observatoire, Ulysse aper- (,'ut vers l'intérieur, au delà des maquis et de la forêt, dans le palais de Kirkè :

KipXTjs èv [jLeyàpoio-t. oià ôpujjià Ti'jxvà xal 0)/riV.

Le pays semble désert : ni fermes, ni villages. De tout temps, cette partie des Marais Ponlins, la plus basse et la plus voisine de la mer, a été déserte ou déshabilée durant la saison chaude. Alors même que les parties hautes avaient leurs villes et fermes préromaines, ce bas pays trop inondé présentait déjà son aspect actuel. Durant l'été, les bûcherons et les troupeaux transhumants Tabandonnent. Il faut attendre l'automne pour voir redescendre ici les pâtres et les charbonniers :

Au mois d'octobre, dans l'Apennin, on sent que la neige approche; dans la plaine Pontine, les pluies de novembre vont réveiller la nature desséchée et abattre un peu les fièvres. A cette époque, la macchia se remplit. De l'Apennin romain, des Abruzzes, de toutes les montagnes, une foule de gens viennent s'y établir. Déserte en septembre, la macchia en décembre a la population d'une ville : 20000 âmes environ y habitent. Bassiano, Anticoli, Yeroli, dix autres « pays »s'y déversent. Chacun, dans la montagne, a ses habitudes, ses intérêts, ses contrats, qui le lient à un territoire pontin où l'on retourne tous les ans. Donc, dans l'immense forêt pontine, chacun va retrouver sa lestra, c'està-dire un essart fait par lui ou par un devancier, souvent par un ancêtre, car des familles se sont perpétuées pendant des siècles sur ces essarts. Une slacdonatay lice grossière garnie de broussailles, enferme les bêtes : des cabanes, en forme de ruche, enferment les gens. Pour son compte ou pour le compte d'un autre, l'occupant exerce Tun ou plusieurs des mille métiers de la macchia. Berger, vacher, porcher le plus souvent, bûcheron parfois, toujours braconnier et rôdeur, usant de la macchia sans scrupule comme un sauvage de la forêt vierge, il vit et, de son industrie, fait un revenu au maître du sol et à son propre maître, qui lui a confié des bêtes, quand les bêtes ne sont pas à lui. Ainsi se passent six à sept mois. Juin arrive. Les marais sèchent. Les mares ont tari. Les enfants tremblent de la fièvre. Les nouvelles du « pays » sont bonnes. En quatre jours, les chemins se couvrent de gens qui regagnent les montagnes. Famille par famille, lestra par lestray la macchia se vide. On ne rencontre que ses habitants escortant leurs chevaux, leurs Anes et leurs femmes, chargés de tout ce qui doit s'emporter. Bien rares sont ceux que juillet surprend encore dans ces parages. La forêt est abandonnée à vingt espèces de taons et d'insectes qui rendent la vie impossible*.

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