M. de la Blanchére, Terracine, p
mais encore les habitants de la vallée du Liris, Latins, llerniques et Aurunces, et les montagnards des Apennins, Sabins, Èques, Marses, Caraeènes, llirpins, etc. Celte foule bigarrée de dévots et de maquignons, de bergers et de charmeurs de serpents, venait des villes et bourgs de l'intérieur, Albe, Velletri, Praeneste, Selia, Privernum et Sora. Rome n'existait pas encore. Rome, ville des pontifes, est la ville du pont. Rome n'a d'existence et de fortune que le jour où des relations par voie de terre s'établissent entre l'Italie du Nord et Tltalie du Sud, le jour où le pont du Tibre et son pontife peuvent lever un péage sur ce commerce. Quand les Étrusques, maîtres de la Toscane, du Latium et de la Campanie, détiennent et exploitent tout le pays italien depuis Florence jusqu'à Naples, le pont du Tibre devient un grand passage de caravanes et d'armées : c'est alors que la grandeur de Rome commence. Mais, aux temps odysséens, nous sommes encore deux, trois ou quatre siècles avant celte domination des Étrusques. Les indigènes n'ont pas encore les yeux tournés vers le Capitole. C'est l'ilot de Kirkè qui attire leurs convoitises et leurs regards. Là, débarquent les étrangers avec leurs manufactures et leur camelote. De là, montent les caravanes étrangères vers le sanctuaire de Feronia, où, sous la protection des dieux, le marché s'installe. Ce sanctuaire est dans une situation tout à fait analogue aux grands temples de la vieille Grèce, Olympie, Delphes, Eleusis, Héraion d'Argos, llyakinthion d'Amyclées, etc., — tous à une étape, courte ou longue, des débarcadères maritimes, au point de rencontre des caravanes étrangères et des foules indigènes. Il n'est donc pas étonnant que le périple original ait décrit ce sanctuaire avec autant de détails que le débarcadère lui-môme et que, près de l'île de Kirkè, notre poète ait connu la grande maison de la déesse.
Lundi 13 mai 1901 *. — A travers la Campagne romaine, au long des aqueducs brisés, le train nous emmène de Rome à Terracine. Après la traversée toute droite de la Campagne déserte, la ligne ferrée atteint le pied des Monts Albains. Elle les gravit et contourne à mi-pente, en creusant ses tunnels et ses tranchées dans la roche compacte ou dans les terres noires du volcan. A mipente, jusqu'à Velletri, c'est un demi-cercle presque régulier que la ligne décrit autour de la butte volcanique, dont la tête, chargée de forêts et de villes, se perd dans un brouillard épais et dont les pentes, chargées de maquis, dévalent à la mer resplendissante, grande plaque d'étain bruni avec deux barques immobiles. Velletri est assise entre deux monts, entre la butte volcanique des Monts Albains et la chaîne calcaire des Monts Lepini. Velletri garde cette trouée, ce confluent de routes. Ici, les routes du pays albain et de la région pontine se réunissent pour franchir cette passe et gagner les vallées de l'intérieur. De Vel-
i . Notes de voyage.
Ictri, l'ancienne 17a Appia redescend vers la région ponline : le chemin de fer de Terracine suit jusqu'au bout l'antique voie, sauf un léger crochet vers Privernum. Tout le long de la descente, depuis Velletri jusqu'à Terracine, c'est la môme vue de pays, le même contraste, à droite et à gauche, entre la nier verdoyante des Marais Pontins et la muraille abrupte des Monts Lepini.
A droite de la voie ferrée, les Marais Pontins déploient jusqu'à l'horizon leur morne immensité de maquis, de marécages, de flaques luisantes ou fleuries, (»t leurs bouquets d'arbres isolés. Au fond, une noire ligne de forêts cache la vue de la mer; mais la longue et raide échine du Monte Circeo se détache au-dessus des arbres, en plein ciel, et figure une île véritable. Toule cette campagne semble déserte : pas un village, pas une maison; au long de la voie seulement, quelques gourbis, quelques bandes de cochons noii*s et quelques enclos de légumes ou de céréales.
Sur des ronds de pierres brutes ou de dalles antiques, qui leur servent de fondations, les gourbis ne sont que des cônes de branchages, de motles, de paillis, dont un revêtement de paille ou de joncs complète la couverture. Les enclos de légumes ou de blé sont épars tout autour, au milieu des terres noires, au bord des sources qui, partout, sourdent, bouillonnent, tournoient et s'épandent parmi les roseaux et les fleurs. A gauche de la voie ferrée, un court glacis de roches calcaires, de petites collines rondes et nues, de fourrés et d'olivettes, supporte la haute muraille des Monts Lepini qui surgissent à pic. D'un seul jet, ils montent à 500 et 600 mètres. Leur façade abrupte est un véritable front de forteresse qui s'allonge jusqu'à Terracine, tout droit, du Nord au Sud, sans un redan, sans une coupure. Ces 500 mètres de roches trouées de cavernes n'oflVent que de loin en loin un escalier naturel ou les lacets d'une route taillée de main d'homme, pour gagner tes villes qui perchent au sommet, parmi les arbres. Dès la plus vieille antiquité, avant môme les temps romains, des villes primitives, Cora, Norba, Ulubrae, Sétia, ont juché leurs murs cyclopéens tout au haut de cette falaise, dont leurs remparts continuent la montée dans le ciel. Fuyant les pirates de la plage, les fièvres et les fauves du marais, ces villes indigènes surveillaient el
FiG. GO. — Les Marais c! Kirkè*.
1. Les iip. 00 el Ci sont des photographies de M"' Y. Bérard.
L'ÉPERVIKRE. oOr>
surveillent encore la mer lointaine et les troupeaux ou les cultures du bas pays. Kn un seul endroit, cette muraille des Monts Lepini est coupée d'une double porte. Aux deux cotés d'une colline qui se dresse, is(dée comme une île, audevant des monts, cette double porte conduit à un petit val intérieur, où s'est bûtic l'antique Privernum, la moderne Piperno. De ce val, par des cluses et dos cols assez larges, montent les routes qui traversent la cbaîne des Lepini et qui, de l'autre coté, vont aboutir à la vallée du Trérus, aux pays des Ilerniques et des Marses. Le chemin de fer contourne la colline, entre par une porte dans le val de Privernum, en ressort par l'autre porte, et revient aux Marais Pontins pour reprendre la descente vers Terracine.
La même vue de pays continue de défiler à droite et à gauche de la ligne ferrée. A droite seulement, les sources deviennent de plus en plus nombreuses, de plus en plus abondantes; leurs tourbillons confluent en deux petits fleuves, riTcnte et l'Amaseno, qui bordent la voie; plus verdoyant encore, plus fleuri, mieux peuplé de gourbis et de cochons noirs, le Marais a quelques troupeaux de bœufs, quelques maisons de pierre, moulins ou stations de poste, qui bordent l'ancienne route des diligences. A gauche^ de même, les Monts Lepini, moins abrupts, ont un plus long glacis d'olivettes, de vignes, de cultures; entre leurs promontoires mieux articulés, se creusent quelques vallons. La voie ferrée coupe le plus large et le plus profond de ces vallons, pour aller de la Punla di Leano au promontoire de Terracine. C'est le Val de San Benedetto, entre l'ancien sanctuaire de Feronia, que nous irons visiter au pied de la Punta di Leano, et la station de Terracine. La voie ferrée aboutit juste au bord de la grève marine.
Nous quittons le chemin de fer. Une petite pluie lîne, presque fondue en un brouillard épais, noie la plaine et la mer dans sa buée monotone. Tout le jour, cette buée et cette pluie vont nous accompagner sur la route du Monte Circeo. Entre Terracine et le Circeo, la route traverse d'aboi'd une large bande de terres noires et de verdures aquatiques, 4 ou 5 kilomètres de marécages, de fleuves et de canaux. Des ponts de bateaux sont établis sur ces cours d'eau vaseux. D'anciennes tours de guette jalonnent la plage où, récemment encore, les corsaires de Tunis et d'Alger venaient faire leurs rafles de « grandes et belles » chrétiennes, xa^r^ ts [xs^àAri ts, pour les harems barbaresques. Puis la route s'enfonce en un terrain sablonneux, tout couvert d'arbustes, la Maccina (Ici Piano, maquis de genêts, de lentisques, de pins rabougris, de genévriers et iVatriplex halimus. Voici le molu, tout semblable à celui que j'ai décrit plus haut. Il nous est impossible d'en avoir la moindre racine : toutes les pousses que nous voudrions ai'racher nous cassent dans la main au ras du sol.
Nous atteignons enfin la forêt de grands arbres, de chênes-liège, de beaux chênes, d'ormes et de pins, qui s'étend au pied du Monte Circeo. Selva di Teiracina et Bosco San Felice, cette forêt, aux arbi'cs vigoureux, est trouée de clairières et d'essarts. Dans ces leslras, des gourbis dressent leurs cônes de