‹ Les Phéniciens et l'OdysséeChapitre 196 sur 343 · V. BÉnARD. — II. tiO · texte numérisé non relu

V. BÉnARD. — II. tiO

branchages sur leurs socles de pierre. Des équipes de biiclieroris, des bandes de cochons noirs, (|uel(jues troupeaux de bœufs el de moulons suivent le chemin. Le chien de notre cocher fait lever un renard, qui lîle entre les jambes des chevaux : « C'est un bon pays de chasse », affirme le cocher. On y trouverait encore les loups et les fauves de Feronia-Kirkè.

Devant nous, tout au bout de la « large route », au-dessus des arbres, le Monte Circeo prolile dans la brume son échine insulaire, où pointent, comme deux vertèbres aiguës, le pic du Séma[)hore (57 i mètres) et la Guette plus élevée encore (5 il mètres), qui porte les ruines d'un temple. Juste au-dessus de la Cala dei Pescatori. voilà bien la garde, TxoTrir^, V observatoire, ^ztQl^û^rr^, du poème odysséen.... Nous allons « à travers les taillis et la forêt ». Puis nous atteignons le lleuve. Nous franchissons sur un pont de bois ce Rio T(H"to,qui sépare des bois

sablonneux les roches et les vignes du Monte Circeo. Le bourg de San-Felice est bâti à mi -pente, sur la façade de filot qui regarde Terraci ne. C'est toujours la même alternance des capitales insulaires. L'île de Kirkè, possédée aujourd'hui par les terriens, a son bourg principal sur la côte du détroit (car les Marais sont un détroit véritable entre elle et le continent). Fréquentée jadis par les Peuples de la mer. File eut sa grande ville sur la côte opposée qui regarde le large, auprès de la Cala dei Pescatori.

Du sommet du Monte Circeo, on a, dit-on, une vue admirable sur la mer el sur la terre, quand le temps est beau. Aujourd'hui la buée pluvieuse arrête nos regards à quelques pas. Mais les guides et les indigènes affirment que, par un temps clair, la vue de mer n'est bornée à l'extrême horizon que par les monts de Sardaigne : les thalassocrales primitifs, pour aller d'IIypérie au détroit des Lestrygons, devaient suivre jusqu'ici la côte italienne et, d'ici, couper la mer ténébreuse, tout droit vers la Sardaigne qui leur apparaissait. Du côté de la terre, la vue embrasse toute la façade occidentale de l'Italie depuis les Monts Albains jusqu'au Vésuve. Au premier plan, avec ses fourrés et ses arbres, ses maquis et sa forêt, se déroule la morne étendue des Marais Ponlins coupée de clairières el de « larges routes ». Au fond, la muraille des Monts Lepini tombe dans la mer par le cap de Terracine et pointe vers File de Kirkè Féperon plus élevé de la Punla di Leano. Les photographies, k défaut du temps clair, nous ont bien rendu la vue ([ui s'offrait à Ulysse du haut de son observatoire, sur

FiG. 01. — Kirkè.

L'ÉPERVIERE.

FiG. OTî. — La Punta di Leano*.

les fourrés et les bois de la plaine, jusqu'à la Puiita di Leano et jusqu'au palais de Kirkè.

Nous revenons h ce palais de Kirkè, à ces ruines de Feronia. Nous avons traversé à nouveau la Selva di Terracina et la Macchia di Piano, repris la roule et les ponts qui mènent h Terracine. Puis, de Terra-

cine, nous avons suivi la •

Via Appia : au long du canal chargé de barques et d'écumes, sous un dôme de chênes et d'ormes, à travers le Val de San Renedetto, Upà^ àvà jârjO-a-aç, nous sommes venus k la Punta di Leano, qui brusquement surgit du marécage. Dans les arbres, voici VAqua Feronia, dont les bouillons sourdent à la limite du rocher et du marais, sur le pied le plus extrême de la Punta di Leano.

De grosses pierres polies, anciennes assises du temple, et une troupe de cochons noirs, descendants des compagnons d'Ulysse, marquent encore auprès des sources la place du sanctuaire.

Ces sources ont toujours eu leur grande utilité.

Klles font aujourd'hui tourner un moulin. Elles alimentaient au Moyen Age une forteresse dont les donjons et les tours en ruines couronnent les dernières roches de la Punta di Leano : de ce

lieu découvert, Tzt^iTxéTrct^ vA /wpo), qui domine le marais et les hautes verdures, on pouvait surveiller toute la plaine et le débarquement des Peuples de la mer. Depuis la première antiquité, le site a peut-être subi quelques changements. Aux temps odysséens, les alluvions n'avaient pas encore repoussé aussi

FiG. 64. — Les ruines de Feronia.

I. Los fip. ori. 04 et 65 sont des photog:ra[>liies de M"* V. Bénird.

loin qu'aujourd'hui le front des plages. La courbure du rivage n'unissait pas eneore directement l'ile de Kirkè au promontoire de Terracine. Peut-être ce dernier promontoire était-il entouré d'eaux. Kntre lui et la Punta di Leano, peut-être un golfe marécageux s'enfonçait, semblable au golfe actuel de Fondi entre Terracine et (îaète. La courbure du rivage marin dessinait alors un grand coude depuis les roches de Kirkè jusqu'à la Punta di Leano et depuis la Punta jusqu'à Terracine. En cet état de la côte, les sources de Feronia, plus voisines de la plage, devaient avoir encore une plus grande renommée : leur sanctuaire ne pouvait pas être inconnu des gens de mer. Mais tel même qu'il est aujourd'hui, ce site de Feronia fait bien comprendre

l'ancien afllux des indigènes et des marins, qui jadis venaient trafiquer ici, sous l'abri de la trêve sacrée. Descendus sur leurs ânes par la ti'ouée de Privernum, les montagnards s'arrêtaient ici :

ils restaient à l'écart du marais, où les coups des brigands et les dents des fauves sont toujours à redouter, à bonne distance de la plage, où les ralles et razzias des Peuples de la mer ont tôt fait de changer un homme libre en esclave. Montés de leur campement insulaire, les marins étrangers s'arrêtaient ici : ils restaient à la porte des monts, en ce lieu découvert où Ton n'avait à craindre aucune surprise des terriens. Terracine alors, promontoire maritime, n'était qu'une roche déserte, dangereuse tout à la fois aux indigènes qui pouvaient y lomlter dans une embuscade des marins, et aux marins qui n'y auraient séjourné que sous la menace perpétuelle des indigènes. Aujourd'hui, les églises et les boutiques de Terracine ont dépeuplé le sanctuaire de Feronia: les seuls cochons noirs sont encore fidèles à la source sacrée et à ses pierres vénérables.

Vu:. 05. — Les cochons do Kirkè.

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