CHAPITRE II
LA NEKTIA
Et Saul dit î\ la femme d'Ain-Dor : a Fais monter ceux (des morts) que je le dirai ».
Sftniurl, 1, 28, 8.
Ulysse et ses compagnons ont hiverné chez Kirkè. Au hout de l'année, « quand les longs jours sont revenus », l'équipage songe à ses foyers et demande à repartir. Mais Kirkè leur impose, avant de revoir leur patrie, le voyage au Pays des Morts et la visite au devin Tirésias, qui leur indiquera le chemin du retour.
De tous les épisodes du Nosios, ce Voyage au Pays des Morts, cette Nekyia odysséenne, est le plus suspecté, le plus torturé par les philologues, nos contemporains. A les en croire, cet épisode tout entier ne serait qu'une amplilication de date très récente, un ornement surajouté très tard au poème primitif. 11 me parait qu'en cette opinion, il y a une part, mais une part seulement, de vérité. A ne s'en tenir môme qu'aux grandes lignes de Tensemhle, on voit bien que (*ette Nekyia est une sorte de monstre démesuré, qui dépare l'agencement général du poème. La Nekyia occupe tout le chant XI : à elle seule, elle a six cent quarante vers. Les autres épisodes du Noslos tiennent parfois en quarante, parfois en deux cents vers : jamais une seule aventure n'accapare un chant tout entier. Ici, la matière était commode à amplifier. Les aèdes postérieurs, les (correcteurs, interpolateurs et faussaires ont pu donner libre cours à leur fécondité. A première lecture, telles de ces interpolations sautent aux yeux. Le catalogue des femmes illustres (v. 225-327) avec le refrain
T/;v oè [jlst' 'AvTi67r/;v îoov...,
T/iV 0£ [JIST 'AÎ.XjJL'/vr^V ïoov..., TfjV 0£ JJLSt' 'l'^'.|JL£0£'.aV
et le catalogue des héros (v. 565-054) avec le refrain Tov 0£ [jl£t' 'Qp'lwva
ne sont que des imitations ou des morceaux d'autres poèmes cpii n'ont rien tle commun avec les Nostoi, mais dont nous connaissons et possédons quelques
r,H LES PHÉNICIENS ET L'ODYSSÉE.
rokéanos, ii est une petite plage avec le bois de Perséphoiie, peupliers élancés el saules : hales-y ton vaisseau, sur le bord de l'Okêanos aux tourbillons profonds, et va loi-méme dans la demeure humide de l'Hadès....
Ulysse suit de point eu point les ordres de Kirke. Du palais de la déesse, il redescend à son vaisseau et à la mer; du sanctuaire de Feronia, il revient à Tile de rÉpervière:
Il fait remettre le navire à flot et dresser le niàt. Un « bon compagnon » de venl arrière, qui leur vient de Kirke, les pousse durant tout le jour:
« Le soleil était couché et toutes les rues pleines d'ombre », quand ils arrivent au bout de rOkéanos. Ils tirent le vaisseau, débarquent et s'en vont à travers la « plage étroite », jusqu'au lieu indiqué par la déesse.
Le texte nous donne d'abord un renseignement très précis sur le gîte de cr Pays des Morts. Ce pays est situé au Sud de Kirkè, à une journée de navigation. Il faut un bon vent du Nord, un Borée plein arrière, pour Tatteindre. Tournant le dos à Kirkè, Ton n'y arrive qu'après une grande journée de traversée rapide. Or dans le Sud du Monte Circeo, sur cette même cote tyrrhénienne, à cent kilomètres en ligne droite, à cent vingt ou cent trente kilomètres en suivant les courbes de la cote, il fut un Pays des Moils, qui resta célèbre durant toute l'Antiquité et tout le Moyen Age : nos touiistes le visitent encore. Ce Pays des Morts n'était pas maritime : du moins, il ne touchait pas au rivage même de hi mer. Il était situé à quelque distance de la côte. Cette distance pourtant n'était pas grande, ni le chemin malaisé; on pouvait aller, en bateau, jusque dans les environs. Car ce Pays des Morts était situé sur le rivage Nord du golfe de Naples, au fond de la baie de Pouzzoles. Il était composé essentiellement d'un de ces Yeux Ronds, d'un de ces Kyklopes que nous avons décrits. C'est TAverne.
Nous savons déjà que l'Averne est un cratère volcanique, dont l'efTond renient central est occupé par un lac profond. Un « sourcil » abrupt enclôt ce lac de toutes parts, sauf vers la mer. De ce côté, une brèche est ouverte qui, de plain pied, fait communiquer le lac et le rivage marin. Mais, entre le lac et la mer, s'étend un plat pays de quelques kilomètres, dont une lagune occupe les trois quarts. Cette lagune est le Lac ou Golfe Lucrin. Les Anciens disent d'ordinaire Golfe Lucrin, Sinus Lncrimis, KoAtzo; Aoxotvoç. C'est un golfe en effet, un ancien golfe tout au moins, qu'une mince jetée sépare aujourd'hui de la mer libre. Cette jetée existait dans l'antiquité déjà : elle passait pour être une œuvre des hommes, un travail d'IIéraklès. Elle était couverte autrefois par les tempêtes, si bien que la mer entrait dans le Lucrin. Cette jetée a toujours été, et elle est aujourd'hui encore, percée de chenaux et d'émissaires, qui déversent les eaux
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du Lucrin dans la baie. Au temps d'Auguste, Agrippa, coupant cette jetée, puis creusant un canal entre le Golfe Lucrin et le Lac Averne, rôva d'établir dans l'Œil Rond l'une des grandes stations de la flotte impériale. Le canal lut creusé sans peine en ce sol de tuf friable. Mais on s'aperçut que le Lucrin manquait de la profondeur nécessaire aux grands bateaux. Depuis l'antiquité, la topographie locale a quelque peu changé par suite des éruptions et soulèvements volcaniques que nous avons décrits déjà : au xvi« siècle, le Monte Nuovo, élevant brusquement sa taupinière de cent mètres, a comblé le canal entre l'Averne et le Lucrin, rétréci la plaine côtière et le Golfe. Bien d'autres détails topographiques ont dû se modifier soit à l'occasion de cette éruption violente, soit par le lent caprice des forces souterraines. Aux temps romains, voici la description que Strabon nous donne de ce pays, après les grands travaux des ingénieurs d'Agrippa :
C'est dans l'Averne que l'on place la Nekyia homérique; là, dit-on, était un oraclo des morts. Là, dit-on, vint Ulysse. L'Averne est un golfe profond, mais étroit au goulet, présentant la forme et les dimensions d'un port, mais n'en pouvant tenir le rôle à cause du Lucrin large et sans profondeur, qui le sépare de la mer.
L'Averne est cerclé de hauts sourcils abrupts, dressés tout autour, sauf à l'entrée du côté de la mer. Les pentes, aujourd'hui défrichées, étaient jadis une forêt impénétrable et sauvage, dont les grands arbres couvraient le lac d'une ombre favorable aux superstitions. Les indigènes racontaient que les oiseaux tombaient asphyxiés, quand ils volaient au-dessus du lac. On donnait à ces parages le nom de Ploutonion. C'était, disait-on, le pays des Kimmériens. Pour sacrifier aux dieux mânes et les invoquer, on y venait sur des barques, et des prêtres, moyennant salaire, enseignaient les rites. Non loin de la mer» est une source donnant naissance à un petit fleuve : c'était le Styx, disait-on avec son oracle. Non loin de là, un courant d'eau chaude était le Pyriphlégéthon, et non loin encore rAcherousia. Éphore dit que les Kimmériens, dans le voisinage, habitaient des maisons souterraines, nommées argilles; ils communiquaient de l'une à Tautre par des souterrains et conduisaient aussi les étrangers vers l'oracle, qui lui-même était au fond d'un souterrain. Ils vivaient de leurs mines et de l'oraiîle. Les prêtres ne voyaient jamais le soleil et ne sortaient que la nuit. C'est pourquoi Homère a pu dire : (( Jamais le soleil brillant ne les éclaire » . Ces Kimmériens disparurent chassés par un roi que l'oracle avait déçu; mais ils se transportèrent ailleurs.
Voilà pour les récits légendaires. Aujourd'hui la forêt de l'Averne a disparu, coupée par Agrippa. Le pays s'est couvert de maisons. Un canal souterrain décharge l'Averne dans la mer de Kume. On peut voir l'inanité des anciennes fables. Le golfe Lucrin s'étend [au-devant]; il n'est séparé de la mer que par un cordon littoral; ce cordon n'a que la largeur d'une grand'route; ce fut l'œuvre d'Héraklès. Les tempêtes le couvrent sans peine et rendent la circulation dangereuse. Agrippa l'a amélioré. Aujourd'hui une entrée laisse pénétrer les petits bateaux. Quelques auteurs donnent à ce golfe le nom d'Acherousia".
Je dois dire qu'étudié de près, ce texte de Strabon semble nous être parvenu en fort mauvais état, avec de graves lacunes et des répétitions, avec des fautes de
!. Strab., V, p. *2.ii-2i5.
TilG LES l>IIÉM(:iK>S ET L'ODYSSÉE.
copiste qui en rendent les phrases incorrectes, parfois incMne inconipréhensiblos. Mais, dans rensemble, ce texte nous décrit fort exactement quel cheniin l'iysse a du suivre, s'il est venu en ce Pays des Morts. Apres avoir traversé la haute nier depuis Kirke jus(|u'à la Kyklopie, l'iysse est entré dans le Golfe Lucrin qu'il a pu traverser en bateau. Au fond du Lucrin, il a trouvé la rive basse: il y a laissé son navire : il est allé à pied vers l'Averne (voir la fig. 06). C'est, de point en point, le voyage que nous décrit V Odyssée. Ulysse, parti (TAi-aiè, traverse la mer, puis TOkéanos, en bateau; il gagne ensuite à pied, par une plage étroite, olxttj Ai/sia, le Pays des Morts. Les deux itinéraires concordent absolument, à condition que» le Lucrin de la réalité soit TOkéanos du périple odyssécn. Or, je crois qu'il en est ainsi. Je crois que les deux noms Sinus Lucrinus el Okéanos désignent une seule et même chose : ce ne sont que les deux termes d'un seul doublet latino-sémitique.
Le nom de Sinus Lucrinus est latin, exactement traduit, il signifie golfe du lucre, luci'um, du bénéfice, du commerce, des richesses. Les Grecs rendraient ce terme par Ploutonion, FIaoutcoviov, ou, plus complètement, par Kolpos Ploutonios, KoÂ-o^ IIaojtwv'.o; : a ce pays, nous dit Strabon, était un Ploutonion », xal TOJTO To ytoptov IlÂO'jTtov'.ov uTs Aàjjiêavov . En cet empire d'Hadès-Plouton, le nom n'a rien que de convenable*. Si nous cherchions au terme latin Sinus Lucrinus un équivalent sémitique, il faudrait, pour rendre le mot sinus, recourir à la racine pin, li.ou.k, et au substantif p^n, hik, ou pin, hok, qui a tous les sens de sinus au propre et au figuré; car hok désigne tout à la fois le sein, la poitrine de rhonune, et la courbure, Finférieur, le creux des choses. Pour rendre le mol lucrinus, il faudrait recourir à la racine ]in, e.ou.n, et au substantif ^'n, eivou ou eivan, qui signifie richesses, moyens de vivre, etc. Le terme complet ^^""p'în, hok-ewan, nous traduirait mot pour mot Kolpos Ploutonios, Sinus Lucrinus. La transcription de hok-ewan en okean-os, toxsavo;, est conforme à tous les exemples que nous avons déjà rencontrés (par la chute du n initial et du 1 médian). Je crois donc que notre Okéanos du périple n'est que le Golfe du Lucre, le Sinus Lucrinus de la réalité.
Contre cette étymologie iVokeanos, une objection très forte se présente aussitôt. Dans la géographie légendaire et réelle des Hellènes, l'Okéanos est situe, non pas sur les côtes italiennes, mais aux dernières extrémités du monde occidental, au delà des Colonnes d'Atlas. A chaque extrémité du monde, les poèmes homériques connaissent déjà l'Okéanos qui cercle la terre de ses courants sans borne*.
Il suffit peut-être d'ouvrir un Atlas antiquus pour résoudre cette objection. Au delà des Colonnes, les Anciens conservent toujours le nom de Golfe du Commerce, Kolpos Emporikos, à la mei* qui s'étend le long des côtes marocaines.
I. Cf. liosclier, Ij'.n'c. Mylh., s. v. Ilades, p. 1780. Plat., Crai.. p. 405 : tb 6â nXoÔTwvOî to-jts uiv t>. Cf. Buclilioltz, Homer. RcaL, F. p. bi.
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Ce Kolpos Emporikos n'est, par le iioin, qu'un autre Sinus Lucrinus : les Latins emploient le mot /î/n^^n/é'js pour désigner lc\s trafiquants, les marchands; les Grecs (liraient cmporoi, IfjiTropoi. Ce nom de Kolpos Emporikos, dit Strabon, vint des établissements de commerce phéniciens, 'EjjiTwopixo; xaAojjxsvo;, lywv tpo'.vixa; sjjLTtopixaç xa-roixia;*. Et de fait, ce nom doit remonter aux premières marines. 11 ne saurait s'expliquer autrement. A nos marins, les cotes marocaines, toutes droites, ne présentent aucun golfe. Mais, ayant franchi le détroit de Gibraltar, les premiers thalassocrates crurent ne découvrir, entre les cotes espagnoles et les cotes marocaines, qu'une nouvelle dépendance, une nouvelle poche de la Mer Intérieure, un golfe cerclé de terre, tout semblable aux auties golfes que, l'un après l'autre, les détroits de la Mer Intérieure leur avaient ouverts (tel le golfe de la Marmara derrière les Dardanelles; tel le golfe du Pont-Euxin derrière le Bosphore; tel le golfe d'Azov derrière le détroit de Panlicapce;ou tel encore le golfe Adriatique derrière la passe des Phéaciens, etc.; tel, enfin, le grand golfe du Couchant derrière la passe des Lestrygons). Jusqu'à Gibraltar, la mer Intérieure n'avait offert aux premiers navigateurs qu'une série de détroits menant toujours à de nouveaux compartiments fermés. A Gibraltar, les côtes espagnoles, d'un coté, les côtes marocaines, de l'autre, semblaient s'ouvrir et se recourber pour former un golfe nouveau. D'où le nom de golfe imposé, puis conservé à cette mer libre.
Toute l'antiquité garda ce nom de lieu qui, sur nos cartes exactes, est impossible à comprendre, car cette côte marocaine ne le mérite en aucune façon. Il fallut aux navigateurs des âges suivants une longue série d'explorations lointaines pour se persuader que ce prétendu golfe était en réalité une mer sans borne; qu'au Nord et au Sud, de chaque côté du détroit, les deux rives d'Europe et d'Afrique ne convergeaient pas vers quelque point reculé du monde occidental, mais s'éloignaient de plus en plus l'une de l'autre; bref que les deux parois des continents ne se recourbaient pas pour enclore un golfe, mais que, tout au contraire, les deux branches du golfe, se poursuivant indéfiniment, divergeaient de plus en plus vers le Sud et vers le Nord pour enfermer les continents dans leurs flots sans limite. Le golfe devenait ainsi le fleuve circulaire qui doit entourer la terre. Le Golfe de la Richesse ou du Lucre, Ok-eanos, désigna désormais le fleuve sans limite qui encercle le monde.
Aux temps homériques, les Hellènes ont déjà reçu des navigateurs de Sidon la notion et le nom de l'Okéanos occidental. Le poète odysséen connaît déjà cet Océan, comme il connaît Atlas et Kalypso. Au bord de cet Océan, il localise déjà la bienheureuse Terre du Couchant, où vont habiter les Élus. Parmi ses contemporains, dans la notion commune des Hellènes, l'Okéanos est déjà un grand fleuve au rapide courant. De là viennent, je crois, les épithètes jjaO'joivr,;, « aux tourbillons profonds », et paOjopoo^, « au courant profond », que le poète applique