I. OdysH
1'. Odyss., XXIV, ll-l.",.
LA NEKYIA. 521
effet, Ulysse trouve une maison, une chambre d'Hadès. On la peut voir encore aujourd'hui. Les guides nous disent :
Au Sud du lac Averne, on remarque des grottes et des galeries pratiquées dans le tuf. I/une d'elles, à quelques centaines de pas de l'endroit où aboutit le chemin du lac Lucrin, s'appelle Grotte de la Sibylle ou Grotte de V Avertie, On y pénètre par une porte en briques et l'on traverse d'abord une longue galerie humide taillée dans le roc et pourvue de soupiraux perpendiculaires. A peu prés à mi-chemin entre les deux lacs, une galerie étroite conduit à une petite chambre carrée où se trouve, dit-on, la Porte des Enfers, Près de là on remarque une autre chambre : le sol est couvert d'un pied d'eau tiède, qui prend sa source dans le voisinage*.
C'est à cette maison humide d'Hadès, et; 'Aiosw oojjlov eùpwsvxa, qu'Ulysse vient à pied, après avoir traversé l'isthme étroit et plat, « la petite plage », àxTT, )vày£ta, qui sépare le Lucrin de l'Averne, l'Okcanos du Bois de Perséphone. Ulysse n'entre pas en cette maison : il se tient auprès de l'entrée, sv8a yptaçôsU TwéXa^. Ulysse ne descend pas aux Enfers : ce sont, au contraire, les âmes qui sortent de TÉrèbe, par la Porte des Enfers, pour monter jusqu'à lui :
•i'jy al £A£'jT0'/7a', vsx'jwv xaTaTsôvTiWTOJV...,
... al 3' àyépovTO '}'jyal UTtà^ spéêsu; vex'Jtov xaTaTe9v/;tbTii)v...,
Les âmes, attirées par l'odeur du sang, accourent auprès de la fosse que le héros a creusée. Cette fosse n'est pas dans l'Enfer; elle est au dehors, devant la maison d'Uadès. On ne saurait trop insister là-dessus. Une fois qu'Ulysse a traversé l'isthme entre le Lucrin et l'Averne, il est arrivé à destination; il s'arrête; il ne va pas plus loin ; il ne descend pas au séjour souterrain des morts; il reste sur cette terre des ténèbres, dans le pays des Kimmériens. Les âmes montent de UEnfer pour venir jusqu'à lui, puis s'en retournent dans la maison d'Hadès :
wç ©a[jL£V7i J^'Jyvi [ji£V fiêy; Soijlov "Aïoo^ fiïorco T£ip£(jiao àvaxTO;.
Ulysse ne voit donc et ne peut voir ni la Prairie d'Asphodèle, ni la Pierre Blanche, puisqu'elles sont dans l'Enfer, ni les Fleuves, Achéron, Styx et Kokytos, puisqu'ils coulent au séjour ^es âmes, et qu'ils n'ont rien à faire avec notre pays réel des Ténèbres, avec notre terre des Kimmériens.
Voilà pourquoi je supprimerais du texte primitif les trois vers signalés plus haut. Et je serais enclin à supprimer de môme les autres passages de notre Nekyia où la Prairie d'Asphodèle est mentionnée. Dans la Nekyia actuelle, cette Prairie n'est mentionnée que deux fois : une fois dans le catalogue des héros, dans un couplet des tov oï ul£t',
TOV 0£ [XfiT' 'ûp'ltOVa TTfiXtbp'-OV £lo'ev67JO'a
8'^paç ojjLoG £lA£GvTa xai:' à<T©oO£)vOv Xfiijjiwva, 1. Baedckcr, Italie mén'd., p. 94.
T. BéRARD. — 11. 21
une autre fois dans l'éjpisode d'Achille,
oo'lTa jjiaxpà ^lêS-voL xaT' àa-^oosXov Xeijjicôva.
Le premier de ces passages tombe de soi : il me semble évident que ces catalogues n'ont jamais appartenu au Nostos primitif. Je croirais volontiers qu'il faut aussi couper le second : cette rencontre d'Ulysse et d'Achille n'est qu'un fragment ou la continuation de Tune de ces Éludes^ de ce^ Disputes ^ que nous connaissons bien; à côté des Nostoi, des Retours, dont V Odyssée est un modèle ou une collection, ces Êrides, ces Disputes, formaient un genre littéraire, tout à fait distinct, mais aussi répandu, dont ïllidde est le type.
On devine sans peine comment les aèdes postérieurs furent entraînés à ces interpolations, non seulement parla mode littéraire du jour et pour flatterie goût ou l'érudition de leur auditoire, mais surtout pour satisfaire à la conception nouvelle qu'eux-mêmes et leur public se faisaient de la Nekyia, Par l'exemple et par l'imitation de Virgile, nous voyons en effet que les Anciens interprétaient d'une étrange façon ce voyage au Pays des Morts. Pour eux, ce voyage réel vers une région terrestre se transforma en une miraculeuse descente dans l'Enfer : Virgile croit imiter le poète odysséen en envoyant Énée jusqu'au séjour des Mânes. Guidé par la Sibylle, Énée s'enfonce donc sous terre; il parcourt une longue roule ténébreuse, souterraine; il franchit toute une série de portes et de vestibules, avant d'atteindre les enfers. Énée refait ainsi le voyage que la légende hellénique prêtait à nombre de ses héros, à Orphée, à PoUux, à Thésée, à Héraklès, à tous ceux qui descendirent au séjour des Mânes pour en ramener une amante ou un ami. Énée lui-même nous dit qu'il va renouveler l'exploit de ces héros :
si potuit Mânes arcessere conjugis Orpheus.,., si fratrem Pollux alterna morte redemil itque reditque viam loties; quid Thesea magnum, quid memorem Alciden^?
Dans la légende ordinaire des Hellènes, ces descentes aux Enfers sont fréquentes en effet. Mais ces descentes légendaires n'ont rien de commun avec le voyage réel dont le périple sémitique fournissait l'itinéraire à notre poète odysséen. Ce n'est pas la légende des Hellènes qui peut nous expliquer notre Nekyia odysséenne. Le voyage d'Ulysse n'a rien de commun avec les expéditions de Thésée ni d'Héraklès. C'est aux Sémites, à l'Écriture, que nous devons recourir si nous voulons trouver un texte de comparaison :
Samuel mourut. Tout Israël le pleura. On rensevelit à Rama, dans sa ville. Saûl supprima les magiciens et sorciers du pays.