V. BÉRARD. — II
pas au ras du flot, mais au flanc de la falaise, sur la façade nord-occidentale de Skylla, Trpo; s'^çov, et sa bouche s'ouvrait à TOuest, elç epeêoç. Le poète odysséen nous la décrit :
|jLé<TO'<{> o' èv (TXOTréXco eori airso; Tjepoeioiç
TipOÇ s6(f OV, €i; epeêoç T£Tpa[JL[JL€VOV.
Cette caverne n'existe plus aujourd'hui. Les tremblements de terre ont, nous le savons, bouleversé celte façade de Skylla. Mais l'exactitude des autres renseignements que le poète nous donne nous force d'admettre qu'avant ces tremblements de terre, la façade occidentale du rocher était percée à mi-hauteur d'une grande caverne. De là, Skylla « pèche les dauphins, chiens de mer et autres monstres que nourrit par milliers la gémissante Amphitrite »,
aÙToiï 3' l'y^O'jia, TXOiteXov T:£pi|jLat|jL(l>o)0'a ôsXœlvà^ Te xûva; te xal eï iio9t jjie^î^ov eXço-iv xfjTOÇ, a [jL'jpia ^o^xei àyaorovo^ 'AjjLçiTptTTj.
La « gémissante mer » du détroit nourrit en eflet par milliers les dauphins, chiens et autres monstres. Les Instructions nous ont déjà dit que Skylla pêche les espadons. Voici d'autre part ce que racontent les voyageurs :
Avant de quitter le détroit de Messine, j'ai pensé que le lecteur verrait avec plaisir quelques détails sur deux pèches qui y sont en usage : Tune de l'espadon, l'autre du chien de mer.
Les chiens de mer appartiennent au genre des squales : ce n'est qu'accidentellement qu'on en prend dans le détroit de Messine, soit parce qu'ils n'ont pas de passages réguliers et périodiques, soit parce que leur chair coriace n'est pas bonne à manger et qu'il y a toujours du danger à les attaquer. Leur hardiesse est si grande qu'ils vont assaillir les hommes jusqu'à l'intérieur du port. Un pêcheur, s'y baignant un jour, fut surpris par un de ces poissons qui lui trancha net la cuisse. Peu de temps après, le vorace animal fut tué aux environs du phare et l'on retrouva dans son corps cette cuisse entière, telle qu'il l'avait engloutie. Pendant mon séjour à Messine, n'ayant eu l'occasion d'assister à la capture d'aucun chien de mer, je ne puis rien dire de la façon dont on s'y prend pour les attaquer. Je me bornerai à décrire un de ces poissons.... Je m'arrêterai principalement à ses divers ordres de dents. Les dents de la mâchoire inférieure sont au nombre de soixante-quatre, laissant au milieu un espace vide. Elles forment des groupes séparés. Chaque groupe résulte de quatre rangées de dents, à la réserve de ceux qui avoisinent l'espace vide, lesquels sont composés de cinq rangées.
[La « chienne » Skylla a, elle aussi, de multiples « rangées de dents, serrées et nombreuses, toutes pleines de noir trépas »,
... 6v Se TpiffToiyoi ôoovTe; TTuxvol xal Oajxéc;, icXeîoi fjigXavoç ôavàToso.]
On prend l'espadon, tantôt avec la lance, tantôt avec la palimadara, espèce de filet à mailles très serrées.... La pêche à la lance tirait à sa fin. Voici comment elle se pratique. Les pécheurs sont pourvus d'une barque qu'ils appellent luntre. Sa longueur est de dix-lmit pieds sur huit de largeur et quatre de hauteur. Sa proue est plus spacieuse
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CHARYBDE ET SKYLLA. 557
que sa poupe pour donner plus d*aisance à celui qui tient la lance.... La lance est faite de bois de charme qui se plie difficilement. Sa longueur est de douze pieds. Le fer qui la termine a sept pouces de long; il est armé latéralement de deux autres fers, appelés oreilles.
Sur la proue de la luntra, le lancier épie Tespadon et le frappe dès qu'il apparaît. En arrivant devant Skylla, Ulysse revêt ses armes, prend deux longues lances et quitte le château d'arrière pour venir sur le château d'avant, sur la proue du navire, afin de surveiller, comme fait le lancier de la lunlre, l'apparition du monstre :
a'JTap eyto xaxaB'j^ xX'JTot ivj'fz^ xal ôiio coups jjiàxp' èv y epo-lv IXwv elç txpia vr^oç eêaivov itpwpTiç' svOsv yàp [jLiv èosyjjLyjV TTpwTa çaveïo'ôai
Ici encore, nous retrouvons le procédé de notre poète et son habituelle transposition de faits réels en événements merveilleux. Mais ici encore nous retrouvons aussi les renseignements exacts, précis, que le poète avait puisés dans son périple sémitique.
En face de Skylla, Kirkè décrit la pointe de Charybde :
L'autre rocher, Ulysse, est beaucoup plus bas, tu verras. Il porte un grand figuier couvert de ramure. Au-dessous, Charybde engloutit Feau noire: chaque jour, elle rejette trois fois le flot et trois fois Tengloutit. Ne te trouve pas là quand elle engloutit : Poséidon lui-même ne saurait te tirer du péril.
Ulysse aperçoit Charybde :
La divine Charybde engloutissait terriblement l'eau salée de la mer. Quand elle la vomissait, c'était comme un chaudron bouillonnant et murmurant sur un grand feu : d'en haut, l'écume retombait sur la tête des deux roches. Quand elle avalait, c'était à l'intérieur une grande agitation, dont tout autour la pierre mugissait et jusqu'au fond on pouvait voir le sol de sable noir.
Voici quelques pages de nos Inslruclions nautiques * :
Le détroit de Messine [Fretum Siculum), qui sépare la Sicile de l'Italie, a une largeur qui varie de 1 mille ^ à son entrée Nord à 8 milles entre les caps Pellaro et Scaletta. La navigation de ce passage si redouté des anciens demande quelques précautions, à cause de la rapidité et de l'irrégularité des courants, qui produisent des remous ou tourbillons dangereux pour les navires à voiles. En outre, devant les hautes terres les vents jouent et de fortes rafales tombent des vallées et des gorges, de sorte que, sans