‹ Les Phéniciens et l'OdysséeChapitre 220 sur 343 · SpaUanzani, Voyage, etc., IV, p. 116 et suiv · texte numérisé non relu

SpaUanzani, Voyage, etc., IV, p. 116 et suiv

CHARYBDE ET SKYLLA. 365

On voit que tous les détails de la description odysséenne se retrouvent dans les périples ou les voyageurs récents. Si cette description présente quelque inexactitude, c'est en un point seulement. Elle nous représente Charybde avalant dans son tourbillon le mât et la quille du vaisseau naufragé, puis les vomissant quelques heures après. Le poète se figure Charybde comme un entonnoir profond, avec des tourbillons voraces. C'est ainsi d'ailleurs que l'imagination populaire se figure tous les gouffres marins : c'est ainsi que nous nous figurons le Malstroem norwégien; les spirales, que portent encore nos cartes marines, ne font que traduire aux yeux cette fausse idée de tourbillons. Spallanzani nous met en garde contre une telle représentation :

On entend par tourbillon d'eau ce mouvement circulaire qu'elle prend lorsqu'elle est mue par deux impulsions contraires. Au centre de ce mouvement, il se forme une cavité dont les parois intérieures tournent sur elles-mêmes en forme de spirale. Mais dans le- détroit je n'observai rien de semblable : c'était un espace de mer ayant tout au plus cent pieds de circonférence, où l'onde bouillonnait, s'élevait, s'abaissait, se heurtait, sans produire le moindre tourbillon.... Je m'étais muni de différents corps, les uns plus pesants que l'eau, les autres plus légers. J'observai que les premiers allaient au fond et ne reparaissaient plus, que les seconds surnageaient, mais que l'agitation les repoussait hors de la sphère de son activité. Cette dernière obser\ation m'indiquait assez qu'il n'existait aucun gouffre en cet endroit, car ce gouffre aurait produit un tourbillon qui aurait attiré et englouti les corps légers nageant à la surface de l'eau.

Le poète odysséen est, comme on voit, d'une exactitude parfaite quand il compare cet espace de mer, où a l'onde bouillonne, s'élève, s'abaisse et se heurte sans produire le moindre tourbillon», à une marmite d'eau bouillante. Si son imagination d'un tourbillon profond, d'une cavité avec spirales descendantes et remontantes, est plus fantaisiste, il ne faut pas encore se hâter de l'inculper. Les hydrographes italiens nous disaient plus haut : « Dans le détroit, les eaux qui courent vers le Sud sont toujours moins froides que celles qui se dirigent vers le Nord. Le courant Noi^ part toujours du fond et porte à la surface des herbes et des débris végétaux, tandis que celui qui se dirige au Sud n'a pas cette foire. » Ces débris arrachés du fond et rejetés à la surface ont dû faire naître l'idée et l'image de tourbillons qui avalent, puis vomissent. 11 se peut que le périple ait dtVjà mis cette image devant les yeux du poète, par le nom même que les Sémites donnaient aux remous du détroit. Je crois en effet que II. Lewy a raison de chercher une étymologie sémitique au nom de Charybde, qui se retrouve dans le pays syrien et qui ne veut rien dire en grec: H. Lewy propose i3iN"Tî, khar (ou khor) oubed (ou oftrf), le Trou de la Perle. Comme pour Skylla « la pierreuse », SxiiXXa TtsTpair,, le texte odysséen nous donne la vérification de cette étymologie : Charybde est a la pernicieuse, la cause de perte», XàpuSot; oXor,, et le poète imagine cette pernicieuse comme un « trou », khar, qui, tour à tour, engloutit les eaux de la mer et les rejette. L'antiquité classique connut deux autres Charybdes. L'une était dans les parages de Gadès :

nous n'en savons que le nom. L'autre était en Syrie : c'était, entre Apamée el Antioche, un trou, yia-iJia, dans lequel TOronte s'engouffrait, c'était la Perte de rOronte, xaôàitep 'Opovrr,; ev t^j ïupta xaxaSùç tlç 'o jJisTaÇù '/a^-ijia 'Aira[X£ia; xal 'AvTiO'/Ê'la; 8 xaXou^t Xàp'jêoiv*.

On a signalé, dans le texte odysséen, une autre inexactitude touchant la distance qui sépare Charybde de Skylla : une portée de flèche, dit le poète; il y a en réalité près de deux milles. Spallanzani se demandait en conséquence si depuis les temps de VOdyssée Charybde ne s'était pas un peu déplacée. Ce n'est pas dans la réalité, je crois, qu'il faut avec Spallanzani faire la correction, mais dans le texte. Après nous avoir décrit la roche sur laquelle habite Skylla, le poète entame la description de la Pointe du Figuier, sous laquelle Charybde engloutit la mer : « La seconde pointe est bien plus basse, tu verras, Ulysse : elle a un grand figuier, tout couvert de ramure; c'est sous cette pointe que Charybde engloutit l'eau noire »,

Tov S' STspov TXOTTE Aov y 6a[xaAù)Tepov oJ^et, 'Oo'jwvj '

Tw o' Oiro ota Xàp'jêois àvappoiêosï [jcéXav yocop.

Dans cette description, très complète et très bien suivie, j'ai retranché un vers du texte actuel : « La seconde pointe est bien plus basse, tu verras, Ulysse, [voisine les unes des autres, tu pourrais traverser d'une flèche]; elle a un grand figuier, etc. ». Ce vers,

uArjdiov àÂÂT^Xojv xat xev otoï^Teiia-sia;,

est à peine correct : ôtoÏTretio) signifie transpercer (un obstacle) (Varie flèche et non traverser (une distance) d'un jet de flèche. Ce vers en cette place est inintelligible. Ce n'est, je crois, qu'une interpolation pour faire pendant et contraste aux deux vers sur Skylla, « qu'un homme robuste ne saurait atteindre, mémo d'un jet de flèche »,

O'joi x£v £x VT,o; yXacpupTj; alJ^TjiOî iy'f^p 1. Cf. Pape-Benseler, Gn'ech. Eigenn., s. v. ; Strab., VI, 275; Euslath., ad Dion, Verieg., 9Î9.

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