‹ Les Phéniciens et l'OdysséeChapitre 231 sur 343 · Cf. Pîuily-Wissowa, s. v. Columna Urgia · texte numérisé non relu

Cf. Pîuily-Wissowa, s. v. Columna Urgia

L'ILE DU SOLEIL. nsr»

Au bout du Signal, les Phéniciens eurent le haut lieu du Roi de la Ville, bama Melkarty nip^Q"naa, dont les Hellènes lirent Taulel du Grand Chef, bomos Archegetou, Scojjlo; 'ApyrjysTOj. Au débarcadère, dans renfoncement de la baie, les Phéniciens curent Tenclos d'Astartè, dont les Hellènes firent leur téménos d'Aphrodite.

Cette déesse marine des Sémites était aussi une déesse lumineuse, une parèdre de TArchégétès. Dans le pays de Kirkè, nous avons rencontré un jeune dieu, parèdre de Feronia, dont le poète odysséen a fait un Hermès imberbe. Tout pareillement, le poète fit de la déesse de Naxos une parente, fille ou épouse du dieu Soleil,' car il donna pour gardiennes aux troupeaux du dieu « les nymphes bouclées, Lampétiè et Phaéthousa, que la déesse Kéaira enftUita au Soleil Dominateur »,

... Ssal o' STzl TOtjjLSVs^ sldiv vujjLtpa'. s'jTrXoxajjLOi, <I>aé8ou(jà te AajjLTCÊTir, te, à^ Tsxsv 'HsXU) 'Vnsp'lovi ota Néaipa.

Les noms de Phaéthousa et de Lampétiè, la Rayonnante et la Binllante, sont grecs et se comprennent sans peine. Mais la déesse Néaira, oïa Néaipa, est inconnue du panthéon hellénique. Dans toutes les langues sémitiques, les racines ma, w-oM-r, et V2, n.i.r, signifient fcW//e?*, rayonner, éclairer: ij, ner^ ou V2 neir, désigne en hébreu la lampe (cf. Lampétiè) à sept branches. Les inscriptions palmyriennes nous fournissent des noms théophores Nour-baL Je crois que la déesse Néaira du poète, oïa Niatoa, ne fut que la transcription exacte de mo n^i, baalat neira, titre rituel de cette Astarté naxienne : Astarté était ici la Déesse de la Lumière, comme elle était ailleurs la Reine des Cieux. A sa mode ordinaire, le poète, qui transcrivait le nom étranger Néaira, nous l'expliqua par Phaéthousa et Lampétiè, dont il fit les filles de la baalat. Chez les Hébreux, la lampe de Dieu, le neir Elohini, a sept branches : dans le poème odysséen, Lampétiè, fille de Néaira et d'Hélios, garde sept troupeaux de bœufs et sept troupeaux de moutons de cinquante tètes chacun :

iiTzk jîowv àvsî.a»., Too-a o olwv rwsa xa).à, TTSvr/jXovTa o' exaora.

Nous connaissons bien cette combinaison des rythmes septénaire et cinquantenaire. Nous allons voir les compagnons d'Ulysse banqueter six jours en cette île du Soleil, et partir le septième :

sÇrijjLap jjLSv iTzzi'ZOL sjjLol spir.ps^ STaïpot oaivuvT* 'HeAioî.0 ^owv sXàdavTc^ àpiora^* aÀÂ OTS OYj SOOOJJLOV T.jJiap

J'ai dit qu'à mon sens, cette double série de sept troupeaux devait traduire, à la mode ordinaire de notre poète, quelque indication de son périple sur la

r»84 LES IMIÉMCIE.NS ET L'ODYSSÉE.

semniiie des jours ol (les iiuils'. Si nous connaissions les rites de ce sanctuaire sicilien, je soup(;onne que nous retrouverions, ici encore, quelque explication réaliste de cette merveilleuse histoire des bœufs (en hébreu npi, bakar cl fco/tcr, signifie tout à la (ohbœufcAtnalin), qui ne naissent et ne meurent jamais:

Nous comprendrions aussi le présage des peaux agitées, des broches et des viandes parlantes, (|ui ellVaie les compagnons d'I'lysse :

I/Écriture nous renseigne trop peu clairement sur les différents modes sémitiques de consulter les oracles : il nous est impo?îsible de reconnaître si ce présage des viandes et des broches n'était pas habituel peut-être aux navigateui's phéniciens. I/Astartè de Naxos avait peut-être, elle aussi, quelque oracle, où les navigateurs venaient demander le chemin du retour. C'est pour chercher une telle consultation divine qu'Ulysse s'éloigne un instant du Port Creux et s'enfonce dans l'île :

OTi tôt' svwv àvà vfjTOv aTcsŒTiyov o'^pa Geoïo-tv

£'jÇa'ljjLT,v £1 T'I^ jjLO'. ooov ©T^vE'.s vseTOai.

Ulysse, pour obtenir celte consultation, s'endort d'un sommeil envoyé par les dieux :

YjOtojjLr^v iràvTSTffi 6£0Ï<; oî "O.yjxTrov £yo'JTtv

ol o' àpa [jLOi yA'jx'jv Gtivov £7:1 j3X£çàpot(nv êy£'jav.

Nous savons le rôle que tenaient les songes dans certains oracles.

Aphrodite, dit fJouchtvLeclercq', ne semble pas, à ne considérer que ses attributs, avoir de titre immédiat à la prescience. Mais conmie ses sanctuaires orientaux étaient pleins de songes fatidiques, elle conserva en Grèce ses habitudes acquises. Nous l'avons vue associée, sous la forme à demi pélasgiquc de Diouè, à Zeus Naios dans les rites divinatoires de Dodone. Dans les légendes de Troade, elle prophétise les destinées du fils qu'elle tient de ses amours avec Anchise ; elle communique à Anchise lui-même le don de divination'. Nous devons reléguer, parmi les oracles d'Aphrodite institués en dehors de l'influence grecque, celui d'Aphaca dans le Liban, qui a conservé ou repris le caractère sémitique. Mais nous accepterons [parmi les] oracles helléniques le nianteion cypriote de Paphos, qui subit pourtant l'influence phénicienne, et nous ferons semblant d'ignorer que la mère des amours était représentée, à Paphos, sous la forme barbare d'un bloc conique ou même avec les traits d'un androgyne barbu.

I . Cf. le premier volume de cet ouvrage, p. 464. ti. Bouché-Leclercq, Hisl. Divinal., U, p. 501 et suiv. ô. Uymti. hom.^ in Vener.^ 196 sqq. ; Dion.. I, 48.

LMLE DU SOLEIL. r,8r,

[Tacite {Hist.y II, 5), qui nous décrit ce cône de la déesse, simulacrum deae non effigie humanuy coniinuus orbis latioi^e initio tenuem cubitum metae modo exsurgens, ajoute que la raison de cette image est obscure, et ratio in obscuro : je crois que nos genres naxiens nous pourraient rendre ce cône de Paphos].

L'oracli^ de Paphos n'avait point conservé la méthode oniromantique qui convenait, pour plusieurs raisons, à Aphrodite, déesse orientale et proche parente des divinités telluriques de la Grèce. Les desservants y préféraient Tinspection des entrailles. On prétendait que cette science avait été apportée de Cilicie à Paphos par un certain Tamiras, dont les descendants s'associèrent à la dynastie théocratique issue de Kinyras, qui était le fds ou l'amant et, en tout cas, le premier prétre-roi d'Aphrodite. On sait par les inscriptions que les Kinyrades formaient à Paphos une caste hiérarchiquement constituée [et que] le service de l'oracle [était] organisé d'une façon régulière : le titre mantiarque, [jiavTiàp/oc, [xavriàs/r,;, est attribué à un fonctionnaire. Les dernières fouilles n'ont guère enrichi l'histoire de l'oracle aphrodisiaque. Nous apprenons seulement par des documents épigraphiques qu'Aphrodite était associée à Zeus Polieus.

[Nous avons retrouvé auprès de notre déesse sicilienne un Dieu de la ville, Archégétès-Melkart].

Tout compte fait, on ne connaît, des annales de l'oracle cypriote, que la consultation de Titus. C'est à cette occasion que Tacite nous indique les procédés divinatoires des Kinyrades. C'étaient dans les entrailles des victimes, lesquelles devaient toujours être des animaux mules, de préférence des chevreaux, que les prêtres lisaient l'avenir. Titus revenait de Rome où il était allé complimenter Galba : « Titus consulta d'abord sur sa navigation, de navigalioyie primum conmlit. Quand il eut appris que la route s'ouvrait devant lui et que la mer était propice, poslquam pandi viam et mare prosperum accepitj il sacrifia un grand nombre de victimes et fit sur lui-même des questions enveloppées. Le prêtre Sostratus, voyant un accord parfait des signes les plus heureux, et sûr que la déesse tenait pour agréable cette haute consultation, répond en peu de mots dans le style ordinaire et demande un entretien secret pour dérouler l'avenir*. »

Par Tcxemple de Kirkè-Feronia, nous voyons que le périple décrivait au poète les rites locaux des sanctuaires maritimes. Nous savons le parti que le poète lirait de ces renseignements. Dans son île du Soleil, il procéda, je crois, comme en son île de TÉpervière. En cette anse où plus tard les théores grecs viendront sacrifier avant leur embarquement, le poète imagina quelque aventure analogue à la libéî'ation des Achcens dans le sanctuaire des affranchis. Si nous connaissions le rituel de TAslartè-Néaira cl de rArchégélès, nous apercevrions bientôt en ce texte odysséen quelque mot, quelque allusion qui nous reporterait aux pratiques de ces cultes : le meurtre et la cuisson des bétes sacrées nous sont décrits trop minutieusement, je crois; j'y soupçonne quelque transposition toute pareille à celle qui produisit ruffranchissement des porcs chez Kirkè. Et Tensemble môme de cette aventure dut être imaginée, comme Fensemble de chacune des autres histoires odysséennes, à seule fui de développer quelque formule rencontrée par le poète en son périple original.

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