‹ Les Phéniciens et l'OdysséeChapitre 24 sur 343 · Insirucl. naut., n« 091, p · texte numérisé non relu

Insirucl. naut., n« 091, p

7). (j. Perrot, Mémoire sur Thasos, p. 67. 4. Avien., Descript., v. 700-702.

fondation de comptoirs pacifiques et d'entreprises industrielles ou agricoles, ce détroit de Thasos et cette plage de Thrace étaient des « croisières » tout indiquées pour les corsaires. C'était môme la meilleure croisière de tout l'Archipel. Car nulle part ailleurs, dans toute la mer Egée, les corsaires ne pouvaient, comme ici, trouver tout à la fois le détroit où Ton arrête les vaisseaux et la plaine basse où l'on razzie les champs et les villages. Faites le tour de l'Archipel. Vous trouverez bien des détroits et des « bouches », soit au long des côtes européennes ou asiatiques, soit au milieu des îles, soit entre les lies et les continents. Mais vous chercherez en vain de grandes plaines ouvertes, basses, pareilles à celle que nous venons de décrire, et poussant jusqu'à la mer libre leur front de plages et de verdure.

Tous les fleuves de l'Asie Mineure, en effet, débouchent au fond de golfes fermés, que de hautes montagnes enclosent ou dominent, et dont elles font de véritables culs-de-sac. Aujourd'hui l'un de ces fleuves asiatiques, le Méandre, a prolongé son delta jusqu'à la mer libre. Mais dans la première antiquité le Méandre, comme le Caystre ou l'Uermos, se jetait tout au fond d'un golfe étroit. La côte asiatique n'offrait alors aux corsaires phéniciens que des plaines intérieures, dominées au loin par des presqu'îles avançantes. Juchées sur les sommets de ces presqu'îles, les vigies signalaient l'approche du moindre navire, et les promontoires, recourbés et imbriqués, semblaient disposés par la nature comme des souricières dangereuses aux pillards.

Sur les autres rivages de l'Archipel, au long des côtes européennes, quelques rivières se jettent en des golfes plus évasés. En deux de ces golfes, les plages de Laconie et d'Argolide présentent un front assez étendu pour que les razzias et les enlèvements profitables s'y puissent faire en sécurité : le delta do l'Eurotas vit l'enlèvement d'Hélène parleTroyen Paris; les Phéniciens, dit Hérodote, enlevèrent lo sur la plage d'Argos. Mais, sur ces côtes européennes, deux fleuves seulement viennent jusqu'à la mer libre former un grand delta. Ces deux fleuves descendus du haut pays thrace ou macédonien aboutissent, à droite et à gauche de la péninsule chalcidiquc, sur notre côte voisine de Thasos : c'est l'Axioset leNestos des Anciens, le Vardar et le Kara-Sou des Turcs. Encore le delta du Vardar est-il, comme les deltas asiatiques, enfoncé dans un golfe que dominent les guettes de l'Olympe et que ferment les presqu'îles lointaines de la Chalcidique. Le seul delta du Nestos offre vraiment aux corsaires une belle carrière dégagée, commode et profitable. C'est à ce delta que viennent les Achéens d'Ulysse. Les Phéniciens, avant eux, y sont venus. Les corsaires francs, au temps de Michelot, y reparaissent.

Dans toute la Méditerranée levantine, un seul endroit peut rivaliser avec celui-ci. Un seul autre delta, en effet, mais bien plus grand et bien plus riche encore, put, au cours des siècles, attirer les mômes pillards : le delta d'Egypte. Achevez le périple des mers levantines. Côtes asiatiques et côtes libyques de rcxlrôme Méditerranée se ressemblent : les corsaires y chercheraient en vain une

plaine bordière, à portée de la mer libre. Ce ne sont partout que côtes droites, falaises, montagnes ou golfes fermés. II est vrai qu'à Tangle du Taurus et des monts syriens, laCilicie des Plaines pousse vers la haute mer son front de sables et de marais. Mais ses lagunes trop nombreuses et ses vases trop molles en rendent aujourd'hui encore la culture et l'habitation presque impossibles. Toutes les côtes voisines de Syrie ou d'Anatolie sont pour le corsaire de fort mauvais terrains. Sur toutes les pointes, se dressent les tours à signaux dont parlent les voyageurs : « Il y a cinq ou six petites tours distribuées le long de la mer en tirant vers le cap de Beirout. Il y a sur ce cap une garde dans une tour, où le sentinelle donne avis par des signaux dès qu'il voit un corsaire ou que quelque bâtiment s'approche de la côte'. » Ici, les corsaires ne régnent pas en maîtres. Ils rencontrent à qui parlcF. Faute de mieux, ils négocient et font des affaires :

Les corsaires viennent mouiller assez souvent dans la rade de Caïfa. Alors tous les habitants prennent les armes, bordent le rivage et empochent les descentes. Lorsque les corsaires ont fait quelque prise qu'ils ne veulent pas conduire plus loin, ils tâchent de la vendre à Caïfa. Ils exposent alors un pavillon blanc et, si le Soubachi est d'humeur de traiter avec eux, il en expose un de même couleur sur la muraille. C'est une i assurance réciproque et alors on s'approche. Sans permettre aux corsaires de mettre j à terre et sans aller dans leurs bords, on traite à bord des canots et chacun reçoit sa marchandise, et puis on ployé les pavillons et on devient aussi ennemis qu'avant le traité*.

Mais au Sud de ces côtes syriennes, hérissées de tours et de défenseurs, on entre enfin dans le paradis des corsaires, dans le delta d'Egypte qui offre toutes les garanties de succès et de profit. Qui dit croisières de pirates dans les eaux levantines, dit aussi fréquentation et connaissance du delta égyptien. La « course », à travers tous les siècles, a toujours eu pour premier effet de mettre les corsaires en intime contact avec les maîtres successifs de l'Egypte. A priori donc nous pourrions dire, — môme si les textes hiéroglyphiques et odysséens n'étaient pas là pour nous renseigner, — que les corsaires achéens ont connu l'Egypte, qu'ils en ont pillé les plages, qu'ils ont fréquenté les villes du Delta ou les marchés du fleuve. Mais ÏOdyssée et les monuments pharaoniques nous fournissent là-dessus d'amples renseignements, et ces textes contemporains nous montrent que les croisières de nos pirates « francs » au xvii® siècle ne furent, ici encore, que le renouveau des vieilles croisières achéennes : en ce point, comme en tous les autres, les récits de Robert, de Thévenot et de P. Lucas ne sont que la répétition prosaïque des récits odysséens.

Les corsaires francs, durant le printemps et l'automne, opéraient dans les îles de l'Archipel, sur les côtes d'Asie Mineure et de Grèce. Mais « l'été, dit Robert, ils s'en vont sur les côtes de TÉgypte » ; les bouches du Nil sont comme

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