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Grog. Grâce. Min., I, p. 5G

nature. Ce n'est qu'un pâté d'îlots montagneux, reliés les uns aux autres par une boue d'alluvions ou par des chapelets de lacs et de marécages. Dans le Sud, autour des bouches de l'Achélôos, nous voyons bien comment les apports de ce fleuve boueux, de ce Fleuve Blanc, Aspro-Potamo, ont tout récemment encore soudé à la rive continentale des îles et des îlots, qui, durant l'antiquité, devaient ôtre ceinturés d'eau de mer ou d'eaux saumâtres. Dans le Nord, pareillement, tout au fond du golfe d'Arta, les apports d'un autre fleuve boueux, — l'Arachthos des Anciens, TArta des Modernes — , ont pu modifier le tracé des côtes antiques. Les Instructions nous disent :

L' Aspro-Potamo ou Rivière Blanche n'a que 0'",6 d'eau sur la barre. C'est la plus considérable des rivières de la Grèce. Comme elle descend d'une chaîne de hautes montagnes, elle grossit beaucoup en hiver, inonde toute la plaine dans les environs de la mer et produit des dépôts considérables. La barre brise par les vents de S.-O. ; le fond est petit jusqu'à j de mille au large, puis il augmente brusquement. Quelquefois l'eau est décolorée à près de 2 milles du rivage.

[Dans le golfe d'ArtaJ, la côte Nord est formée par une succession monotone de marécages, de tourbières, de lagons, que sépare seulement des eaux du golfe une étroite bande de sable et de vase, submergée en hiver, et qui font paraître le golfe plus grand qu'il ne l'est en réalité, car ils s'avancent au loin jusqu'au terrain plus élevé. C'est à ces grands marais et à ces terrains humides que l'on doit attribuer les pernicieux effets de la malaria qui rend ce pays insalubre, en été surtout, pendant les mois d'août et de septembre. Ces lagons abondent en poissons et en langoustes et sont les rendez-vous d'une immense quantité d'oiseaux aquatiques, surtout de nombreuses bandes de pélicans qui se nourrissent des poissons du golfe. L'Anibracicus sinus était autrefois célèbre par ses poissons; il en serait encore ainsi aujourd'hui; mais la pèche y est peu active. Les rivières Luro et Arta coulent à travers les grandes plaines et les marais, qui se sont formés entre le golfe et les montagnes où elles prennent leur source.

Depuis l'antiquité jusqu'à nos jours, nous voyons donc les causes actives et puissantes qui ont certainement modifié cette côte acarnanienne, soit au Nord dans le golfe d'Arta, soit au Sud dans les parages de l'Achélôos. Mais dans l'intervalle de ces deux fleuves, et particulièrement autour de Sainte-Maure, nous ne voyons ni rivières ni môme torrents assez « travailleurs » pour nous faire supposer que les Anciens connurent ces parages très diflerents de ce que nous les voyons aujourd'hui. On peut admettre avec Partsch* que les courants marins et la houle, jetés par les vents du Nord contre les falaises occidentales de Leucade, ruinent ces falaises et, de leurs débris pulvérisés, construisent le grand épi de sable qui va du cap Zuana au Port S. Nikolo, en bordant la façade septentrionale de notre île'. Mais ce ne sont pas ces courants marins qui, dans les âges historiques, ont comblé l'intervalle entre les masses rocheuses du continent et les masses rocheuses de Leucade : en cet endroit, la plaine

1. Cf. Parlsch, Lcukas^ tout le cbapitrc intitule die Lagune.

A'ii LES PHÉNICIENS ET L'ODYSSÉE.

islhmique est l'aile de bouc; elle n'est pas faite de sables comme Tépi septentrional; le courant maritime, d'ailleurs, porte vers le Nord.

Entre les masses rocheuses de Sainte-Maure et les masses rocheuses (monts Lamiah et Saussi) du continent voisin, les Anciens voyaient déjà le pays tel que nous Tapercevons de nos jours. Un canal artificiel traverse aujourd'hui cette plaine basse, marécageuse, que recouvre en partie une lagune profonde à peine de deux pieds. Ces terres diluées et ces eaux épaisses font un isthme véritable qui toujours empêcha toute communication maritime entre la mer du Nord cl la mer du Sud. Celle plaine ressemble de tous points à l'autre étendue de champs, de marais et de lacs, qui, un peu plus à l'Est, sépare des monts Lamiah et Saussi l'Acarnanie proprement dite. Nos marins n'établissent aucune différence entre ces deux couloirs marécageux. A leurs yeux, dans leurs descriptions, le couloir oriental, à demi noyé sous les eaux du lac Vourlia, s'étend de la baie Zaverda au port San Nikolo; le couloir occidental, notre plaine de Sainte-Maure, va de la baie Dernata au port Drepano. Nos marins, enli'e Sainte-Maure et la terre ferme, ne connaissent donc pas un détroit, mais un port en cul-de-sac :

Port Drepano, formé entre Sainte-Maure et la terre ferme, a 5 milles de profondeur et une largeur moyenne de \ mille \. Le mouillage est au fond du port, par des fonds de 22 à 13 mètres, bonne tenue, dans le S.-O. du fort de San Giorgio, de couleur blanche et situé sur une colline du continent, à 45 mètres d'élévation. Un petit îlot de roche de couleur blanche, situé au pied de la colline, projette un môle noyé dans rOuesl; en face, sur Sainte-Maure, les restes d'un ancien môle s'avancent dans l'Est. A l'extrémité de chaque môle une petite bouée noire marque le chenal qui mène à un mouillage intérieur.

Ce mouillage intérieur est employé par les petits bâtiments qui viennent charger le sel des grandes salines du voisinage. De l'intérieur de ce mouillage un étroit chenal d'embarcations, avec i mètre d'eau, conduit au môle de Sainte-Maure, dans le Nord. Une belle roule mène à la capitale de l'île où il y a un télégraphe. Un vapeur venant de Patras fait (»scale à Port Drepano toutes les semaines.

Les vapeurs venant de Patras à Port Drepano ne sauraient monter jusqu'à Santa Maura par « cet étroit cheiuil d'embarcations avec un mètre d'eau p. Mais, par leur belle route, les gens de Santa Maura, descendant vers ce port du Sud, vieiuient à la rencontre des vapeurs de Patras, comme ils vont par une autre route à la rencontre des vapeurs de Prévésa ou de Corfou, sur la rade septentrionale. Leur ville islhmique a deux échelles. Tune sur la rade du Nord, l'autre dans le port méridional. Le chenal qui coupe l'isthme marécageux n'est pas et n'a jamais été un passage des marins : ce n'est et ce ne fut jamais, à vrai dire, qu'une fortification des insulaires contre les pillages des montagnards conlinentyux, un fossé que les colons ou thalassocrales étrangers, maîtres de Leucade, avaient creusé, entretenu et jalonné de forteresses (Forts Sainte- Maure, Alexandros, Constantin et Saint-Georges) pour se défendre contre les indigènes de la grande terre.

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Les textes des Anciens sont formels là-dessus. Hérodote et Thucydide signalaient déjà les alluvions et les atterrissements que nous avons indiqués en certains points de la côte acarnanicnne. Les bouches de FAchélôos, surtout, furent célébrées par tous les auteurs de l'antiquité pour ce travail de construction « qui transformait les îles en continents », comme dit le versificateur,

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à; 6 'AyiAwo; 7:pO(Tya)V'jv(i>v TjTTSipov Ttoisï.

Hérodote pensait déjà que la moitié des anciennes Hes Échinades (nous allons étudier ce petit archipel) avait été reliée à la terre ferme, twv 'Ey ivàowv vr^o-iov Ta; Y,[jit7éa; r/j'r\ y.TTEipov TreTrou^xî, et Thucydide mesurait qu'au train de TAchélôos et de son delta, toutes ces îles avant peu seraient devenues montagnes côtières, sÀtcI; os xal Traira; o'jx èv ttoAaw tivi àv /Tpova) to'jto TraOsiv*. Mais pour Leucade, loin de constater un pareil travail de soudure avec la côte voisine, les Anciens nous disent unanimement que, dès l'origine, c'était une presqu'île rattachée à la grande terre. Hs connurent ici un isthme comparable, toutes proportions gardées, à l'isthme de Suez • c'était la même absence de terres montagneuses, la même étendue semi-fluide de sables, de boues, de lagunes et de marais. Mais c'était bien un isthme et^ loin de supposer que Leucade autrefois ait pu être une île, tous les Anciens affirment qu'avant l'arrivée des colons doriens elle faisait déjà partie du continent. En travers de cette bande isthmique, ce furent, disent-ils, les colons doriens qui creusèrent un chenal artificiel*. Thucydide et Skylax nous parlent de V isthme des Leucadiens. Strabon et les géographes s'accordent avec Polybe et les historiens pour appeler Leucade une ancienne péninsule : Leucadia nunc insula est, dit Tite-Live qui copie Polybe, vadoso fréta, quod perfossiim manu est, ab Acarnania divisa : tum paeninsula erat'% et Strabon nous donne la date exacte où le chenal artificiel fut creusé :

Leukas était jadis une péninsule de la terre des Acarnaniens, auTT, B'viv to TuaXaibv [lèv /epoôv7i<yo; ttjç 'Axapvàvwv fr^t;. Aussi Ifonière rappelle-t-il une pointe du continent, xaifi? o' ô HoiYjTYjç aÙTYjv àxTYjv r,7reipoio. Il en fait une perée dTthaquc et de Képhallènie, un morceau d'Acarnanie, t/,v Trspaïav tt,; *16axTjÇ xal xf,? KeoaXXrjvia; -^zeipov xaXûv' aÛTYj o' âaTtv t) 'Axacvavt'a. Ce furent les Corinthiens envoyés par Kypsélos et Gorges qui s'installèrent sur cette presqu'île et, coupant d'un canal l'isthme péninsulaire, firent une île de Leukas, tt,; /Êppov/,(jou o'.opù;avT6; tôv idOjxbv è:roiyj<iav vfiTOv t/jv Aeuxaoa*.

Si Ton pensait à mettre en doute le renseignement transmis par Strabon et confirmé par tous les auteurs, il fiujdrait prendre garde que Tétude attentive

1. Himcm!., U. 10; Tluicyd., II, lO'i. Cf. là-<lessiis rexrellciil livre d'OluTluimnicr, Akamanien, auquel je renvoie une fois pour toules.

2. Après le livre d'Oherliumnier [I8H7\ dont je viens de parler, Partscli a publié sa niono{îrapliie ln»cl Leukas dans le fascicule supi)lénieniaire n" 05 des Pctcrmanu's Mittcilungrn ; tous les renseitrnenienls et bibliographies sur Leucade s'y trouvent résumés.

5. Tite-Live, XXXIII, 17, 6. Cf. Oberhumnier, Akarnanieiu p. 9.

4. Slrab., X. 451. Cf. là-dessus le chapitre die Lagune dans Parlsch, Leukas.

des faits et des noms gé()graphi(|ues nous eoiiduisoiit aux mOmes assertions. Voici trois sortes d'aipinieiits fournis par I'ethno[];raphie, la topologie et I\moniasli(|ue.

Par Tethnographie antique, d'abord, nous voyons que Leucade diflï»re entièrement des autres îl(»s Ioniennes. Les premiers colons grecs, de race et de langue éoliemies, occupèrent Zakynthos, Samè et Ithaque, qui étaient des îles et où ils n'avaient rien à craindre des sauvages terriens. Ils délaissèrent Leucade d'où les écartait sans doute la crainte des Kpirotes : par Thistoire moderne do Leucade et par les incursions valaques, albanaises ou turques, dont elle eut à souffrir douze siècles durant, nous voyons les dangers du continent trop proche. Longtemps après les Koliens, aux temps historiques, de nouveaux colons grecs plus hardis, mieux armés et appuyés de la force corinthienne, vinrent installer h Leucade leurs familles et leur langue doriennes : encore prirent-ils le soin de creuser entre leur ville et les tribus du continent barbare le fossé que nous savons.

On a longuement discuté, parmi les Modernes, sur le site et la longueur réelle de ce fossé corinthien. Quelques-uns pensent que, la lagune actuelle existant déjà, les Corinthiens coupèrent seulement la langue de sables septentrionale qui porte aujourd'hui la citadelle. Je croirais plus volontiers, — à cause du texte d'Arrien que nous allons voir, — que le canal corinthien traversait aussi les boues fluides de la lagune. Mais la longueur de ce fossé nous importe peu. Son existence seule nous est une preuve suffisante que les bateaux homériques, avant ce travail, ne pouvaient pas user de ce eul-de-sac comme d'un détroit. Ce fossé lui-même m'apparaît sans doute comme un chenal de petite navigation, mais, plus encore, comme une œuvre de défense. Il put servir de passage aux petits bateaux. Durant l'antiquité, nous voyons même des flottes emprunter ce chemin. Mais à travers ces terres coulantes et ces eaux pâteuses, il semble bien que ce canal sans largeur et sans profondeur ne pouvait servir, comme aujourd'hui, qu'aux très petites emliarcations : quand les grands vaisseaux le voulaient emprunter, c'était moins comme un bras de mer navigable (pie comme une route de halage, un diolcos plus encore qu'un dionjktos. Ce détroit artificiel était si peu large, si malaisé à reconnaître et si changeant, qu'il avait fallu le jalonner de pieux et de signaux pour éviter les échouages : TraTcriÀo'.; 0£ £v9£V xal evôsv 7:£7rr,yÔTiv àTTtOTjAo'JTO Ta jîpayéa xaTà7r£p £v tw [JL£a'TT^y'j^ Asyxàooç T£ VT^TO'j IffOfJLw xal 'Axapvavia; à7:oo£0£'-XTa'. (T7j[jL7jia toi; va'jTtXXojxivoio". ToG [XTj £7rox£>.X£iv £v Toidi j3pay£<n Ta; via;*. A prendre au pied de la lettre certains textes, il pourrait sembler même que ce chenal de barques était sans cesse menacé, durant l'antiipiité déjà, de comblement ou d'interruption. Au XIX** siècle, il a fallu les travaux des Anglais pour lui rendre sa profondeur de

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