V. BÉRARD. — II
le dos à ce canal. Aux mains des Ihalassocratcs, donc, les deux îles auront leiiis deux capitales sur le détroit (c'est ce que nous voyons aux temps homériqiiesl et les noms d<mnés par les premiers Ihalassocratcs s'appliquent tout à la fois aux îles elles-mômes et à leurs vieilles capitales, Samè et Ithaque. Mais, des colons survenant, le détroit et ses rives escarpées perdent leur importance : les plaines ou vallées de Tautre façade et leurs champs cultivables prenneiil leur revanche. C'est la que, tournant le dos au détroit, les villes nouvelles des terriens viennent se fixer. A la Samè (ville) homérique, succède, sur l'autre colé de Képhalonie, la Krania des Hellènes ou l'Argostoli des Vénitiens. A rilhaquc (ville) odysséenne, succède le Port Vathy actuel. Dans les deux îles conservanl toujours leurs noms primitifs d'Ithaque et Samè-Képhalonie, les noms des capitales nouvelles Krania ou Argostoli et Port Vathy appartiennent à une autre couche onomastique.
Nous pouvons suivre pour le vocable Leukas une histoire analogue, avec celte différence que les colons corinthiens n'inventèrent pas un nouveau nom pour leur capitale nouvelle : ils transportèrent seulement ce vieux nom Leukas, du site primitif où il était bien placé, à leur site où il n'avait que faire. Aujourd'hui, nous appelons Sainte-Maure celte île que les colons vénitiens dotèrent de leur château et de leur capitale Sainte-Maure, dans la plaine septentrionale, au milieu ou à portée des champs et des olivettes' : en face de l'Acarnanie, à l'opposé de notre route homérique du Nord-Ouest, cette plaine était, pour les colons vénitiens, la façade principale, la région habitable et vivante de leur Ile. Durant l'antiquité, les colons corinthiens avaient agi de semblable façon. Mais, avant les Corinthiens, les premiers occupants ou exploitants de cette terre en usaient tout différemment. C'était, à l'autre extrémité de File, une poinle abrupte, un rocher blanc, la Pierre Blanche, Peira Leukas, que, seule, ils connaissaient et dénommaient, — pourquoi? Sans hésitation, nous pouvons répondre : parce que ces premiers exploitants étaient, non pas des colons, mais des navigateurs, que ces Ihalassocratcs se souciaient, non de champs cultivés, mais de roules maritimes, et que cette Pierre Blanche leur était un repère, le dernier repère de leur grand'route vers le Nord-Ouest. Après Ithaque, dernière île et dernière ville vers le zophos, la Pierre Blanche leur marquait l'entrée véritable
1. Les Inslrnclions nauliquex, n" 601, p. 58, nous disent : L'ile de Sainte-Maure [ancienne Leucada a un pou moins de 19 milles de lonjfueur, 8 milles dans sa plus gi-ande lai*geur et une superficie eslinuV à 180 milles câpres, l'ne haute chaîne de montaffiics. avec plusieurs contreforts s'avançanl dans l'Est, suit toute la longueur de l'île. La hauteur la plus considérable, située dans le Sud, est le mont Stavrotas, à double somniel, élevé de 1128 mèlres et bien visible du Nord et de l'Ouest. Pendant l'hiver, les montagnes les plus élevées sont couvertes tie neige. La végétation est généralement belle, mais elle est ran' auprès du sommet des hauteurs. H y a plusieurs plaines fertiles dont la principale s'étend dans l'Ouest et dans le Sud de la ville de Sainte-Maure et produit des olives en abondance. Le climat est Ixin; cependant le rivage N.-E. est soumis à l'influence des fièvres intermittentes qui régnent pendant les moi:; d'été. Les tremblements de terre, qui ont lieu surtout pendant la saison des chaleurs, sont faibles et à peine perceptibles; leur fréquence est probablement la cause de leur pou d'effet. La population île l'île dépasse 25 000 habitants; laborieuse, paisible et hospitalière, elle se livre surtout à l'agricultm*e el un peu à la pêche. Les principales productions sont l'huile, le vin, le blé, le maïs en petite quantité, et le sel. On a trouvé des traces de mercure auprès du mont Stavrotas.
LE ItOYAUME D'ULYSSE. 455
(le Tocéan des ombi'cs et de la nuit. C'est ce que nous dit en propres termes Tun des poèmes odysséens. Au chant XXIV, Hermès emmène vers la Prairie d'Asphodèle, près des courants d'Okéanos, vers les Portes du Soleil et vers le Peuple des Songes, les âmes des prétendants: la Pierre Blanche est une étape de ce voyage :
Tzkp S' lo-av 'ûxsavoii ts poà^ xal As'jxàoa OÉTpriV 7j0è Tcap' *HeAtoto IluXa^ xal A*ri[jLOV 'Ovs'lptov ■fjKTav al'ia 3' ïxovTO xa*:' 'AdcpooeXov Actjjicôva'.
L'étude de la Nekyia nous a déjà conduits à ce texte. J'ai dit qu'à mes yeux cette Prairie d'Asphodèle n'a rien de commun avec le Pays des Morts kuméen, avec la Kimmérie odysséenne, car ce chant XXIV de VOdyssée doit être séparé du Nostos proprement dit. Mais s'il n'est pas du môme auteur, il est du môme temps et, s'il ne décrit pas le môme Pays des Morts, pourtant nous donne-t-il, lui aussi, des renseignements exacts sur un autre Pays des Morts aussi réel que le précédent. Au delà d'Ithaque et de la Pierre Rlanche, les Hellènes eurent à la côte des Thesprotes, dans la vallée de l'Achéron, un Pays des Morts, célèbre dès la première antiquité. Pour les premiers Hellènes, c'était là qu'en vérité les morts, partis sur la route du zophos ténébreux, atteignaient la Prairie d'Asphodèle. Avant les Hellènes, il est probable que les premiers thalassocrates déjà fréquentaient en ces parages un oracle des Morts tout semblable à notre oracle de TAverne. Hérodote nous décrit les cérémonies d'évocation qui se faisaient en cet endroit : Périandre le Corinthien avait envoyé des messagers à cet oracle des Thesprotes, au bord de ce fleuve Achéron, consulter l'ombre de sa femme Mélissa, TcéjjLAayT». yàp ol è; Bs-jTTpWTOu^ s?:' 'A'^^spovTa iroTajxov ày^'iXou; sttI to vsx*jojxavrv.ov*. Pour atteindre la Prairie, les morts devaient doubler la Pierre.
La Pierre Blanche est donc la grande borne du couchant. C'est par là, et par là seulement, que les navigateurs primitifs peuvent sortir des mers grecques, des mers « farinières», pour entrer dans les ténèbres de la barbarie anthropophage. Ces navigateurs ne connaissent pas d'autre porte du zophos. Nous-mêmes, nous n'en connaissons pas d'autre aujourd'hui. C'est à tort que le nom de « île » Leucade nous ferait croire à la possibilité d'une autre route. Trompés par cette appellation, notre public et nos géographes de cabinet imaginent volontiers qu'un détroit navigable sépare de cette « île » l'Acarnanie. Mais les marins nous disent et leurs cartes nous montrent que ce détroit n'existe pas. Il n'existait pas davantage aux temps homériques. Strabon a raison de nous dire que Leucade n'était déjà pour le poète qu'une pointe du continent, àxTr; Y,7:£»lpo5,o.
Ce détail est d'une capitale importance pour nous bien expliquer le rôle d'Ithaque et d'Ulysse dans les Nosloi achéens. Si les thalassocrates d'alors eussent connu un chenal vraiment navigable entre 1' « île» de Leucade et la grande terre, ils auraient de préférence adopté ce passage, car ces timides caboteurs