‹ Les Phéniciens et l'OdysséeChapitre 265 sur 343 · Odyës., XYl · texte numérisé non relu

Odyës., XYl

5. Pour celle discussion dos théories de Doerpfeld, voir l'arlicle de K. Reissiiijçer, dans les Ulntter fur tias itymnasial- Scliulwesen (von J. Melber, Municli). Y et VI Heft du XXXIX*" volume, mai-juin 1905. L'auteur donne la bibliographie complète :

P. Draheim, Die Uhaka-Fragr, Jahreshericlit K. NV. Gynmas., Berlin. 1905.

\\. Michael, Das homerische nnd datt heutige Ithaka^ Progrannn von lauer, 1902.

U. y. Wilamowilz, tierlinn- philolog. Wor/iemsrhn'ft, 1905, n« 12, p. 581.

N. Paulalos, 'H iAr.Oij; 'leàxi) toO "'OjjL^.poj. Patras, 1902.

M. Reissiiiger apprécie eu quelques mois fort équitables l'attitude de Wilamowitz : <i Dièse in wenip

je sais que M. Doerpfeld lait toujours profession de novateur : il eût suflî, je crois, que tout le monde reeonmU dans Tlthaque de nos joui's la patrie et le domaine d'Ulysse pour que M. Doerpfeld entreprît de les découvrir en quelque autre région. Je m'étonne seulement que M. Doerpfeld ne soit pas allé plus loin, à Paxos, Corfou, Malte, dans les Lipari ou les Baléares, chercher sa ville odysséenne. Leucade est vraiment trop proche encore de l'Ithaque réelle, et Ton pouvait trop facilement prédire qu'à Leucade, comme en n'importe quelle autre des terres grecques, les fouilles finiraient bien par dormer aux archéologues quelques débris de pots mycéniens. En tout point du globe, on retrouvera le terrain primaire, si l'on creuse à la profondeur convenable. Il n'est pas un site de h Grèce primitive qui n'ait aussi, à quelque profondeur, son sous-sol mycénien.

Mais bien avant M. Doerpfeld, la foi en Ithaque-Théaki avait eu ses hérésiarques. Durant le xix** siècle, la querelle déjà s'était poursuivie. W. Gell avait été, en 1807, le fondateur de l'orthodoxie odysséenne par son admirable mémoire The Geography and Antiquities of Ithaka^ auquel, après cent ans, il faut toujours recourir. W. Wôlcker, en 1830, dirigea contre les assertions de Gell son Homevische Géographie und Weltkunde. Mais c'est R. Ilercher, qui, en 1866, fut le grand hérésiarque en cet article de VHermùs (I, 263-280) où il niait toute concordance possible entre « Homère et l'Ithaque de la réalité ». Derrière ces chefs de file, les érudits, depuis quarante ans, se sont partagés en deux armées irréconciliables : on trouvera dans le beau mémoire de Partsch, Kephalienia und Ithaka {Petermann's Mitteilungen, Ergànzungsband XIII, 1889-1890, n*98) l'historique et toute la bibliographie de la querelle (p. 54 et suiv.). D'où vient cette discordance et cette guerre sans fin, alors que la vérité nous a paru si facile à découvrir? Nous nous sommes contentés, il est vrai, de vues lointaines et de vues maritimes : est-ce à dire que nos cartes marines et nos Instruciions nous auraient fourni une certitude tout illusoire? La réalité et la vue « terrienne » de Théaki nous réservent-elles quelques surprises? Le plus simple est encore, à notre mode ordinaire, d'aller voir.

Dimanche 28 avril 1901 *. — De Corfou, ayant exploré la ville d'Alkinoos et la terre des Phéaciens, j'aurais voulu prendre un voilier et refaire de point en point la traversée d'Ulysse vers Ithaque. Par un bon vent de Nord bien établi, sur un voilier bien manœuvré, on peut espérer faire cette traversée en onze ou douze

schonein Ton gphaltPiie Eiit^ogiuing auf Doorpfold's Aufsatz wird iiicht viel Eindruck niachen; sic isl reich an Vprdrehunjîcn und Unricliligkoiton. » Si l'on veut juger de ce « wonig schôueii Ton » dont les hobereaux de Berlin aggravent encore les discussions archéologiques, voici le début d'un paragraphe de Wilaniowitz : <t Diu'pfeld ignoriert eben aile Gramniatik, aile Kritik, aile Gescliiciite. » On a beau différer d'avis avec M. Doerpfeld : il semble toujours étrange que ses compatriotes puissent oublier les services rendus par lui à la critique et à l'histoire homériques, i. Notes de voyage.

heures* : Ulysse avait un excellent bateau qui fit le voyage en une courte nuit d'été. Mais, comme au temps d'Ulysse déjà, les communications ne sont point aisées entre Corfou et le reste des lies Ioniennes. Corfou est toujours à l'écart des hommes fariniers. Entre Corfou et les îles grecques, malgré les deux jalons de Paxos et d'Anti-Paxos, le grand abime de mer, aujourd'hui encore, fait une séparation. Zante, Képhalonie, Ithaque et môme Sainte-Maure (celle-ci moins bien reliée pourtant, comme nous allons voir) sont réunies à la terre grecque par le va-et-vient de mille petits bateaux, voiliers ou vapeurs, qui chaque jour mettent les Quatre Iles en communications avec la Pylos moderne, je veux dire Patras. Dans la Grèce actuelle, Patras tient, à la façade occidentale du Péloponnèse, le rôle que tenait Pylos dans la Grèce des Achéens : c'est le grand port de l'Occident. De Patras donc, il n'est pas de jour où plusieurs bateaux à voile et à vapeur ne partent vers quelqu'une ou vers chacune des Quatre Iles. Corfou au contraire n'est rattachée qu'aux terres et ports des thalassocrates européens par les lignes nombreuses et régulières des bateaux autrichiens, italiens ou anglais. Corfou, gouvernée par les Grecs, reste toujours une « île d'Épire et non de Grèce », suivant le mot d'un consul anglais, ou, comme disait déjà le vieux périple de Scymnusde Chio (v. 446), « une île de Thesprotie » :

Kopx'jpa vfjO"0^ 8*è(TTi xa-rà OeTirptoTiav.

Son mouillage est fréquenté surtout des marines occidentales : c'est comme un avant-port de Brindisi, de Venise et de Trieste.

Les transatlantiques des thalassocrates poursuivent, il est vrai, de Corfou jusqu'à Patras, mais tout droit, sans relâche intermédiaire. Inversement certains , vapeurs de Patras montent jusqu'à Corfou, mais sans relâcher davantage en ce canal d'Ithaque, dans cette porte du Nord-Ouest, que pourtant ils empruntent. La séparation existe toujours entre Corfou et les Quatre lies. Les voiliers ne franchissent que rarement ce grand abîme de mer. Seuls, parfois, quelques vapeurs des thalassocrates vont de Corfou à Sainte-Maure ou de Corfou à Képhalonie et Zante. Nous avons pris ce matin le bateau du Lloyd qui, tous les quinze jours, suit le premier de ces itinéraires.

S'il en est encore ainsi après un siècle de paix anglaise et d'indépendance gi*ecque, mesurez ce que pouvait être cet intervalle quand les corsaires, pirates et bandits s'ajoutaient à la distance des lieux pour décupler les risques de ce passage. Dans toutes les mers grecques, la piraterie depuis Minos jusqu'à nos jours fut un mal endémique qu'engendrait presque forcément, sur le pourtour de ces mers aux mille refuges et cachettes, la présence de populations dressées par la pâture à la vie de brigandage : le berger sur terre devient un klephte, un voleur; il se transforme en corsaire quand, chaque année, ses moutons transhumants le ramènent au long de ces baies semées d'îles et d'embuscades,

i. Leake, Northern Greece, Uï, p. 32.

barrées de détroits et de coupe-gorges. Ajoutez que la piralei'ie trouva toujours un champ plus lucratif au point où les races, les langues, les civilisations el les richesses différentes devaient naviguer pour commercer entre elles, — -lim è-' à/vAoÔfoo'j; àv9po)7:oj;, dit VOdyssée en parlant du roi des Taphiens. Ce fui toujours aux limites barbares des mers helléniques que les pirates cariens, Cretois ou psariotes exercèrent avec le plus de profil, comme avec le moins de remords, leur traditionnel métier. Nos îles Ioniennes, en cela, ont toujours eu leurs Taphiens, Xr.iTTops; àvopc;. Oue ce fut Taphos, Ithaque ou Paxos, à deux ou trois mille ans de distance, la piraterie trouvait en ces parages quelque station de choix. Au sortir du canal de Corfou, voici Paxos et Anti-Paxos qui devant nous dressent leur petit archipel. Les Instructions nous disent :

Paxo, la plus petite des îles Ioniennes, a près de h milles } de longueur du N.-(J. au S.-E., un peu moins de 2 milles de largeur et une hauteur niaxiuia de Î2i5 mèlres; ses rives, généralement élevées, surtout sur le C(Mé Ouest, sont formées de falaises blanclies el à pic. En général, l'île est plate et couverte d'une épaisse plantation d'oiiviei's qui donnent la meilleure huile des sept îles. On y trouve plusieurs villages, situés au milieu des plantations d'oliviers et qui ont un aspect de richesse que l'on ne rencontre pas dans ceux des autres îles. Sa population est d'environ 5 000 habitants. Les exportations consistent en huile, bois à brûler el pierres plates.

Port Laka, à rexlrémitê Nord de l'île, est une rentrée de la côte. Il y a quelques maisons dans le fond de la baie, où se rendent les bateaux pendant les mois d'été; mais les caboteurs mouillent rarement dans cette baie, car elle est ouverte aux vents du N.-E. Le poi't de (iayo est formé par deux îlots qui bordent une rentrée dans la côte Est de l'île : sur l'îlot de la Citadelle, le plus grand des deux, il y a un fort, et sur l'Ilot de la Madonna, le plus petit, dans le N.-E. du précédent, se trouve un phare. Ces deux îlots sont réunis à la terre et entre eux par des petits fonds, qui bordent également le côté N. E. de l'ilot de la Madonna où se trouve une grande roche, la roche Zouane. Ils forment avec le rivage une crique bien abritée avec des fonds de 12 à 18 mètres. Connue celte crique est étroite, les petits navires doivent ranger la côle de très près une fois en dedans de l'entrée et s'amarrer par l'avant et par l'arrière. La ville de Cayo s'élève en demi-cercle sur le bord de la crique et contient environ 2000 habitants. Elle possède un wharf. On peut s'y procurer quelques provisions ; mais l'eau est rare.

Anti-Paxo, longue de 2 milles, large de 1 mille et généralement plate, s'élève dans sa partie Nord jus(iu'à 107 mètres de hauteur. Elle a la même orientation que Paxo dont elle est séparée par un chenal à grands fonds dans lequel se font sentir de forls courants. Sa côte est bordée par un banc étroit, avec quelques rochers, mais sain de dangers, si l'on excepte un pâté de o™,*) à son extrémité Nord. Plusieurs petits ilôts ou rochers, nonunés rochers Plakka, gisent devant son extrémité Sud. Sur le côté Est de l'île, il y a une petite baie, voisine de l'unique village, dans laquelle se rendent les embarcations de pèche. L'île n'a que peu d'habitants; elle est peu cultivée, mais produit d'excellents fruits.

Ce Port de Gayo ou Poit Gai, comme disent les voyageurs francs, fut toujours renommé par les facilités que donnaient aux pirates sa cachette à double fond, les difficultés de ses passes accessibles aux seuls habitués, et rabondance des

navires qui fréquentent ce canal. Au xvi'' siècle, le célèbre corsaire turc Dragut en lit Tun de ses reposoirs. La présence habituelle des pirates, jointe à la sécheresse du sol, empêchait aux temps vénitiens les Paxinotes d'avoir le moindre troupeau. Nous savons que le premier soin des pirates débarqués est d'écorcher et de rôtir quelque dizaine de chèvres ou de moutons pour manger de la viande à leur appétit :

Ces Paxinotes sont réduits (1800) à quelques chèvres dont rentretien n'est ni difficile ni dispendieux, et à quelques mulets nécessaires pour le transport. La terre ferme voisine fournit à leur consommation [de viandes], très limitée par leur sobriété et rhabitude de vivre de légumes et de racines; ils y vont également chercher les blés et autres grains dont ils sont privés dans l'île.... Au Sud de Paxo, est une petite Ile nommée Anti-Paxo, susceptible de culture; elle est restée longtemps en friche : on n'y voyoit que quelques arbres sauvages peu élevés qui, pour le chauiïage, étoient de quelque ressource aux Paxinotes. Elle est toujours inhabitée. Quelques Paxinotes avoient tenté de s'y établir. Ils furent obligés de renoncer à ce projet, qui pouvoit avoir une utilité réelle, par les incursions fréquentes des brigands qui, de terre ferme et des îles voisines, venoient les dépouiller impudermnent. Il ne seroil pas difficile de les arrêter et de tirer avantage du sol d'Antipaxo.

îous les voyageurs du xvni'^ siècle encore nous parlent de ces pirates qui, pillant les insulaires, rançonnaient aussi les navigateurs. Leurs incursions ou embuscades ne les éloignaient guère de leurs ports d'origine, tant qu'ils restaient livrés à eux-mêmes et à leur seule expérience de la mer. Cette expérience était fort courte : bergers ou brigands embarqués de la veille sur de mauvaises barques, ils ne s'aventuraient pas au loin. Mais que des navigateurs étrangers leur fournissent de grands bateaux, quelques bons officiers et un pilote : nos gens, tout à coup, étendaient leurs opérations; bientôt, des côtes italiennes au fond de la Méditerranée levantine, ils transportaient partout leurs escadrilles. Ce fut au xvi*' siècle Thistoire de Dragut, durant la thalassocratie turque. Ce fut à la fin du xvm* siècle l'histoire de Lambro Kasdoni. Je ne puis m'empécher de revoir en Ulysse quelque Dragut ou Kasdoni « mycénien ». Grasset de Saint- Sauveur, en son Voyage dans les isles ci-devant Vénitiennes (1800), consacre un chapitre aux « facilités qu'ont trouvées les armateurs russes pour former de nombreux équipages dans les possessions et les isles ci-devant vénitiennes du Levant* » :

La Russie, en faisant la paix qui termina la pénultième guérie avec la Porte Ottomane, n'avoit point perdu de vue les avantages qu'elle pouvoit toujours, en cas d'une nouvelle rupture, retirer des Grecs. Le voisinage des isles vénilieimes du territoire ottoman étoit une circonstance qui facilitoit les intelligences. L'impératrice Catherine plaça dans ces isles, en qualité de consuls et vice-consuls, des Grecs et des Albanois qui avoient toujours eu un parti puissant dans leur patrie. Un nommé Benadis, dont la

l. Vol. II, p. 287.

capacité éloit connue, fut nonuné consul pcncral à Corfou. A Ccphalonic on plaça, en qualité de consul, un (îrcc de TArchipel qui ne nianquoit pas d'adresse et d'intrigue [l'Odyssée dirait : avoua TroXôrsoTtov]. Le victMîonsulat de Zante fut donné à un Albanois d'un caractère extrêmement rude, mais doué d'une certaine adresse (|ui suppléoit en partie à la plus jjrande ifjnorance.

Les Grecs de Morée, établis à Triesie, st? cotisèrent et formèrent des fonds suflisants pour armer sous pavillon russe un certain nombre de coi*saires, dont le connnandement fut donné à Lambro (^azzoni. (le Grec, d'un courage et d'une intrépidité dont il est peu d'exemples, ne savoit ni lire ni écrire. Mais ces défauts de connoissances éloient compensés cbez lui par unt» fermeté, une activité et une vijçilance sur tout ce qui l'environnoit, qui ne se démentit jamais. Gelui (|ui le trompoit, en perdant sa confiance, n'échappoit pas à son ressentiment : il Ta prouvé en plusieurs occasions. Il avoil le grade de major de marine au service de l'impératrice. Il partit de Trieste, montant une vieille frégate marcbande, armée de trente canons, et sept ou buit barques hydrioles poilant les unes six, les autres quatre canons. Ses équipages étoient faibles et composés du peu de Grecs qu'il avoit pu réunir à Trieste. Il se rendit d'abord en Kpiro, où un bon nombre d'Albanois s'embarqua sur sa petite flotte. 11 passa ensuite dans les différentes isles vénitiennes dont une grande partie de Grecs s'empressa d'augmenter ses forces....

Lambro Cazzoni envoyoit les prises qu'il pouvoit faire à Trieste pour être vendues; plusieurs le furent dans les isles vénitiennes. Les sommes.... servoient à payer en partie les équipages; mais elles étoient insuffisantes. Le nombre des armements séloit augmenté. Les insulaires, surtout ceux de Cépbalonie, avoient mis en mer plusieurs corsaires et s'étoient rendus sous ses ordres, (les corsaires, armés et équipés contre les lois adoptées dans toutes les marines, ne pouvoient être considérés que connue des pirates.... Les besoins de Lambro s'augmentoient. Le général [russe] Tamara fut envoyé pour diriger les opérations des Grecs. Il passa à Théaqui où il attendit longtemps des ordres et des moyens pour agir. Cependant la flottille de Lambro ne bornoit plus ses courses aux bâtiments turcs : elle génoit singulièrement le commerce et la navigation des étrangers dans le Levant. Les Vénitiens étoient les seuls pour qui l'on avoil des égards : Lambro vouloit se ménager l'entrée des ports des isles et les secours qu'il en tiroit. La paix se conclut enfin entre la Russie et la Porte. Le général Tamara, avant de quitter Tbéaqui, fit signifier à Lambro de cesser toutes hostilités et de se retirer à Trieste pour y désarmer. Gelui-ci refusa d'obéir et répondit fièrement que, si l'impératrice avoit fait sa paix, il n'avoit point encore conclu la sienne. Dès ce moment, il rassembla ses armements et [alla] s'établir à Port-aux-Cailles, port de Maîna....

Grasset nous décrit ensuite les « coursières » que, durant plus de dix ans, Lambro, posté à cette entrée de l'Archipel, dirige contre toutes les marines.... Entre Lambro et Ulysse ou Mentes le Taphien, je n'imagine pas grande différence. Ce que les gens de Trieste ont fait pour recruter, ravitailler et surtout dresser à la navigation les Albanais ou insulaires de Lambro, j'imagine que les gens de Sidon l'avaient pu faire jadis pour les gens de Taphos ou d'Ithaque. Les Phéniciens, nous dit VOdyssée, fréquentaient alors ces parages de l'Élide et de la Thesprotie. Au-devant de la côte des Thcsprotes, Paxos a gardé jusqu'à nous le vieux nom que lui donnèrent ces étrangers et que, seul, le doublet gréco-sémitique Paxos-Plateia peut expliquer : Paxos était 1'//^ Plate des thalassocrates phéniciens. On a cherché une étymologie grecque à ce vocable et Ton a trouvé

Pajcos = [E\p-axos : par le même jeu de mots, on a dit Naxos = [E]n'axo8. La racine axa ou ak signifiant eau, Paxos serait l'île sur l'eau, et Naxos Tîle dans reau\ On m'a reproché de n'avoir pas tenu compte de ces étymologies*. Si j'avais discuté toutes les sornettes de cette façon, dix volumes n'eussent pas suffi. L'île Sur VEau et l'île Dans VEau satisfont peut-être les philologues. Mais jamais navigateurs n'imaginèrent pareils noms propres. Le nom d'une lie, devant servir à la distinguer de ses voisines, est toujoui's tiré de quelque particularité caractéristique. Toutes les îles sont dans ou sur l'eau : toutes devraient s'appeler Paxos ou Naxos.

De Corfou à Patras, les navires, en longeant Paxos et Anti-Paxos, vont enfiler le canal d'Ithaque. Nous avons laissé Paxos sur notre droite pour caboter au long de la c Ue des Albanais, — des Thesproles, dirait le poète odysséen. Cote mystérieuse et sauvage, faite de collines escarpées, que double au second plan une ligne de montagnes aiguës, et que couronnent à l'horizon les pics neigeux du Tomaros et des monts de Dodone. Côte abrupte, avec quelques deltas de cailloux roulés, quelques plainettes de sables et de boues, et quelques embouchures de torrents ou de rivières qui poussent dans la mer leurs triangles d'alluvions et de marécages. Côte déserte, sans un village maritime ni montagnard, sans un arbre, sans un champ cultivé. Sur tout le pourtour de la Méditerranée, on chercherait vainement, je crois, pareille solitude préhistorique, pareille barbarie désolée. De loin en loin, une brèche dans les collines et une échancrure dans les monts amènent jusqu'à une plage boueuse quelque route de l'intérieur, qui vient aboutir à une douane turque : trois maisons de bois, une forteresse ruinée, et, parfois, les briques neuves d'un cabaret composent toute l'échelle. Telle llagia Sayada, où nous avons quelques minutes jeté l'ancre pour mettre à terre le harem et la suite d'un magistrat turc, et pour embarquer du beurre, des fromages et des boeufs à destination des îles grecques. Telles encore les échelles de Levitazza et de Gomenizza, que nous brûlons. Un îlot poudré de verdure, une roche aux falaises éclatantes de blancheur interrompent parfois la monotonie de cette muraille : île Prasoudi, îles Sybota. Nous séjournons quelques heures dans le petit port de Parga :

L'île de Syvota, remarquable à sa couleur noire, est un amer important pour la navigation du canal, surtout de nuit: les fonds sont grands à \ mille au large. Ali milles environ dans le S.-E. de l'île de Syvota se trouve le cap Keladio, pointe Ouest du port de Parga. Entre Tîle et le cap, la côte, qui s'élève en hautes chaînes de montagnes, accidentées et partiellement boisées, est bordée par un rivage de roche avec quelques petites baies de sable; elle est saine de dangers et a de grands fonds à \ mille au large. De hautes montagnes, qui atteignent 500 mètres, longent la côte en arrière-plan. Comme celle-ci peut devenir obscure pendant la nuit, on devra faire bonne veille.

i. J. Baunach. Slud, SicoL. 54.

'1. H. Lewy, Berlùier phil. Uor/i., 1903, p. 819.

478 LES PHÉMCfENS ET L'ODYSSÉE.

Parga est iino villo do r>00 habitants, qui so trouve, avec la citadelle et ses fortifications, sur une roche de forme conique, haute de 80 mètres; la citadelle, bAlie en avant de la ville, toml)e en ruines; elle s'aperçoit au loin. La contrée environnante est fertile: elle produit en al)ondance du tabac, des fruits, des olives et du vin, qui sont les objets d'exportation. Le petit port de Parga t»st divisé en deux baies par la saillie de côte sur laquelle se trouve la citadelle*.

On sait le rôle que cette ville de Parga tint à Tépoque vénitienne. Nous avons étudié cet établissement des Ihalassocrates étrangers au-devant de cette cote bar])are, sur une pointe presque détachée du continent, àxpa èirl rç hoilifjTr^*. C'était pour les Vénitiens Tune des portes de TAlbanie. Par ici, les indigènes fournissaient aux marins leurs lK)is, viandes, beurres et peaux', et les marins fournissaient aux indigènes leurs tissus et manufactures. Les Anciens avaient leur porte et bazar de k Thesprotie un peu plus au Sud, dans la vallée du fleuve Achéron. Ce fleuve aujourd'hui pousse jusqu'à la mer les boues de son delta : au flanc de ce delta, nos marines actiu^lles fréquentent les échelles de Phanari et de San (îiovanni. Durant l'antiquité, et surtout la première antiquité, le fleuve aboutissait au fond d'un golfe intérieur qu'il n'a qu'imparfaitement comblé et dans lequel il laisse encore un lac profond avec de grands marécages. Ce golfe, cette embouchure et la vallée supérieure du fleuve Achéron permettaient aux marins primitifs d'atteindre, à travers les défilés des montagnes, les hautes plaines de l'intérieur et le sanctuaire de Dodone. 1/ Achéron a un affluent que les Anciens appelaient Cocyte. Les Instructions nous disent :

Le mouillage de Phanari se trouve à I (Micablure J dans le N.-E. de la pointe Nord, par iO mètres d'eau. Les bateaux du pays hivernent ici, en mouillant sur le rivage ci-dessus et en se halant à toucher les roches. 11 y a aussi mouillage temporaire par beau temps, l'été, à 5 encablures dans le S.-()., par 18 mètres d'eau, les fonds augmentant rapidement au large. La rivière Gourla (ancien Achéron) se jette dans la partie S.-E. du port; c'est un cours d'eau considérable qui n'a que 0'",6 d'eau sur la barre, mais les canots peuvent le remonter à quelque distance et y faire de l'eau qui est potable. Le Youvo (ancien Cocyte) s.» jette dans la rivière Gourla à environ 2 milles -J de son embouchure. Un courant d'environ i nulle J sort, en général, du port de Phanari; il est beaucoup plus fort pendant la saison des pluies.

Ici les premiers Hellènes avaient localisé leur Pays des Morts, au delà de la Pierre Blanche et de la Porte du Zophos. Les gens d'Ithaque venaient ici débarquer chez le roi des Thesprotes pour gagner, à travers les montagnes, l'oracle de Zeus Dodonaios. Les Thesprotes étaient en relations de commerce et d'amitié avec le Royaume-Uni des Quatre Iles : ils allaient y vendre leurs bœufs ou leurs

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