Sur tout ceci, cf. Partsch, Kephallenia, p. 54 et suiv
^Su^l^^
FiG. 113. — Le goulet vu de l'intérieur.
au haut des pentes en talus. Leur village prospéra grâce aux champs de céréales, aux vignes et aux olivettes du bas pays, et grâce aux chèvres de la montagne.
Ithaque presque tout entière n'est composée que de montagnes nues et sauvages. Sur toute la côte de l'Ouest, le long du canal de Viscardo, on ne voit ni traces de cultures, ni vesliges d'habitation.... Cependant non seulement la petite quanlilé de grain qu'on récolte [dans l'île] suffit à la consommation de ses habilanls, mais môme on en exporte quelque peu à Céphalonie et à Zante, où on le préfère à celui de Morée. Ithaque produit environ A millions de livres de raisin de Corinlhe par an : ce raisin, un peu d'huile et du bon vin, voilà en quoi consiste son commerce qui fournit à l'achat du [gros] bélail, car l'île n'en possède pas et le tire de Morée*.
Port Vathy devint la grande relâche des insulaires pour leurs relations avec la Morée : partis de Missolonghi ou de Patras, les voiliers venaient à cette rade la plus proche et la plus sûre. Tant que la Morée restait au pouvoir des Turcs, ces relations amenaient à Port Vathy plus de pirates et de brigands que de trafiquants honnêtes. Cette rade devint même un refuge attitré des écumeurs de mer. C'est ici que la grande Catherine envoya son général Tamara diriger les opérations de Lambro Kasdoni et de ses émules à la fin du xvm*' siècle. Mais du jour où la paix et la civilisation se rétablirent en ces eaux levantines; du jour où la Morée, remise aux mains des Grecs, devint le marché de plus en plus fréquenté des Ioniens; du jour surtout où le grand port de la Morée occidentale, Patras, devint le centre des transactions, les Ithaciens allèrent y porter le raisin sec, qui faisait toute leur richesse, et rencontrer les courtiers anglais, qui leur fournissaient, en échange, tous les produits européens. Le rôle de Port Vathy grandit subitement. La capitale nouvelle d'Ithaque s'installa en ce Port Profond en face des mers de Patras et des terres helléniques, — exactement comme dans une autre île la nouvelle capitale de Samos, Vathy, est venue s'installer en un pareil Port Profond, en face des plaines hellénisées de l'Anatolie et sur la route des vaisseaux smyrniotes. La comparaison entre Ithaque et Samos est instructive : de part et d'autre, la capitale antique des deux îles s'était installée sur le détroit, pour la commodité du transit international; les capitales modernes se sont transportées sur la mer libre, en un port profond, pour l'exploitation des champs cultivables et pour le service du trafic insulaire.
Le Port Vathy d'Ithaque conquit toute son importance au temps de la dominalion anglaise. Quand les thalassocrates étrangers prirent en mains le gouvernement de l'île, leur présence et leurs leçons dressèrent les indigènes aux entreprises maritimes. A la solde ou à la suite des Anglais, les équipages et les vaisseaux d'Ithaque se mirent à fréquenter tous les ports du Levant. Déjà leurs
1. Ch. Mûller, Voy. en Grèce, trad. L. A., p. 255. Cf. Grasset Saint-Sauveur, op. laud.^ p. 4 : L'île de Thiaqui est couverte de rochers qui mettent des entraves insupportables à l'agriculture. Les terrains cultivés donnent aux insulaires en blé et autres grains une quantité plus que suffisante pour leur consommation. Le surplus, joint au produit des petits écueils que l'on cultive, fournit un article, très borné, il est vrai, d'exportation pour les iles de Céphalonie et de Zante. Ces blés sont d'une qualité bien supérieure à ceux de la Morée, et les Céphalonicns et Zantiotes ai-sés sont jaloux d'en faire leur provision.... I.cs habitations sont, pour la plupart, sur le haut des montagnes.
relations avec Triesle el Odessa les avaient conduits dans les parages lointains de la Méditerranée. Mais, avec les Anglais, les gens d'Ithaque apprirent le chemin de Taulre hémisphère. Ils vont aujourd'hui chercher fortune jusqu'en Australie el jusqu'au Transvaal. Sydney et le Cap n'ont pas pour eux plus de secrets que n'en avaient Thèhes d'Kgypte ou Sidon pour Ulysse. Leurs chefs savent l'anglais. Tous, ils en apprennent quelques mots en leurs lointaines « absences ». Pour s'enrichir, ils partent et restent dix et vingt années loin de leurs Pénélopes. Riches, ils reviennent au pays et cherchent à y acclimater la civilisation elles mœurs des thalassociates. Par la jiroprelé de ses places el de ses rues, parla coquetterie etla grandeur de ses maisons. Port Vathy au premier coup d'œil se distingue de Sainte-Maure. Port Vathy est une petite ville européenne; Sainte-Maure
n'est toujours qu'un village levantin. Sur la place de Port Vathy, un buste de sir Th. Maitland, le premier gouverneur anglais des îles Ioniennes, témoigne de la reconnaissance des insulaires envers les thalassocrales étrangers.
FiG. ili. — L'entrée de la caverne..
Durant les quatre jours que nous restons à Port Vathv, tout nous confirme en cette première impression. Apres la vermine, la saleté et la barbarie de Sainte- Maure, Ithaque réjouit et réconforte. Nous avons passé quatre jours heureux dans cette ville propre, saine, fraîche, où la lièvre n'est jamais à craindre, où les brises de mer tempèrent les hivers et les étés, où les gens de Patras et de Missolonghi viennent passer les chaleurs. Ithaque offre aux terriens le sanatorium estival que les montagnes trop sauvages encore de l'Étolie ou de TArcadie ne peuvent leur donner. Ithaque est toujours la « bonne nourricière de pallikares », àyaOyi xouooTpocpo;, du poète homérique.
Notre première visite est pour la Grotte des Nymphes. Un peu à l'Ouest de Port Vathy, en dehors du chemin qui contourne la rade, èx-ro; oooO, non loin des moulins à vent» qui, sur le haut des collines, remplacent pour nos marins actuels le grand olivier du périple odysséen, nous allons à la grotte :
àyyoôi o' auT/»^ àvrpov ÈTiTipaTOV r^eposiSéç Ipov NujjL'^àcov, aï Ny.iàos^ xaXsovTai.
Sur nos cartes, — comme dans le texte du poème, — tous ces détails du site
apparaissent très proches les uns des autres. Dans la réalité, la distance semble bien plus grande, — le sentier du port à la grotte étant très ardu. Il faut une demi-heure de marche pour escalader les collines, monter aux moulins, puis redescendre vers la grotte, dont l'entrée fort étroite serait, sans un guide, impossible à trouver. La voici devant nous. Chaque vers de ÏOdyssée s'applique de lui-même à quelque détail du site réel. La porte de la caverne, qui s'ouvre à la descente des humains, est tournée vers le Nord :
al [xèv -irpoç Bopsao xaTaiêaTal àvOpwTroKyiv.
Cette porte est de forme triangulaire et de dimensions si restreintes, — 1 m. 20 de haut, 60 centimètres de large, — qu'un homme de corpulence moyenne ne s'y glisse qu'avec effort. Une grosse pierre suffirait à l'obstruer et, dans le champ de rochers qui couvre toute cette pente de la colline, l'entrée deviendrait introuvable : la grotte serait donc une cachette excellente où déposer provisions et trésors. La sage Athèna fait transporter ici les cadeaux des Phéaciens :
àXXà ypr,[jiaTa [JLèv \i-^'/(^ àvTpO'j Ôeo'Trso'toto OstojjLSV a'jTixa vuv, ïva Trep Taôs toi coa |JLt[JLvy;.
Ulysse bouche ensuite l'entrée en y roulant une pierre :
xal Tût [xsv eu xaTsÔTjXe, Ài9ov o' sTCéÔTjXe OûpTiO'tv.
On descend dans la grotte par une pente glissante de terres grasses et de roches humides : c'est la « descente » des mortels, xaTatêaTal àvôpwTroto'iv. A l'intérieur, une grande salle conique est aujourd'hui éclairée d'un trou rond qui perce le sommet de la voûte et laisse pénétrer la lumière du ciel. Ce trou au temps d'Ulysse n'existait pas : la grotte était obscure, r.spoeioi^-, éclairée seulement par la « porte des hommes ». Mais pour produire ce trou, il a suffi de déplacer quelques pierres au flanc de la colline, car le sommet de la voûte affleure presque le sol rocailleux. Le plancher de la salle est jonché de cailloux humides, de boue gluante et de stalactites brisées. Les parois sont tapissées d'eaux suintantes, qui devaient être plus abondantes encore, aux temps odysséens, quand les forêts du Nériton couvraient les alentours, sv 2' OoaT' aUvàovra. En stalactites, en coulées de miel blanc,
... £v8a 3' STïeiTa TiOatêwTdO'j^t [liXio-da
en ressauts, vasques et bénitiers,
èv Se xpyjTTipe; Te xal à|x©iîpopf,£; sao-tv ).àtvot,
en longs fils parallèles, séparés ou soudés, en nappes plissées ou droites,
èv 8' iTTol XtOeot TTcpijjLT^xee?, IvÔa Te N'j[jL(pai ©àpe' 'jçaivoudiv àXtiropcpupa,
les depuis calcaires ont vôtu les parois de leurs merveilleuses broderies,
... Oa'j[jLa ISéTÔai,
v(^rilables ouvrages des Nymphes, que Ton appelle Naiades, — je veux dire : des eaux coulantes et suintantes. Le marteau des pâtres et des touristes a saccagé cette blanche dentelle et jonché le sol de blocs et de fils enchevêtrés. Au fond de la grotle, vers le Sud, un redan terminé par une fente étroite figure « celle porte divine oii les mortels ne sauraient pénétrer, mais qui est le chemin des dieux »,
al o' au TTpo; NoTO'j êitI OetoTeoaf oùôé ti xs'lvri àvops; èaip/ovrai, kW àOavaTwv 600*; Èttiv.
Au dehors, parmi les roches éboulées, le flanc du coteau pierreux est couvert de moissons. Sur le sommet, les olivettes espacent leurs grands arbres. Nous nous sommes assis h Tombre d'un vieil olivier, à la place peutêtre où, si tendrement, 0^ ^^^^^fll^Bi "^^^1 llysse fui secouru et coii-
- * ' ^^^^^^^W^ — Z5^ .^^^^ seillé par Athèna : « Je
ne puis l'abandonner en ton malheur; lu es trop habile, trop sensé, trop vaillant ». La jolie parole d'un dieu grec, qui n'aime ni les faibles de cœur ni les simples d'esprit! Et comme ici, sur celle pente de la rocailleuse Ithaque, la vaillante et intelligente déesse semble bien à sa place! Pour tirer quelque parti de celte terre ardue et pierreuse, il faut de Tingéniosité et de la ruse. Pour entrer dans ce Port Profond qui s'ouvre sous nos pieds, il faut de Taudace et de l'adresse. Ulysse est vraiment le fils de celle terre, où nos dieux ne sont pas à leur place. Ici la Grèce affranchie devra relever quelque jour le grand olivier d'Alhèna.
Sous nos pieds, le Port Profond s'enfonce entre les roches de la passe. Les deux bords de ce goulet étroit semblent presque se rejoindre. Le port, sans autre ride que le sillage d'un petit vapeur, dort comme un lac alpestre au pied des monts sourcilleux. Le périple odysséen disait très exactement au poMe que l'olivier d'Alhèna était en dehors du chemin, èx-ro; 63oj, non pas sur la grève où débarquent les navigateurs et où les Phéaciens déposent le héros.
FiG. 115. — Le Porl Profond el la baie Dcxia.
xàô 0' àp' ETil <5;a[jLâ6(j) êôeTav 3£ô[JLr,[JLlvov uTTi/ci),
maïs à l'écart des passants :
èxTO^ OOO'J, [JL7j TTO) TlÇ OOlTaWV àvôpOJTTWV,
Tiplv *Oo'j'jfj' eypea-Ôai, èiïs^.Ôwv STiArjO-aiTO.
Sur place, on mesure exactement la distance : dans le texte du poète, elle n'apparaît qu'au lecteur attentif et coutumier des tournures odysséennes. Pourtant Ton aurait tort d'accuser le poète. Il faut nous remémorer les exemples pareils que nous avons rencontrés en chacun des épisodes du Nostos. Qu'il s'agisse de Kalypso, de Kirkè, des Lestrygons, de l'Ile du Soleil ou d'Astéris et des Ports Jumeaux, toutes les descriptions odysséennes se ressemblent par une précision littérale, d'une part, et par une sorte d'inexactitude topographique, d'autre part. Elles sont précises dans l'énumération complète de tous les détails caractéristiques d'un site. Elles nous semblent inexactes par lu juxtaposition trop intime de ces différents détails. Il manque en ces peintures les justes intervalles qui existent dans la réalité. Tous les épisodes du yostos se ressemblent en ce point. Mais il ne faut pas altribuer à l'imagination du poète la cause de ces légèies erreurs. Cette cause unique, toujours la même, saute aux yeux du lecteur de périples et iV Instructions. Car ces textes, scientifiquement précis, manquent toujours un peu d'exactitude par le seul fait qu'énuiiiérant à la queue leu leu tous les détails d'une cote ou d'un mouillage, ils groupent ces détails dans l'esprit du lecteur plus étroitement que la réalité ne le voudrait. Faute de comparer la description homérique à quelque texte de périple, et non pas à la seule réalité, Gell et nombre de modernes ont cherché tout près de la mer une autre caverne de Nymphes. Gell crut découvrir la grotte véritable sur la plage même de la baie Dexia, et il fit de cette baie le Port de Phorkys*. Nous avons déjà vu que cette baie minuscule et trop ouverte n'est pas un port à vrai dire : les périples et Instruction» ne lui ont jamais donné ce nom ; longtemps les navigateurs ne l'ont môme pas signalée sur leurs cartes à grande échelle; aujourd'hui encore, nos /iîs/rMc/«o/i« énumèrent trois mouillages dans le golfe de Molo, Ex-Aito, Skino et Port Vathy, mais ne voient en Dexia qu'un avant-port de Vathy.
Auprès de Port Vathy, cette baie Dexia s'ouvre devant nous. Un large vallon y descend de la Grotte. A travers les champs et les vignes de ce vallon, nous regagnons la mer. Sur le rivage de la baie Dexia, on montre encore les ruines d'une bâtisse engagée sous le roc et rappelant vaguement une grotte semi-artificielle. C'est là que Gell voyait la caverne des Nymphes. Sans guide expérimenté, il ne sut pas découvrir l'ouverture de la grotte véritable — : « il faut un guide sûr pour indiquer cette ouverture, car elle est fort étroite et tout à fait dissimulée dans les rochers* ».
Une fine pluie marine nous a ramenés plus vite que nous n'aurions voulu à