‹ Les Phéniciens et l'OdysséeChapitre 293 sur 343 · Us lig. 131-133 sont des photographies de M"»» V. Bérard · texte numérisé non relu

Us lig. 131-133 sont des photographies de M"»» V. Bérard

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nos insulaires n'allaient pas d'enthousiasme à l'armée : Ulysse contrefaisait le fou pour avoir une cause d'exemption. M. le Préfet est entouré d'Ulysses aussi ingénieux à frauder les recruteurs du roi Georges. Presque tous les conscrits, d'ailleurs, sont absents, partis depuis quelques années déjà, en Angleterre, en Amérique, au Cap, en Australie. Sur la place des cafés, où les bateaux s'amarrent au bord du petit quai, un ami de rencontre nous explique en détail ces excursions lointaines, — le poète dirait : àrooTjjjiia, — des Ithaciens.

Ce fut Trieste d'abord, puis Odessa et la Roumanie qui les attirèrent : ils firent dans la Mer Noire le commerce des blés. Mais la domination anglaise sur les îles Ioniennes les tourna bientôt vers les pays anglo-saxons. D'Ithaque à Corfou, de Corfou à Malte, de Malte à Londres, ils sont allés en Angleterre où, marchands d'épongés, de raisins secs, d'huile ou de corail, ils ont installé dans la Cité et sur les places de Liverpool et de Manchester leur trafic de commissionnaires. Échangeant leurs produits grecs contre les manufactures, tissus, instruments, quincaillerie et mobiliers anglais, ils ont rétabli avec les thalassocrates actuels les relations de commerce qu'Ulysse, aux temps achéens, avait avec les thalassocrates deSidon. Puis, de Londres, ils passèrent sur les vaisseaux anglais dans les comptoirs anglais de l'Amérique ou dans les colonies anglaises de l'autre hémisphère: de même, le Cretois d'Ulysse passait de Sidon aux comptoirs phéniciens de l'Egypte ou dans les colonies phéniciennes de la Libye et de l'autre monde occidental.

Aujourd'hui, les gens de la Morée et particulièrement les gens de Sj)arte leur faisant en Amérique une trop rude concurrence, c'est en Australie surtout et dans le Sud-Afrique que les insulaires vont louer leurs bras. Ils y font tous les petits métiers urbains, car ils restent toujours des « animaux de ville », 7:0X1- Tixà J^(j>a. Le travail des champs n'est pas de leur goût. Ils arrivent au Cap. à Sydney, à Melbourne, sans le moindre argent : un frère, un parent ou un ami, installés déjà, leur ont envoyé le prix du passage et leur fournissent à l'arrivée les frais de premier établissement. Frais minimes : ils n'ont besoin que d'un petit éventaire et de quelques fruits. A vendre dans les rues leurs pistaches, oranges, amandes et citrons, ils trouvent moyen de vivre. Il faut la sobriété de ces mangeurs d'olives pour économiser quelques sous, puis quelques francs sur ces bénéfices dérisoires.

Au bout d'une année pourtant, ayant remboursé leur voyage et leur mise de fonds, ils se trouvent à la tête d'un petit capital qu'ils engagent aussitôt en quelque spéculation. Alors, passant l'éventaire à quelque nouveau venu, ils achètent de quelque plus ancien, qui rentre au pays, un fonds de petit commerce sédentaire. Ils deviennent boulangers, restaurateurs, cafetiers. Les métiers de bouche surtout leur conviennent : pendant huit ou dix ans, ils restent cuisiniers ou traiteurs là-bas, afin de pouvoir rentrer ici et de devenir orateui'^.

Ils reviennent tous, — comme Ulysse, — après huit ou dix ans : les uns, fortune faite (ils se contentent de peu), s'établissent pour ne plus repartir; les

autres, ayant une petite aisance qui leur permet le mariage, cherchent seulement quelques Pénélopcs qu'ils remmènent avec eux. Tous retrouvent au pays le coin de terre qu'ils ont fait acheter en leur absence. Car, régulièrement, ils envoient quelque argent à leur famille tant pour subvenir aux besoins des enfants et des vieux que pour acheter l'arpent de vigne ou l'oliveUc si longtemps convoités. En ces années dernières, le mouvement de départ s'est accentué en 1900, plus de cinq cents émigrants, entre quinze et vingt ans, sont partis. Le mouvement de retour s'est ralenti : la guerre sud-africaine a subitement entravé bien des fortunes, et tel comptait revenir aujourd'hui que les entreprises de M. Chamberlain vont retarder de cinq ou six ans peut-être.

Inutile de dire que, rentrés au pays, ces « Australiens » — au temps dXlysse, Ithaque avait des « Égyptiens », — grâce à leur fortune et à leurs illustres aventures, jouissent d'une légitime popularité. Ils parlent au café, et le peuple les écoute. Ils parlent aux élections, et le peuple les nomme administrateurs de l'église ou de la commune, démarques, députés même. « Ayant vu les villes et connu l'esprit de beaucoup d'hommes », ils acclimatent dans leur île la civilisation des thalassocrates. C'est à eux que Port Vathydoit sa propreté, ses maisons confortables, sa salle de lecture, où les Ithaciens d'aujourd'hui viennent lire surtout les romans français, — au temps d'Ulysse, dans leurs inegaroy ils s'intéressaient aux contes d'Egypte, — ses hôtels et ses restaurants « européens ». Les thalassocrates anglais ne sont plus les maîtres de cette île : l'influence et la civilisation anglaises y subsistent pourtant. Aux temps d'Ulysse ou de Minos, Ithaque ou la Crète étaient pareillement indépendantes; mais les mœurs, les idées, les inventions, les noms et langues des thalassocrates pénétraient encore toute la vie « égéenne ».

M. le Préfet en gants blancs et son médecin au grand sabre doré auront quelque peine à trouver des conscrits pour le roi Georges : l'Australie et le Cap, terres de l'or, offrent aux gens d'Ithaque une trop haute paye.

Ce n'est pas à Port Vathy seulement que l'influence des « Australiens » se fait sentir. Ils ont transformé Uîle tout entière. Ils l'ont pourvue de routes carrossables. Ils y ont amené deux landaus et quelques coursiers. Les landaus se ressentent un peu du long voyage et des stations qu'ils durent faire en bien des places de louage avant d'arriver jusqu'ici. Les coursiers aussi donnent raison aux sages paroles de Télémaque : en cette île rocailleuse, ils manquent un peu de fourrage; ils n'ont aucun champ d'entraînement; pour les faire courir, le cocher doit sauter du siège et trottera leur têle....

De gi'and matin, une couple de ces rosses nous emmène de Vathy vers Port Polis. Nous avons contourné le Port Profond, puis la baie Dexia, puis le fond du golfe de Molo. Tout au bord du rivage hérissé de cailloux et frangé de pierre blanche, nous suivons la mer qu'endort le calme du matin : pas un souffle, pas une ride. Au fond du golfe de Molo, la colline d'Aétos dresse son

cône régulier, qui porte une couronne de ruines cyclopeennes. C'est là que les explorateurs ont longtemps cherché la ville d'Ulysse : le nom de Château d'Ulysse reste encore à ces ruines que Gell, Schliemann et Partsch' ont longuement décrites. Mais elles sont d'époque bien plus récente que nos temps achéens : avec raison, les géographes y reconnaissent aujourd'hui la forteresse classique d'Âlalkomenai, qui défendait l'isthme insulaire au point où un passage très bas unit la baie d'Ex-Aétos sur le golfe oriental à la baie d'Opiso-Aétos sur le détroit.

Au bas d'Aétos, les olivettes dévalent jusqu'à la mer. Nous laissons les ruines d'Alalkomenai sur notre gauche. Par une brusque montée de lacets en corniche, la route escalade et contourne le flanc sud-occidental du Neion. Ce grand triangle montagneux couvre tout le centre de l'Ile entre le golfe de Molo et la baie de Frikais. Sur le golfe de Molo, il tombe par un talus abrupt, embroussaillé de thyms, de cystes, de menthes et d'arbousiers. Nos coursiers montent péniblement. Malgré l'heure matinale, la chaleur est déjà lourde; toute brise tombée, un calme absolu règne sur la mer : c est à pareille heure que, voiles rentrées, les compagnons de Télémaque ramaient vers le port de la Ville.

Un dernier lacet nous amène au sommet de l'isthme insulaire qui plonge, d'un côté, dans le golfe de Molo et, de l'autre, dans le détroit de Képhalonie. Nous perdons la vue du golfe. Le détroit s'allonge devant nous. A deux cents mètres d'altitude, au flanc du Neion, la route en corniche va suivre cette rive occidentale. Route en corniche, large de trois mètres à peine, soutenue tout du long par des murs de pierres sèches, sans garde-fous, et dominant de deux cents mètres les flots immobiles. Le même calme pèse lourdement sur ces eaux du détroit. Au long de Képhalonie, une barque se traine à la rame. Jusqu'à Port Polis, six ou sept kilomètres durant, la même route se poursuit au flanc du même talus, surplombée par les mômes éboulis de roches et de cailloux, dominant les mêmes pentes embroussaillées et désertes, qu'interrompent seulement de-ci de-là quelques terrasses de cultures. Les plus grandes de ces terrasses nourrissent de leurs blés, de leui-s vignes et de leurs olivettes un petit hameau, Ilagios loannis, et un assez gros village, Levkè.

Hagios loannis est au-dessous de la route, tout au bord de la mer, dans une petite anse du rivage. Ses vignes montent jusqu'à la route, aux deux flancs d'un long ravin pierreux. Ses chèvres paissent dans les arbustes odorants jusqu'au haut de la montagne. Toute cette façade d'Ithaque résonne de leurs grelots. Voilà bien le pays du chevrier Mélanthios.

Levkè est sur la route. Comme son nom l'indique, c'est le village du Peuplier Blanc. Au milieu des pierres et des broussailles, un filet d'eau a créé cette oasis verdoyante. De la mer jusqu'à la route, Levkè étage ses maisons dispersées, ses terrasses d'oliviers, ses cultures prospères, ses blés vigoureux, ses vignes

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