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V. BéRARD. — II

(le Maralhia à Tautre bout de Tile, voici les seuls champs de quelque étendue, les seules terres vraiment cultivables que puisse offrir Ithaque.

Dans ces vallées du Nord, malgré son aspect rocailleux, le sol est d'une admirable fertilité. Sous ces cailloux à fleur de terre, une argile rougeâtre, conservant bien Thumidité, nourrit de belles céréales, des vignes prospères, des olivettes, des caroubiers, des bosquets de myrtes et d'amandiers. Toute celle campagne pierreuse et verdoyante, hérissée de cailloux et fleurie de roses, de peupliers et de cyprès, faisait déjà l'élonnement de Gell : we tvere asfonished ta find innés or currants flourishing in the greatest luxuriance among loose stones...; cg presses and gardens among the dwellings give an agreeable eff'ecl U) the village...; the wines of the district are excellent and we were regaled

with some ofthat.

Dès que les pirates leur ont permis de reconquérir ces pentes, les paysans ont jléfriché tout le pays. Mais longtemps encore leurs maisons s'éloignèrent des rivages et des échelles. Le haut bourgd'Oxoï ou Exoï (Exogè) tenait ici le rôlede Pérachorio dans la vallée de Port Vathy. Loin de la mer, Oxoï s'était bâtie souè une roche, presque au haut des collines nord-occidentales. Deux raisons de commodité et de défense avaient déterminé le choix de son emplacement. Pour la commodité de la vie quotidienne, Oxoï était toute voisine de Taiguade. Dans le flanc d'un rocher, sourd une fontaine « à Teau noire », Melanhydrosj semblable à TArélhuse de Marathia. Cette source abondante et claire donnait jadis naissance au « Courant» qui descend vers Port Frikais : aujourd'hui, prise tout entière par le village ou par les champs, Mélanhydros n envoie plus d'eau au Uheithron que durant la saison des grosses pluies*. Pour la défense, Oxoï s'était plantée sur une guette aussi loin que possible de Port Frikais et de Port Polis, d'où les corsaires la pouvaient inquiéter : presqu'à l'extrémité de l'île, Oxoï surplombe à pic la baie d'Aphalais, où les gens de mer ne sauraient relâcher. Gell nous dit avec raison que, dans cette baie ouverte et cerclée de précipices, aucun bateau de quelque type que ce soit ne peut trouver un mouillage, the bay is notoriously unsafe for every species of vessel, and the view from the monastery of Archangeli will

Fie. 152. — Port Polis.

1. GpII, llhaka, p. 115 : Tiie brook |Molainudms, tlie largcsl in llhaca. runs ncar the vxxxws and pour* iiscif iiito tlift sea at tlic Fricliies. TIuto aro beaulifiil gardens ornamented with cypresses in the vicinily of llie spring.

sn/ficienlly show the diffictilty in getting on shore from a ivveck in an enraged sea, dashing against such perpendicular précipices^

En celte « haute ville » d'Oxoï, les paysans groupés eurent longtemps leurs seules demeures fixes. A mesure pourtant que les cultures et les olivettes redescendaient plus près de la mer, quelques hameaux d'été, des kalyvia (huttes), se construisaient dans la campagne pour le .temps des récoltes. La piraterie supprimée, ces hameaux temporaires devinrent peu à peu des villages constants. Tout le pays est couvert aujourd'hui! de ces petits villages et de leurs fermes dispersées. De la guette d'Oxoï, les habitations descendent aujourd'hui jusqu'à Téchellc de Frikais : Frikais tient dans ce Nord

FiG. 135. — L'échelle de Frikais.

Vu.. 13i. — Le môle et les moulins*.

d'Ithaque le rôle de Vathy dans le Sud. Pour les mômes relations de commerce avec Patras et Missolonghi, avec les terres helléniques du levant, Oxoï comme

i. Gell, Ilhaka, p. 116.

2. Les fig. 134-135 sont des photographies de M. F. Boissoiiiias.

Pérachoiio tliil avoir son échelle sur la cote orientale de Tile, sur la mer du larg(î et non sur la côte du détroit : Port Polis est déserté.

De Stavros, la route carrossable tourne le dos à Port Polis et descend vers Frikais. Elle suit ou même emprunte le lit du a Courant ». Elle traverse les petites terrasses d'olivettes qui viennent aboutir sur la plage môme. Tout au fond d'un long cul-de-sac rocheux, la plage de Frikais s'est peuplée de quelques maisons neuves, d'entrepôts et de cabarets. Ce petit port est mal défendu contre les brises du large. Des moulins à vent tournent au haut de ses promontoires et sur les roches môme qui dominent sa courte grève.

Au temps où les vaisseaux se tiraient à la plage, cette grève pouvait être un

Fir;. ir>5. — L'entrée du Hlieithruii sous le Neiou forestier.

abri suflisant, un refuge plutôt qu'une échelle, un port, non de capitale, mais de banlieue. Pour le rendre aujourd'hui tenable à nos plus petits bateaux, il a fallu construire un môle arliliciel contre les rafales et les houles du large. Sous les pentes du Neion qui tombent fort abruptes, (jtzo NtjICj) jX-zievTi, le pourtour de la baie est fait de roches acérées. Port Frikais a seulement quelques barques de pL';;he. 11 ne sert aux indigènes que pour le petit cabotage vers Port Valhy. Grâce à la route qui conduit à Vathy les insulaires, grâce aux vapeure qui amènent à Vathy les étrangers, c'est en ce Port Profond que se traitent aujourd'hui presque toutes les aifaires de l'île.

Récemment encore, celte extrémité Nord d'Ithaque avait un autre mouillage assez fréquenté. A droite de Port Frikais, vers la haute mer, entre deux pointes

de roche, Port Kioni, échelle d'Anoï (ou Anogè) s'était fondé. Tout au liaut de la table embroussaillée duNeion, dans la petite plaine rocailleuse qui en couronne le sommet, Anoï s'était enfuie loin de la mer. C'était le bourg du centre dcrile, comme Oxoï en était le bourg du Nord et Pérachorio le bourg du Sud. Mais sans autres ressources que ses pâturages de chèvres et quelques teiTasscs de blé, Anoï ne connut jamais la richesse des autres bourgs insulaires. Sa plus grande sécurité faisait toute sa valeur : on n'imagine pas corsaires assez audacieux pour escalader ces pentes. Anoï eut son échelle à Port Kioni, dès que la paix maritime vint à renaître. Mais la croissance et la prospérité de Port Vathy ont aussi ruiné le commerce de ce mouillage. C'est aussi vers le Port Profond que les gens d'Anoï descendent aujourd'hui. Une seule capitale et un seul marché suflisent aux Ithaciens : ils n'ont toujours besoin que d'une ville; le reste de l'ile est le < dème », la campagne, la banlieue de cette capitale.

De Port Frikais, laissant la route, nous avons suivi le lit môme du Courant pour remonter vers le monastère des Archanges, dont l'esplanade s'élève entre les deux collines du Nord. Nos cartes marines (dont je donne une reproduction, fig. 97, sans y rien corriger) représentent avec peu d'exactitude le tracé du Courant : elles le font descendre du Neion et couler du Sud au Nord. Le Neion est bien entaillé d'une gorge à peu près dirigée dans ce sens. Mais c'est d'Oxoï et de Mélanhydros que vient en réalité notre Courant : il descend d'Ouest en Est, de la « Source Noire », à la baie de Frikais. Son lit de cailloux est mal discernable parmi les olivettes qui l'envahissent, le détournent ou l'obstruent môme entièrement. C'est à peine si sa traînée de pierres et, de loin en loin, quelques trous de lauriers roses en dessinent la pente générale. Tout ce vallon est défriché, peuplé de fermes et de vignes. Partsch compte huit villages et 2500 habitants dans cette campagne, que certains voyageurs comparent avec justesse aux plus jolis coins de la Riviera provençale ou génoise. Sous l'ombre des olivettes et des caroubiers, s'étendent les enclos de vignes et les jardinets de céréales. Auprès des maisons blanches, les pommiers et poiriers en treille, les néfliers du Japon et les amandiers se mêlent aux buissons de roses et de myrtes.

Nous atteignons le monastère des Archanges. Sur son esplanade, la petite chapelle domine le rivage d'Aphalais au fond de la baie. Un chemin en couloir, à peine praticable pour les ânes, tombe plutôt qu'il ne descend vers ce rivage. La côte insulaire n'est faite ici que de schistes croulants et de roches étagées. La baie munie d'une courte et raide plage n'ofl*re en réalité aucun débarcadère. Les genêts en fleurs, suspendus au flanc de la rive escarpée, lui font une haute ceinture, qu'interrompent seulement les trouées de quelques sentiers à chèvres. Entré par la porte de la Pierre Blanche, le vent du N.-O. retrousse les flots et balaie la rade déserte : pas un caïque ; pas une hutte de pécheurs ; pas la moindre barque.

Pour nous conduire à travers les vignes vers Oxoï et vers la source Mélanhydros, le kaloyer des Archanges nous donne un garçonnet aux pieds nus, qui

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bientôt nous étale son savoir en anglais et ses rêves d'avenir. II a douze ans. II sait lire, écrire et calculer. Il sait môme compter en anglais jusqu'à dix et dire (food morning. Il a quatre oncles et deux frères là-bas, en Afrique et en Australie, à Sidnais, Melifouvnais et à TAkrotiri. C'est à l'Akrotiri ou au Liniani de Natalia que, lui-même, il voudrait s'en aller, parce que rAkrotiri et le Limani sont tout près du pays de l'or, du Transvaal : YAkrotiri, c'est le Cap; le Limani, c'est Port Natal. Ulysse n'en usait pas autrement avec les onomastiques étrangères. Il traduisait les noms qu'il comprenait : de l'île de Spania, il faisait l'ile de Kalypso; du pays crOinotrie, il faisait la terre des Kykiopes. Mais il inclinait aussi les noms qu'il ne comprenait pas à de vagues calembours : Melbourne serait devenue, pour lui aussi, les Fours du Miel, Melifournais, comme le Pays du Lotos était la terre du Léthe, de TOubli.

Donc, notre futur émigrant attend la lettre cbargéc que lui adressera Tun de ses frères et qui lui permettra le voyage. Il ira au Cap, « montera » au Transvaal, vendra des fruits, achètera ou fondera un « établissement de manger », xaTaTTT.jjia to'j ça-jTjToiï, et reviendra avec beaucoup de richesses, comme ce .vieux qui se promène, là, dans son jardin, de l'autre côté de la haie, et qui a toute sa fortune placée à la banque d'Athènes. Ils sont, dit l'enfant, plus de mille dans Ithaque qui voudraient ou qui doivent partir; mais le voyage coûte cher. Oxoï n'est peuplée que de futurs ou d'anciens émigrants. Le prix des terres a doublé depuis une génération. Bien des Laertes, retirés des affaires, viennent finir leurs jours en ce vallon paisible, un peu loin de la mer qu'ils ont trop fréquentée.

Les gens d'Oxoï montrent une fontaine à l'Eau Noire, Melanhydros, sous un rocher qu'ils nomment la Pierre du Corbeau, et près de ruines qu'ils nomment l'École d'Homère. Tous ces noms furent imaginés au dernier siècle pour localiser en ce point le récit odysséen. Oxoï, siège des autorités ecclésiastiques, fut dès le xviii* siècle pourvue d'une école et de savants. Gell y connut comme professeur un « protopapas », qui avait séjourné en Italie, à Naples, et dont le patriotisme local inventait mille histoires « plus homériques», à seule fin d'illustrer les sites de son canton*. Les gens d'Oxoï veulent donc reconnaître ici la source Aréthuse: tous les mots du texte odysséen contredisent cette prétention. Si 'on veut à tout prix localiser en ce point -quelque aventure odysséenne, on y peut retrouver la ferme de Laerte. Elle était sûrement en cette région de l'île, dans l'un de ces vallons, sur quelque pente de ces collines. Les « mishomériques » ont à ce sujet bruyamment triomphé d'une contradiction, qu'ils relèvent dans le poème odysséen. Au chant XI, le poète nous dit que jamais Laerte ne descend à la ville :

\. Gell, Ithaka, p. 109 et suiv.

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