CHAPITRE I
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Strab., m, p. 15C.
A la fin de ce long voyage sur les traces du héros, après cette explication détaillée de chacune des Aventures, il faudrait maintenant étudier l'ensemble du poème et chercher à comprendre, — ou tout au moins à imaginer, — comment cette œuvre a pu se produire, par quelle union du génie grec et de la science sémitique, à quel carrefour des civilisations achéennes et levantines, en quelle rencontre des Muses et des Phéniciens, — bref quelles furent les sources, la composition, la patrie et la date de cette Odysseia,
Sources, composition, patrie et date : quatre questions obscures et de réponse toujours incertaine, quand il s'agit d'œuvre d'art, d'art littéraire, de littérature fort ancienne et de poète inconnu, — car c'est dans l'œuvre seule que je voudrais chercher d'abord ces hypothèses, sans tenir grand compte, au préalable, des traditions plus ou moins fantaisistes que les Anciens nous ont pu transmettre.
En imaginant la réponse la plus rationnelle à chacune de ces questions, on ne saurait trop ménager la part des possibilités contradictoires, des illogismes, des rencontres fortuites. La seule logique nous peut conduire à quelques hypothèses et conclusions vraisemblables. Bien que notre poème soit grec et qu'en toute œuvre grecque la part de la logique, de la pure raison, soit toujours dominante, les seules méthodes rationnelles n'ont pas présidé à la naissance de cette œuvre d'art : préférences ou caprices de l'auteur, habitudes ou nécessités du métier, inspiration du moment ou exigences de l'auditoire, sentiments ou fantaisies de la Muse, combien d'éléments, secondaires il est vrai, ont pu et dû intervenir ici !
Pour réserver dans l'esprit du lecteur la place et le rôle de ces illogismes, pour maintenir en ces chapitres comme une atmosphère, non de certitude, mais d'hypothèse, j'aurais voulu commencer toutes mes phrases par les formules : // semble que...^ On peut imaginer.... Il est plus logique de croire..., etc., et glisser, entre chacjue mot, quelques peut-êlrey sans doute et autres adverbes
dubitatifs. La seule crainte m'a retenu, de compliquer, sans grand bénéfice, CCS déductions fort complexes déjà. En multipliant du moins les coupures et astérisques, je tâcherai de laisser le plus de flottement et d'intervalle entre les divers membres de ces raisonnements. Dans leurs reconstitutions de monuments ruinés ou disparus, les architectes ont à leur disposition des lignes différentes, interrompues, pleines ou ponctuées, et des encres polychromes pour traduire aux yeux du lecteur la certitude variable de leurs calculs et restaurations : ils ne mettraient ici que des lignes ponctuées et des encres poétiques d'azur ou de carmin.
A l'origine de tout, il y eut un périple ou des fragments de plusieurs périples. J'entends par là : des descriptions de mer, de côtes et de pays, faites par des navigateurs pour les besoins de la navigation, avec les habitudes, les visions, les termes et les idiotismes des gens de mer. L'existence de ce périple originel nous est prouvée, je crois, tant par le fond môme et la matière des récils odysséens que par leur texte, formules et expressions.
Pour le fond, nous ne saurions être trop aOîrmatifs. Après avoir examiné toutes les Aventures, nous savons qu'elles ne contiennent pas de descriptions imaginaires, ni même, dans chacun de leurs paysages, de détail purement fantaisiste. C'est de Strabon et des Plus Homériques que nous devons nous réclamer : on doit ajouter foi à toutes ces histoires et croire à l'érudition du poète, a'JTai; T£ Ta'jTai^ Taï^ loTopiai^ TCiTTSUTavTs; xal tt, 7roÂ'j[JLa8ia toû ITo'.rjTOJ. J'ai consacré mille pages à la démonstration de cette vérité. En attachant un sens réel à tous les mots du texte, en bannissant les explications dites poétiques, nous sommes parvenus à localiser les moindres détails du Noslos. Sur nos cartes marines, avec Taide des Instructions nautiques et des voyageui*s, nous avons constaté l'exactitude minutieuse et la véracité fidèle de toutes ces descriptions. Le Nostos proprement dit, aussi bien que la Télémakheia, nous a rendu, en fin de compte, une galerie de tableaux géographiques, et non pas un musée de « tératologies ».
Mais ces tableaux ne sont pas dessinés à la mode des géographes « terriens ». Ils trahissent la main des navigateurs, par la vision niême qu'ils supposent des réalités. Ithaque ne peut être une île « basse », yôajjLaXrj, qu'aux yeux des marins qui la comparent à la « haute » Képhalonie. Aux yeux des terriens, Ithaque présente deux sommets de 600 à 800 mètres et partout des collines ou des plateaux élevés; l'absence complète de deltas et de plaines en fait le contraire d'une Ile basse : c'est une haute terre, déclarent tous les voyageurs. — Le
Monte Circeo n'est une « île » que vu de la mer. — Kumè n'est une « hauteur », une Hypérie, que pour les gens qui débarquent à la plage : les indigènes n'y voient qu'une humble colline, beaucoup moins élevée que les « Champs » Phlcgréens du voisinage. — L'Ile Haute, Ai-oliè, ne dresse que pour les marins sa muraille infrangible : pour les colons, elle étale sur la mer sa circonférence d'île ronde, Sirongylè.
Et non seulement la vision particulière de chaque réalité, mais encore le groupement, en un même tableau, de réalités voisines ne se peut expliquer sans recourir aux visions et habitudes des navigateurs. Si Kirkè-l'Épervière, Aiétès- TAiglon et Persè-le-Vautour deviennent les membres d'une seule et môme famille, les repères essentiels d'une côte ou d'un pays, ce n'est pas que, du point de vue des terriens, ces promontoires apparaissent comme indissolublement unis. Tout au contraire: ils sont fort éloignés les uns des autres; dans la géographie terrestre, ils appartiennent à deux ou trois « pays » très différents ; Kirkè est latine ou volsque, Aiétès est aurunce, le Vautour est campanien. A travers l'histoire, jusqu'à nos jours, ils restent ennemis. Les terriens établissent leurs barrières politiques entre ces frères et sœurs de la géographie odysséenne : il y a quarante ans encore, l'Épervière obéissait au Pape, et le Vautour au roi de Naples. Mais les navigateurs, négligeant ces nomenclatures et divisions terriennes, n'ont toujours vu, entre les bouches du Tibre et le golfe de Naples, qu'une suite ininterrompue de roches et de repères, tous pareils, tous égaux, tous frères, au long d'une seule et môme < cote », toujours semblable à elle-môme.
Dans tous les épisodes de VOdyssée, on retrouve cette différence fondamentale entre les vues de « côtes », telles que les Imiruciions et cartes marines les aperçoivent, et les vues de « pays », telles que les terriens les distinguent en leurs géographies, nomenclatures et frontières.
S'il est parfois des inexactitudes ou des erreurs en quelques-uns de ces portraits, nous savons que, pour les rectifier ou les comprendre, il suffit encore de remonter à un texte de périple. Faute de recourir à ce moyen de correction, l'exemple de M. Doerpfeld nous montre à quelles étranges pratiques il faudrait nous livrer.
Parmi ces inexactitudes, aucune ne peut aussi clairement nous instruire que les vers touchant Astéris. 11 est bien certain qu'Astéris-Daskalio n'a pas les Ports Jumeaux, ni les Guettes éventées, dont parle le poète. Il est non moins certain cependant que, dans le détroit qui sépare d'Ithaque Samè-la-Rocheuse, en face du Port de la Ville, le seul rocher Daskalio peut être l'îlot Astéris. Mettez à l'origine un texte de périple et, tout aussitôt, les difficultés disparaissent. En face du Port de la Ville, l'îlot rocheux couvre les Ports Jumeaux et longe les Guettes éventées: