V. BéRARD. — II
5i« LES PHÉNICIENS ET L'OHYSSÉE.
Ports, Guettes et Koclicr ne forment plus que les trois membres d'un seul el même mouillage.
En [ïresque tous les épisodes du Nostos^ nous avons retrouvé quelques-unes de ces erreurs. Nous savons qu'elles sont inhérentes au texte même d'un périple. En lisant nos InslructUmSf aujourd'hui encore, nous en commettons de toutes pareilles. La cause en est moins dans l'esprit du lecleurque dans les procédés mêmes du texte. Par la monotonie de leurs énumérations, les périples arrivent à ne plus donner au lecteur le sentiment des distances : ils ne fournissent presque jamais l'exacte mesure des intervalles qui dans la réalité sépai-ent les diUérentes particularités d'une côte, d'un mouillage ou d'un site.
Un périple est comme un chapelet de grains indépendants et mobiles que le
lecteur rap[)roche ou sépare au gré de son imagination. Chacun de ces grains
représente une réalité matériellement exacte; mais, dans le chapelet, Tinexac-
. titude naît presque forcément de l'union trop intime ou de la séparation trop
grande que le lecteur peut établir entre deux ou trois grains consécutifs.
Les sources et vignes de Kalypso, les grèves et plaines des Kyklopes, l'Anse du Soleil au flanc du Port Creux nous ont montré que le poème trahit partout ces lectures de périple. Prenez Skylax comme texte de comparaison et voyez ce qu'un lecteur attentif, mais inexpérimenté, pourrait tirer de telle énumération fort exacte, — trompeuse néanmoins :
Attique. Après Mégare, les villes des Athéniens. Premier point de l'Atlique, Eleusis, avec le temple de Déméter, et forteresse. En face, il y a Salamine, île, ville et porl. Ensuite, le Pirée, les Longs Murs et Athènes. Le Pirée a trois ports. [Puis] Anaphlyslos, forteresse et porl. Sounion, cap et forteresse, temple de Poséidon. Thorikos, forteresse et deux ports. Uhainnonte, forteresse. Il y a de nombreux autres ports en Attique. Le périple du pays athénien est de 1140 stades.
N'est-ce pas Ik comme un chapelet véritable, dont les grains se peuvent déplacer, unir, séparer sous le jeu du lecteur? De ce texte scientifique, ne pourrions-nous pas, si nous n'-avions pas la réalité ou la carte devant les yeux, tirer une description toute romanesque de l'Attique? qui nous empêcherait de supprimer les distances, de rétrécir ou d'agrandir les intervalles entre les différents points de cette côte? A nous en tenir le plus étroitement du monde aux mots du texte, rien ne peut brider ou guider notre fantaisie quand il s'agit tle mettre en sa place chacun des sites énumérés.
Toutes nos descriptions odysséennes sont donc exactes, mais exactes a la favon des seuls périples. Habitué au langage des Instmictions, un navigateur ne s'étonnera pas de rencontrer ici telle alliance de sites que nos yeux de terriens aperi^'oivent désunis, séparés même par d'assez longues distances.
C'est une notion sur laquelle j'ai longuement insisté. 11 importe de l'avoir toujours présente à l'esprit, afin d'éviter les objections inutiles que certains m'ont déjà faites, touchant les criantes inexactitudes, disent-ils, de telle ou telle description odysséenne : « Perejil n'a pas d'aiguade et pas de vignes aujourd'hui. Perejil n'est qu'un rocher, fort distant de l'Espagne. Perejil n'est donc pas l'Ile aux sources de Kalypso. Perejil n'est pas Ispania, l'Ile de la Cachette. i>
Que l'on ouvre le périple de Skylax : dans ces mômes parages, on verra l'histoire et le rôle d'une île toute pareille, symétriquement disposée sur l'autre rive du détroit. Les pilotes de Skylax, qui passent d'Europe en Libye, des côtes espagnoles aux côtes africaines, décrivent les îles de Gadès, — toutes voisines pourtant de la rive d'Europe, yrio-oi atÎTat irpo; tç E'jpwTOr), — en môme temps que la côte d'Afrique*. Ces îles européennes sont la porte hellénique du continent libyen. Aux yeux et dans l'esprit des Hellènes, elles commandent et possèdent, en quelque mesure, toute la façade occidentale de ce continent opposé. Elles ne lui ont pas transmis leur nom. Mais nous avons rencontré mille autres cas de cet échange onomastique entre un ilôt ou même un rocher et la grande terre voisine. Si tour à tour notre île de Corfou fut la terre de la Serpe, Drépanè, ou la terre du Croiseur, Kerkyra, c'est que, venus de l'Est ou de l'Ouest, les navigateurs transportaient tour à tour à la grande île le nom du pauvre écueil. Serpe ou Croiseur, qu'ils devaient doubler avant d'atteindre le mouillage : la Serpe ou le Croiseur leur servait d'amer et de guide. Quand les navigateurs sémitiques fréquentaient le détroit espagnol, ils arrivaient au long du continent libyen : Perejil était pour eux la porte de l'Espagne puisque, de Perejil, le passage vers les côtes espagnoles leur était le plus court; et Perejil était pour eux la grande aiguade et le grand refuge du détroit, puisque là, et là seulement, un reposoir commode et couvert leur assurait la jouissance des sources et des vignes de la côte libyenne.
Si quelques archéologues et môme des géographes viennent aujourd'hui nous parler des imaginations homériques, c'est que leur science livresque n'est pas de mise pour bien juger la véritable exactitude de ces tableaux marins.
Cette môme science livresque n'en mesure pas mieux la précision. Toutes les descriptions du Nostos sont précises et complètes, mais à la manière encore des seuls périples, — et celte précision parfois est toute contraire à ce que nos yeux et nos habitudes de terriens nous feraient prévoir.
Nous ouvrons le périple de Skylax pour connaître I^acédémone. A nos yeux et dans nos conceptions de terriens, dans notre langue même, Lacédémone est