‹ Les Phéniciens et l'OdysséeChapitre 303 sur 343 · I. (ienf/. Ih-arr. Min.. I, p · texte numérisé non relu

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parages à la façon de Skylax, et non pas de Strabon? De la Pointe du Monstre, DeXcoptà;, à la Plage du Fumier et des Bœufs, le poète nous donne mille détails circonstanciés sur la topographie, les abris, les ressources, les cultes, les oracles, la vie côtière et maritime, la pèche, la chasse, etc., de cette rive sicilienne. Mais l'Etna, qui domine le détroit de ses neiges ou de sa flamme, apparait-il au fond de ces peintures odysséennes, comme il apparaît en toutes les peintures, photographies et descriptions de nos voyageurs, savants ou simples touristes?

En chacune des Aventures, éclate le môme contraste : au premier plan, la précision minutieuse des vues de côtes; en arrière-plan, l'indécision brumeuse des vues de pays. La frange maritime est partout décrite avec abondance de détails, surabondance même de particularités. Mais on dirait un portant de théâtre qui ferme tout horizon lointain : masquant le fond de la scène, il ne laisse qu'une ou deux entrées vers quelques arrière-scènes mal éclairées et mal connues.

Reprenez en cet esprit l'étude des Lestrygons ou l'étude des Kyklopes. Voyez si les seuls vers odysséens ne pourraient pas encore aujourd'hui suffire à la description complète de telles fractions de nos côtes sardes ou napolitaines. Mais voyez aussi quelle absence de notions sur le pays intérieur, sur les régions, les peuples et les villes qui ne sont même qu'à quelques kilomètres du rivage. Nous avons pu contrôler et prouver la réalité de ces terres odysséennes, en prenant les chemins de la mer, et non ceux de l'intérieur, en cabotant au long des rives, et non pas en circulant par vaux et par monts. Il était, — nous le voyons mieux aujourd'hui, — inutile de nous engager en quelque exploration de Vhinterland le plus proche : une inspection des bords suffisait. Il eût été môme, il aurait pu du moins nous être dangereux d'aborder cette inspection par l'intérieur et non par le rivage, par les routes et guides des touristes, et non par les débarcadères et Instructions des marins.

En face des réalités continentales, la précision de nos peintures odysséennes n'aurait pu que se brouiller ou s'évanouir. Du point de vue des terriens, en effet, cette précision se brouille et s'obscurcit par le manque d'équilibre et de proportions entre les moindres saillies ou particularités de la côte, — qui apparaissent en pleine lumière, qui sont rendues par le poème en mille formules et mots expressifs, — et les plus grandes, les plus caractéristiques architectures de Vhinterland, que le poème passe entièrement sous silence ou qu'i 1 ne mentionne que d'un mot parfois inexact.

Chez les Kyklopes, les « yeux ronds », leurs sourcils de forêts, leurs plages verdoyantes, leurs explosions et leurs colères nous sont amplement, minutieusement, presque scientifiquement décrits : c'est que les navigateurs, pour abriter leurs vaisseaux, pénétraient dans TŒil de Porto Pavone, au cœur de Nisida, ou, pour consulter les Morts, dans l'Œil des Pins, au bout du Golfe du Lucre, dans FAverne. En premier plan, derrière celte côte phlégréenne, le mont du Borgne,

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le Uaurosy se laisse peut-être deviner : c'est que, visible de toutes parts, son piton pouvait servir de guide aux caboteurs du golfe et de la grande mer. Mais au second plan de la terre ferme nous chercherions vainement la haute et puissante masse du Vésuve, qui, sans doute, n'était pas encore un volcan en période d'activité, mais qui déjà était une montagne imposante, de forme rare, d'aspect original, de nature très remarquable, de profil exceptionnel : < Toute cette région est dominée par le Vésuve, — écrit Strabon avant le réveil du monstre, — montagne toute cerclée de champs admirables, à Texception du sommet : en bien des endroits, ce sommet encore a des terrasses, mais il est entièrement stérile et d'un aspect de cendre, avec des grottes et des crevasses très visibles et des roches de couleur brûlée, que l'on croirait sorties du feu..., etc.* »

Au pays de Kirkè, même étroitesse de l'horizon terrestre. Derrière rilecutière, les forêts et maquis apparaissent, puis, au second plan, avec un relief très net encore, le sanctuaire et les rites de la Déesse des Fauves. C'est qu'en ces temps reculés la mer ou, du moins, les navigateurs montaient jusqu'aux abords de l'enceinte sacrée. La Déesse habitait à la jonction des forêts terriennes et des plages marines, au carrefour des caravanes indigènes et des marins étrangers. Mais derrière ce temple, rien ne fait soupçonner au lecteur une vaste contrée de plaines et de montagnes, l'étendue des Marais Pontins, le cône du Monte Cavo, l'échiné des Monts Lepini, les forteresses de Setia, de Norba et de Velitrae, et les murs d'Albe-la-Longue, qui devaient exister déjà, et le Tibre et le gué fréquenté des marchands, où plus tard Romulus installera sa bande de voleurs.

A nos yeux, comme dans l'esprit et les vers mêmes du poète odysséen, ce pays de Kirkè ne tient qu'à la mer. Nulle part, il ne semble toucher au reste du monde : « C'est une île que la mer couronne, la mer infinie »,

vfjdov, TTjV irspi 7c6vTo; àiTsipiTo; èorecpàvcaTaî..

Toutes les terres odysséennes s'offrent à nos regards avec cet aspect (J'iles presque errantes ou de bandes, de franges maritimes. La mer sur une façade les découpe très nettement en mouillages, ports et promontoires. Mais leurs autres façades ne semblent tenir qu'à de vagues contrées, à des continents presque irréels. Les Lestrygons, derrière l'Ours et le Puits, ont bien une ville continentale et, sans doute, quelque plaine que limitent à l'horizon des montagnes chargées de forêts. Mais ces montagnes, et ces champs, et cette ville ellemême, le poète, qui nous les indique d'un mot, les connaît fort peu. Son érudition, si précise et si complète sur le bord de cette mystérieuse rive, s'arrête aux premières pentes des collines côtières; ses connaissances détaillées ne dépassent jamais la portée des guettes marines.

. 1. Strab., V. p. 247.

LES SOIRCKS 1)1) POÈME. bh\

En ce premier point, la Télémakheia ne diflore pas du Nostos proprement dit. Par le voyage de Télémaque, nous avons pu voir avec quelle exactitude et quelle précision le poète connaît la rive triphylienne, les monts, les mouillages et les sanctuaires de Pylos. Il connaît encore, mais d'une façon plus vague déjà, les dieux et les rites de la première étape arcadienne, Phères-Aliphéra. Au delà de ce premier bazar, sur la route de Sparte, tout se brouille ou plutôt tout s'enténèbre : d'un saut, en un jour de route, Télémaque et son cocher « volent » de Phères chez Ménélas.

Les périples anciens et nos Instructions encore me procurent les mêmes visions. Derrière une cote aux mille saillies, dont le moindre détail m'apparaît avec une précision grossissante, je n'aperçois en les lisant qu'un hinterland de brumes ou de montagnes :

Golfe de Corinthe ou de Lépante. — Ce golfe est long de 70 milles et sa largeur varie de 2 à H milles. Ses côtes dans le Nord sont coupées par des baies profondes, landis que sur le rivage de la Morée elles sont droites et n'offrent point d'abri aux navires. Il est entouré par de hautes terres montagneuses, s*ôlevant à 1520 et 2580 mètres de hauteur.

Côte Ouest de Morée. — La côte s'élève en collines arrondies, de couleur sombre, dont la plus haute, Mavro Vouno, située à 5 milles du cap, atteint 2^3 mètres et tombe à pic sur la plaine du côté du Sud, puis une plage de sable, basse, bordant une terre basse et très boisée.... A partir de la pointe Kounoupeli, le rivage bas, sablonneux, boisé et cultivé dans l'intérieur, se continue,... etc.

Les cartes marines nous traduisent fort exactement cette vision des périples : leurs écritures et dessins s'arrêtent à quelques mètres du rivage. Si j'ai tenu dans cet ouvrage à donner tant de reproductions de ces cartes marines, c'était pour habituer mes lecteurs à cette vision « plus homérique » des choses.

Il faut noter que le périple égyptien de Deir-el-Bahari est accompagné, commenté de dessins, qui nous présentent des vues de côtes toutes semblables à nos représentations odysséennes : le rivage, les embouchures de fleuves, les forêts et les huttes du premier plan sont fidèlement reproduits; mais, derrière, c'est le vide, l'horizon dépeuplé.

Négligeons maintenant le fond du récit : le texte même de VOdysseia laisse transparaître le langage d'un périple. Nomenclature de la toponymie, idiolismes des tournures: les marins emploient une autre langue que les a terriens » et ils ne décrivent pas les mêmes traits et caractères des régions qu'ils aperçoivent.

;».Vi LKS HIÉMCIENS KT I/ODVSSÉK.

Voyez pour la nomenclature comment s'y prennent les terriens. Les diverses régions de la France actuelle ont été baptisées et dénommées par les terriens de Paris. Kllcs sont Jura ou Pyrénéen, Aude ou Somme^ Loireg ou Saônes, Alpes ou Vosges, etc., parce que les fleuves et les monts sont d'une capitale importance en l'estime des terriens. Elles sont Pas-de-Calais et Finistère, parce que ces mêmes terriens trouvent au bout de leurs routes la mer ou le gué marin. Elles sont Morbihan et Landes, à cause des obstacles maritimes et terrestres que l'on rencontre en travers de ces routes. Toute la nomenclature officielle de la France trahit une vision de terriens. En un seul point, un nom venu de la mer s'est conservé : une ligne d'écueils a fait du continent voisin le département du Calvados, Des marins n'eussent pas mieux dit. Et pourtant ce n'est pas à vrai dire la nomenclature des marins qui passa dans nos terres. L'écueil ne fit qu'indirectement la fortune de son nom. Si l'invincible ^nfU7rf/7 n'était venue s'y briser, il est probable que la mémoire des terriens n'eût jamais enregistré ce vocable : notre Calvados serait une Orne-Inférieure, une Touques ou une Dive.

Inversement, on peut dire que la nomenclature des pays méditerranéens est, dans l'ensemble et le détail, une nomenclature maritime, venue de la mer. Pour quelques-uns de ces pays, l'origine est évidente : Tripolitaine, Algérie, Tunisie, etc., ne sont que les contrées des ports d'Alger, de Tunis et de Tripoli. La Sidonie d'Homère est pareillement le pays de Sidon. La Syrie des Anciens est le pays de Sour ou Tour, de Tyr. Il est probable que V Egypte est encore le pays d'Aikouptah^ vieille relâche et vieux bazar phéniciens de Memphis. La Palestine n'est aussi que la région des Philistins : familier aux oreilles des navigateurs, le nom de cette tribu côtière a fini par recouvrir cinq ou six régions de l'hinterland, Chanaan, Moab, Aram, etc. Sur tout le pourtour de la Méditerranée, les marins ont ainsi annexé à leurs cotes et à leurs relâches les vastes régions de l'intérieur. Un canton minuscule du rivage ou de son voisinage prochain a fourni le nom de tout un continent : l'Asie n'était, à l'origine, qu'une prairie lydienne, célébrée par les gens de la côte.

Mais, dans la plupart des contrées méditerranéennes, il semblerait que, venus de la mer, ces noms participent néanmoins de la nature terrienne, j'entends par là qu'ils semblent avoir été donnés, non par des navigateurs de passage ne s'intéressant qu'aux particularités maritimes, mais par des colons ou des marchands fixés à demeure et liés à la vie des indigènes, à leurs villes, à leur commerce, à leur terre ferme. Des terriens, eux aussi, pourraient dénommer Tunisie, une région dont Tunis est la capitale effective, et Candie une île dont la Forteresse, Kandak, Kastro, est le bazar principal.

VOdysseia, par contre, nous révMo une nomenclature plus maritime encore.

LES SOURCES Dl' POÈME. 555

une nomenclature plus caractéristique de marins, de caboteurs, de navigateurs errants, et non de colons, de conquistadores, de navigateurs fixés. La Pierre Colombière est un écueil au ras des flots. Nos seules cartes marines la connaissent, ou celles de nos cartes terriennes qui ont copié les travaux des hydrographes et des marins. Sur place, même aux barques qui Tévitent, la Pierre n'apparaît qu'en mer accalmée. La moindre houle la peut couvrir. Vingt autres roches, toutes voisines, lui ressemblent. Aux seuls caboteurs, que le vent d'Ouest arrête au seuil des Bouches, elle est familière et connue : elle leur marque l'entrée du refuge, du Port-Creux, du Puits. VOdyssée pourtant donne le nom de cet écueil à tout un territoire. C'est un Calvados odysséen. Mais le rocher français du Calvados avait eu son rôle dans l'histoire des terriens. Il ne semble pas que les Sardes, au temps de VOdyssée, aient pu répandre ainsi le renom de leur Pierre. Elle ne doit sa gloire qu'aux gens de mer. Les seuls voiliei-s des Bouches et leurs périples ont pu créer cette Laistrygonie.

En cette Laistrygonie même, examinez quelques détails. Si la source de Palau devient la Fontaine de l'Ours, Àrtakiè, c'est que, montant de l'Orient, les navigateurs primitifs découvraient l'aiguade derrière le promontoire et reconnaissaient l'aiguade à ce promontoire de l'Ours. Nos marines occidentales, voguant en sens contraire, n'auraient pas l'idée d'unir à l'Ours la Fontaine. Sur leur route vers le Levant, la Fontaine se présente avant l'Ours, assez loin de l'Ours: c'est à l'Ile de la Maddalena que nos Instructions unissent aujourd'hui l'aiguade. Elles nous disent que les gens de la Maddalena, non pas l'Ours, s'y viennent abreuver. Elles nomment cette source Aiguade de Palau. Durant l'antiquité, des colons, fixés à demeure, l'auraient nommée sans doute Fontaine de Télépylos, à cause de la ville voisine, dont les filles y venaient emplir leurs cruches.

Chaque aventure odysséenne nous fournirait matière à ces études de minutieuse toponymie. Partout s'affirme le caractère marin de cette nomenclature primitive, dont les évocations et les termes diflerent entièrement de l'onomastique des Hellènes.

Quand ils vinrent se fixer plus tard en ces mômes régions, les Hellènes, colons et propriétaires,' firent, dans leur onomastique, une juste part aux qualités, richesses ou défauts des champs, collines et terrains que l'Aiw/er/awrf leurofi'rait. Les Opiques, pour eux, devinrent les habitants de la Campagne : leur Opikia ne fut qu'une région de la Campanie, comme la Hauteur, Kumè-Hypérie, était une ville de cette Campanie, Kti[jLYi tt.ç KajjLicavia;. Derrière les Yeux et derrière la Butte, l'onomastique grecque nous fait donc entrevoir la plaine continentale dont les Yeux et la Butte deviennent une dépendance. Dans la nomenclature odysséenne, les rôles sont en quelque façon retournés : une seule épithète, sùpùyopo;, nous indique vaguement qu'une grande plaine est dans la banlieue de Kumè-Hypérie.

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Si. jusqu'à nous, jamais les géographes n'cHaient encore parvenus k localiser sûrement les Aventures du héros: si, depuis Éralosthène, la véracité des descriptions homériques était mise en doute, c'est, je crois, ce contraste des to|)<»nymies grecque et odysséenne qui, plus que tout le reste, dérouta les chercheiii's et sema la défiance.

V.n bonne et due place, la toponymie des Hellènes avait conservé tels et tels noms de VOdysitée : Kirkè, Sirhies, Chm^bdoy Skylla, etc.. Nous n'avons eu nous-mêmes qu'à en retrouver la signification probable. Mais en cette toponymie des Hellènes, quel rang secondaire, obscur, tenaient ces gloires odysséennosl Elles n'étaient plus en première ligne. Elles émergeaient à peine dans une foule de vocables que les Hellènes avaient inventés, mis en lielle lumière, et qui s'imposaient tout d'abord à l'attention des géographes. Les noms odysséens avaient perdu leur importance. Les vocables grecs les avaient partout couverts de leur ombre. Étaient-ce bien là ces vieux noms presque divins qui brillaient au fronton de Tépopée? Quelques-uns môme s'étaient entièrement effacés de la mémoire des hommes. Les nouveaux maîtres de la mer ne fréquentaient plus certains parages. Du jour où la navigation proprement dite — caravane et coui-se — avait cédé le premier rôle à la colonisation, — conquête et exploitation des champs — , telle route jadis célèbre (Bouches de Bonifacio) avait été négligée. Les vieux noms, qui la jalonnaient, étaient tombés de l'usage. Où se trouvait celle Pierre Colombière, qui jadis marquait une grande station des pirates et marchands? elle n'avait plus de nom dans la Sardaigne des colons. Avait-elle jamais existé? n'était-ce point un mythe, une invention du poète? cette Laistrygonie tout entière, n'était-ce pas un pays fabuleux? « C'est là un merveilleux inutile.

purement artificiel, dit un commentateur moderne Cet épisode [des Leslry-

gons] n'est qu'une variante de celui du Cyclope, mais une variante sans valeur originale* ». Les Anciens ne raisonnaient pas d'une autre façon.

Par la qualité môme de ses vocables, cette nomenclature de VO<hjssée est une onomastique de navigateurs et de périple : elle l'est aussi par les combinaisons et arrangements de ces vocables. Les unions et alliances de noms propres y présentent le môme caractère marin que, plus haut, les unions ou alliances de sites. Ici encore, pareille contradiction avec l'onomastique des Hellènes.

Les Anciens ne purent s'expliquer la fraternité de Kirkè et d'Aiétès qu'en faisant de Kirkè une princesse de Colchide. Pour eux, Aiétès était d'aboi-d un roi terrien, un souverain de Colchide. Ils connaissaient un autre Aiétès, un principicule de la mer, qui aurait, disaient-ils, régné sur Gaète, non loin de la Kirkè italienne. Mais ils ne pouvaient imaginer que la glorieuse Kirkè du poêle

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